‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicaleChapitre 450 sur 486 · COMPOSITION DE LA FUMÉE D'OPIUM · texte numérisé non relu

COMPOSITION DE LA FUMÉE D'OPIUM

(le celte fumée a cessé, il faut élever la température de 25*» à 30** pour en produire une nouvelle quantité; mais ses propriétés organoleptiques se modifient. A 300** Todeur de la fumée change; elle devient moins agréable, et la fumée prend en même temps une couleur un peu plus blanche et un aspect plus lourd. On peut, en quelque sorte, fractionner la distillation, c'est-à-dire la décomposition, par 25*, jusqu'à 400° ou 425°. En pratiquant l'analyse des produits condensés, M. Moissan a observé que lorsque la température n'est que de 250*, la quantité de matière entraînée par la fumée est excessivement faible : on y trouve une petite quantité de parfums volatils et un peu de morphine.

Le dross ne distille qu'à une température bien supérieure ; et si l'on étudie de la même façon les produits de la décomposition, on voit promptement apparaître des substances toxiques, notamment du pyrrol, de l'acétone, des bases pyridiquesethydropyridiques.

Le même résultat s'obtient lorsqu'on élève brusquement vers 300* ou 325"* la température du chandôo. Si, d'autre part, on tient compte de ce fait que la température à laquelle l'opium peut se fumer se rapproche d'autant plus de 250* que l'extrait est plus pur et mieux préparé, que cette température s'élève d'autant plus que l'extrait est préparé avec moins de soin et, à plus forte raison, falsifié, on comprendra facilement que les accidents qui caractérisent l'abus s'observent principalement chez les individus qui fument l'opium de mauvaise qualité ou le dross. En 1890, ce dross se vendait 120 francs le kilo; le chandôo est donc inabordable pour le plus grand nombre des fumeurs d'opium. Il y a, dans les causes de production de ces accidents, quelque chose de tout à fait analogue à ce qui se produit pour la détermination des accidents de Talcoolisme avec les alcools de bonne et de mauvaise qualité. L'analogie entre l'alcool et l'opium est assez marquée, non seulement au point de vue médicamenteux, mais encore au point de vue toxique.

Il semble donc rationnel que, dans le cas où des produits nocifs, surtout constitués par des bases hydropyridiques, viennent ajouter leur action à celle de la morphine, il se produise des accidents plus précoces et plus accentués que ceux susceptibles d'être déterminés par la même morphine, dont l'action paraît plutôt adoucie, dilatée si je puis ainsi dire, par l'association avec les parfums qui paraîtraient jouer, jusqu'à un certain point, un rôle antagonistique.

Pour terminer ce qui a trait à la fumée d'opium, je vous citerai l'opinion du D' Ernest Martin auquel son long séjour en Chine a permis de se faire à ce sujet une opinion nette et fondée. Il terminait ainsi une étude qu'il a publiée à ce sujet : c L'usage de l'opium fumé n'est qu'exceptionnellement profitable à la santé; le plus souvent, il est nuisible, sans cependant la compromettre quand il est pratiqué dans les limites où cela se voit chez les diverses nations où il est passé à l'état d'habitude sociale. L'abus est grave, mais la proportion suivant laquelle il est commis n'est pas celle qui est généralement accréditée; et on peut dire qu'il ne s'élève pas à ce degré d'intensité qu'atteignent l'opiophagie et, surtout, la morphinomanie ». Cette appréciation me semble répondre très exactement à ce que l'on peut conclure de tous les faits observés.

J'appellerai ici votre attention sur la différence remarquable d'impressionnabilité, et, partant, de réaction, qui caractérise certaines races et les rapproche des diverses espèces animales sur lesquelles nous avons étudié l'action de la morphine. Les nègres en général, les Javanais, mais surtout les Malais, manifestent sous TinQuence de l'opium une excitation plus ou moins violente que je ne saurais mieux comparer qu'à l'excitation déterminée par l'absinthe : désordres, violence, meurtre, tels sont, en effet, les résultats que l'on observe le plus souvent et que l'on avait déjà remarqués depuis fort longtemps. Sous l'influence d'une assez forte quantité d'opium, les Javanais, rapporte lord Macartney, deviennent fous et furieux; ils acquièrent un courage artificiel, et, lorsqu'ils sont sous l'influence de la drogue, non seulement ils poursuivent les objets de leur haine, mais encore ils se précipitent dans les rues et tuent tous ceux qui se présentent à leurs yeux, jusqu'à ce que leurs forces soient épuisées ou qu'on ait pu les mettre hors d'état de nuire : ils crient en courant : c Amok\ Amok\ (tuel tue!) d'où est venu la locution anglaise running a much (courir à mort). Un de ces individus parcourant ainsi comme un fou les rues de Batavia avait déjà tué plusieurs personnes; un agent de police le rejoint et le perce de sa pique, mais le furieux était dans un si grand état d'exaltation qu'il s'embrocha lui-même sur la pique et avec une violence telle qu'il put arriver jusqu'à la portée du soldat et le percer de son poignard. Après avoir fumé ses pipes d'opium, le Malais devient furieux aussi et dégaine son redoutable kriss dont la pointe acérée est toujours trempée dans le suc des

sirychnos qui abondent dans les contrées de Bornéo, Sumatra, Batavia; il court dans les rues en poussant des cris sauvages et, alors, malheur à ceux qui se rencontrent sur son passage. A un moment, la police hollandaise faisait tirer sur eux; aujourd'hui, elle suit un système plus humain, mais assez original. A la porte des fumeries d'opium tolérées se trouvent des individus armés d'une longue tige terminée par un lai^e croissant capable d'embrasser le corps entier. Quand un de ces furieux sort de l'établissement, ces gardes le poursuivent, le saisissent avec leurs armes et l'acculent contre une muraille, tout en le tenant à distance; il devient alors facile de le désarmer, de le garotter et de le conduire en un lieu sûr où il puisse attendre la fin de cette période d'excitation furibonde.

J'ai tenu, avant de traiter de la morphimanie et du morphinisme à vous mettre au courant des faits relatifs au thébaïsme chronique. On a cru autrefois, et il n'y a pas bien longtemps on le croyait encore, que l'opium exerçait toujours la même action sur l'économie animale : les recherches de Claude Bernard sur les différents alcaloïdes de l'opium, celles de Fonssagrives sur l'opium en nature, celles de M. Guinard sur la morphine, nous ont appris combien cette opinion était erronée. L'histoire du thébaïsme chronique nous apprend de même que le mode d'administration de l'opium, c'est-àdire la forme sous laquelle il pénètre dans l'économie, est capable d'influencer, d'une façon très appréciable, les manifestations par lesquelles cette drogue traduit son action sur l'organisme, et cela aussi bien relativement à l'intensité que relativement à la qualité de ces manifestations.

D'après ce que nous venons de voir, il est bien évident que fumer l'opium cause des désordres moins profonds, moins graves, moins précoces, que ceux qui résultent de l'ingestion de l'opium. Je ne parle pas ici de l'abus qui amène sensiblement au même résultat. Nous allons voir que l'emploi de la morphine en injections hypodermiques réalise le summum d'activité et d'intensité de cette intoxication chronique, de telle sorte qu'il est très rationnel et conforme à l'observation d'établir la gradation suivante relativement à la précocité, à l'intensité et à la gravité des phénomènes d'intoxication chronique : fumer l'opium; ingérer l'opium soit sous forme d'extrait, soit sous forme de liqueur; pratiquer des injections hypodermiques de chlorhydrate de morphine.

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