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FUMERIES D'OPIUM

Chez certains sujets, on note Tapparition d'une dyspnée qui peut aller jusqu'à la suffocation, ou même des signes d'une affection organique du cœur; chez d'autres, la déchéance de l'organisme se traduit par l'invasion de la furonculose ou d'une autre affection microbienne. La moral est, dans tous les cas, profondément atteint : le fumeur tombe dans un état d'indolence et d'apathie qui lui fait abandonner son travail et souvent demander au vol l'argent dont il a besoin pour satisfaire sa funeste passion. Sur quarante Chinois enfermés dans les prisons de Singapoore, trente-cinq étaient fumeurs d'opium, et quatorze d'entre eux dépensaient par mois, en opium, 8 schellings de plus qu'ils ne gagnaient. Little estimait également qu'en 1859, époque à laquelle il écrivait, sur les 40 000 individus mâles constituant la population chinoise de Singapoore, il fallait compter 15 000 fumeurs d'opium.

Pour compléter cet aperçu de l'intoxication chronique par la fumée d'opium, je vous lirai la description suivante qu'un missionnaire anglais, Smith, a donné d'un cabaret à opium de l'Extrême- Orient. « La première maison dans laquelle nous sommes entrés, était située à côté du palais Taou-Lais. Quatre à cinq chambres, dans différentes parties d'une cour carrée étaient occupées par des hommes étendus sur des espèces de lits grossiers avec un oreiller sous la tète, ayant des lampes, des pipes et autres appareils pour fumer l'opium. Dans un coin de la pièce principale était le propriétaire, pesant avec des balances délicates la drogue préparée, laquelle était noire, épaisse, semi-liquide. Une petite compagnie de fumeurs d'opium qui étaient venus pour goûter leurs voluptueux loisirs habituels, ou plutôt pour jeter les yeux sur ce que leur pauvreté croissante avait rendu trop cher pour leur bourse, nous ont de suite entourés et sont entrés en conversation avec nous. Ils formaient un groupe aux joues enfoncées et bigarrées de jaune, avec des yeux larmoyants, des rires vides et le regard idiot; ils nous ont de suite donné des informations et décrit le procédé de leur propre dégradation. Nous avons d'abord fixé notre attention sur le plus jeune, qui venait de sortir depuis peu d'une pension; il n'avait commencé la pratique de fumer que depuis peu de temps, et il marchait déjà, à grands pas, vers une vieillesse prématurée. Après lui venait un homme d'un âge moyen qui avait consacré la moitié de sa vie à la pernicieuse volupté de l'opium : il acheminait vers le tombeau les

restes d'une constitution ruinée. La santé vigoureuse du plus âgé lui avait permis de résister et de rendre plus lente Faction du poison; mais il se trouvait certainement dans une décrépitude anticipée : ses joues gonflées et son regard vide disaient assez tout le ravage que la fumée d'opium avait opéré dans son organisme. Tous avouaient les maux et les souffrances dont ils étaient victimes, et exprimaient sincèrement le désir de pouvoir se soustraire à cette habitude. Ils se plaignaient de ne pas avoir d'appétit, d'éprouver non seulement des défaillances, des maux d'estomac, une prostration et une faiblesse croissantes; mais ils ajoutaient qu'ils ne se sentaient pas assez de volonté pour abandonner l'opium. Tous, ils assuraient que les effets de celle ivresse étaient pires que ceux de l'ivresse alcoolique, et ils accusaient des vertiges, des vomissements et une inaptitude absolue au travail. J'ai visité successivement trente autres boutiques d'opium dans différents quartiers. On m'a assuré qu'il y avait environ cent établissements de ce genre dans la ville d'Amoy. Un fumeur émérite consomme généralement par jour un paquet d'opium de soixante grains — soit 3 grammes 50 — et il le paye huit pence — soit 80 centimes — somme considérable en Chine. La plupart des hommes des classes pauvres consument un quart ou un tiers de leur gain dans cette pernicieuse pratique. »

J'emprunte à l'auto-observation d'un de ses malades que le D"" Luys a publiée dans Y Encéphale les détails suivants qui dépeignent d'une façon très suggestive les effets de la fumée d'opium. Le sujet était un jeune homme âgé de vingt ans, intelligent, ne paraissant affecté d*aucune tare héréditaire, et qui, ayant commencé par fumer l'opium en Cochinchine, était arrivé, à son retour en France, à absorber journellement vingt grammes, en deux prises — 10 grammes matin et soir — de laudanum de Rousseau.

Un quart d'heure après avoir fumé — celle description se rapporte au premier essai de la fumée — je ressentis dans tout le corps un bien-être inexprimable; il me semblait que j'étais plongé dans un bain de lait tiède, dans du colon. Toutes les indispositions physiques disparaissaient; les organes ne fonctionnent plus, le corps est insensible à la fatigue; l'esprit reste seul souverain et semble débarrassé de la tête (Voyez X. de Maislre). On éprouve alors une grande exaltation, bien supérieure et bien plus agréable que celle produite par Talcool. La mémoire est parfaite, on se souvient facilement de choses que Ton avait oubHées depuis longtemps. Par exemple : la musique savante que Ton n'a entendue qu'une fois se

retient peu et se comprend difficilement; après avoir fumé Topium, on se souvient des airs dont on avait perdu le souvenir et on pourrait fredonner des actes entiers d'opéras qu'on n'avait entendus qu'une fois et qu'on avait k peine compris à une première audition. On lit sans fatigue les ouvrages les plus sérieux et on comprend facilement les dissertations les plus embrouillées. Avant de fumer Topium, je lisais les œuvres des philosophes des xvii*^ et xvui'' siècles; mais comme mon esprit était naturellement paresseux, ces lectures étaient pour moi un travail et me fatiguaient vite; après avoir fumé, ces mêmes lectures étaient pour moi un plaisir et j'y rencontrais des beautés que je n'avais pas remarquées k une première lecture.

Après avoir fumé l'opium, on préfère être seul, l'imagination pouvant faire voir des choses plus agréables que n'importe quel livre ou n'importe quelle réalité. Lorsqu'on ne peut être seul, la conversation devient un véritable plaisir; j'ai passé des nuits à causer avec des amis, et il m'arrivail de parler pendant deux heures consécutives sans éprouver la moindre fatigue et sans m'interrompre pour chercher un mot ou une expression propres à rendre ma pensée.

Après avoir fumé, la femme vous devient absolument indifférente, la différence des sexes ne semble pas exister. Une fois seulement, en dixhuit mois, j'ai essayé de voir une femme, mais je ne suis arrivé à rien, qu'à un grand dégoût.

Je fumais à six heures du soir; pendant toute la nuit je marchais; le matin j'étais énervé, il fallait que je fisse un travail quelconque, je n'aurais pu rester inactif; vers neuf heures, je commençais à être un peu fatigué, puis j'avais sommeil, je me couchais et dormais profondément, sans rêver, jusqu'à six heures du soir.

A six heures, on m'éveillait; j'étais couvert de sueur, la tête lourde, me mouchant beaucoup, fatigué, courbaturé, grelottant au moindre souffle du vent (avec 35** ou 40® de chaleur), ne pouvant arrêter ma pensée sur un souvenir agréable, ayant des pensées tristes qui m'envahissaient subitement, ayant le souci de l'avenir que je voyais tout en noir.

Lorsqu'on est sous cette seconde influence de l'opium, un souvenir dont on rirait étant sous la première influence suffit à vous faire pleurer.

L'appétit, ou plutôt une sorte de vide d'estomac se fait sentir à ce moment, on mangerait beaucoup, mais le fumeur ne mange presque pas, ayant hâte de se débarrasser du malaise et de la tristesse dont il est envahi, et sachant que l'opium agit moins vite lorsque l'on a mangé.

Autant la femme est indifférente pendant la première influence de l'opium, autant les désirs qu'elle inspire sont violents pendant la deuxième influence; rien que la pensée d'une femme, la vue d'une forme de femme vous fait monter le sang à la tête. Si, en cet état, on voit une femme, le moindre contact suffit à calmer pour un quart d'heure; après quoi on peut recommencer jusqu'à sept ou huit fois en une nuit.

Tous les organes semblent se réveiller, plus sensibles qu'à l'état normal : l'odorat est très développé, la moindre odeur est insupportable et si peu qu'elle soit désagréable donne des envies de rendre. En résumé, cet état

est extrêmement pénible, c'est un malaise général et un énervement fort désagréable au physique et une tristesse indéOnissable au moral.

Naturellement, on reste le moins longtemps possible en cet état, et le fumeur s'empresse de se traîner à une fumerie où il arrive de mauvaise humeur, ne répondant pas si on lui parle.

Dix minutes après qu'on a fumé la transpiration cesse, on cesse de se moucher, de cracher, et la gaieté revient avec la netteté des idées; on devient bavard, communicatif, aimable autant qu'on était maussade quelques minutes avant. Si on a mangé avant de fumer, on rend ce qu*on a mangé, sans efforts, aussi facilement que si on crachait. Si on n'a pas mangé, le mal d*estomac et la faim cessent immédiatement après la première absorption d'opium. Il serait alors impossible de manger, si peu que ce fût, sans le rendre.

La première fois que l'on fume, 2 gr. 5 (5 pipes) suffisent par jour; seulement la première influence de l'opium ne se prolongeant que pendant dix-huit ou vingt heures, on a quelques heures de malaise avant de recommencer à fumer. Après huit ou dix jours, Tinfluence agréable (la première) cesse dans la journée vers midi ; Le temps du malaise devient alors trop long, et il faut fumer deux fois par jour, à six heures du matin et à six heures du soir; on fume la même quantité (2 gr. 5) deux fois par jour; ce qui double la dose et fait 5 grammes par jour. Après quelque temps il faut augmenter. Que Ton fume peu ou beaucoup, Tinfluence immédiate est à peu près la même, seulement l'effet produit dure plus ou moins longtemps. 11 faut augmenter continuellement les doses, puis on fume trois fois par jour, puis quatre, etc., c'est là le revers de la médaille : après dix-huit mois, j'étais forcé de fumer sept ou huit fois par jour, et il me fallait vingt-cinq grammes d'opium par jour.

Il y a de vieux fumeurs qui fument toute la journée et une partie de la nuit; ces riches Chinois absorbent jusqu'à 150 grammes d'opium par jour. L'usage et même l'abus de l'opium ne tue pas, j'ai vu des vieillards de soixante-dix ans et plus qui fumaient depuis quarante ans. Ces hommes sont de véritables phénomènes, ils sont d'une maigreur telle que le malade le plus maigre ne saurait leur être comparé; ils ont la peau collée sur les os, on distingue parfaitement les os des jambes, les côtes sont visibles comme celles d'un squelette ; ils ne mangent plus ou très peu (quelques grammes de riz sec par jour) ; ils vivent à la fumerie, qu'ils quittent à peine.

Les missionnaires qui sont entrés dans une fumerie d'opium et qui ont écrit leurs relations de voyage représentent le fumeur d'opium comme un idiot, complètement abruti, incapable de parler et même de fumer, une brute, un corps sans âme (une àme sans corps serait plus vrai). Ces appréciations sont absolument fausses; les vrais fumeurs d'opium n'aiment pas beaucoup parler, préférant les chimères que leur imagination leur fait voir à la conversation banale d'un homme, fût-il le plus spirituel du monde; aussi sont-ils contrariés lorsqu'ils sont forcés, par politesse (car ils sont toujours très polis), de répondre à un étranger qui leur parle. Lorsqu'un Européen vient ennuyer par son bavardage un fumeur qui se pro-

mène au septième ciel, et le force à redescendre sur terre, il est généralement accueilli froidement, et ne reçoit que des réponses courtes, ayant pour but de terminer Tentretien le plus vite possible; quelques fumeurs ne daignent même pas répondre; c'est pourquoi on a conclu que le fumeur est absolument abruti et dort continuellement. Moi qui ai vécu avec des fumeurs, je puis affirmer que le plus vieux fumeur a conservé toute son intelligence et toute sa mémoire, dont il se sert parfaitement quand il veut — tant qu*il fume.

S'il cesse de fumer, étant arrivé à cet état (150 gr. par jour), il meurt sans connaissance le deuxième ou troisième jour après avoir cessé de fumer.

Après deux ans de séjour j'ai dû quitter la Cochinchine et cesser de fumer. Les Chinois m'avaient dit maintes fois que lorsque je cesserais de fumer je mourrais; mes amis insistaient pour me déshabituer en diminuant les doses, mais la jouissance produite par Topium est tellement supérieure à toutes les satisfactions qu'on peut se procurer ici-bas, que je préférerais fumer jusqu'au dernier moment, sans m'inquiéter de l'avenir, 6( faisant volontairement le sacrifice de ma vie

Comn»e vous le voyez, Topium peut rivaliser avec ralcool, au point de vue des méfaits; et, de l'un comme de l'autre, on peut dire : admirable médicament lorsqu'il est judicieusement et correctement employé; redoutable, insidieux et tyrannique poison lorsqu'on a le malheur d'en faire une habitude. C'est le bien-être, l'exaltation physique et intellectuelle qu*il procure qui le rend éminemment dangereux, parce qu'en dehors de l'attrait des phénomènes sensuels, il est presque impossible de résister au besoin de retrouver, dans son emploi, le moyen de triompher des périodes d'abattement, de tristesse et de souffrance qui suivent la phase d'exaltation.

De l'avis d'un certain nombre d'observateurs paraissant fort compétents, la fumée du chandôo constitue un excitant utile du système nerveux, un agent dynamique analogue au vin, au café, à l'alcool, tant qu'il n'en est fait qu'un usage modéré et qu'il est de bonne qualité. Les médecins anglais ont même attiré l'attention sur l'action prophylactique que la fumée d'opium, ou même l'opiophagie, posséderait relativement à la malaria qui sévirait moins facilement et serait plus bénigne chez les sujets usant de l'opium. C'est là un fait qui paraît actuellement bien prouvé et que je ne crois pas sans intérêt de rapprocher de l'énergique action antipériodique et antimalarique de la narcotine, action sur laquelle j'ai appelé précédemment votre attention en étudiant la posologie des divers alcaloïdes de l'opium [voir page 504].

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