INJBCTIONS HYPODERMIQUES DE MORPHINE
conscientes et irrésistibles. MM. Antheaume et Leroy ont publié à cet égard une très curieuse et instructive observation qui constitue un véritable type de rnorphinomanie ou dipsomanie-morphinique comme Ta dénommée M. Magnan. En raison de son importance, je la reproduis ici en détail.
Observation. — EsteHe B..., célibataire, 32, ans, entre dans le service de M. Magnan à Tasîle Sainte-Anne, le il février 1895.
Antécédents héréditaires. — Père sobre, mais emporté et très violent: mère déséquilibrée, migraineuse; grand-père maternel alcoolique; un oncle et une cousine germaine maternels se sont suicidés.
Antécédents personnels. — Rougeole à huit ans. Réglée à douze ans, assez régulièrement dès le début. A quatorze ans, fièvre typhoïde (?).
Estelle a été élevée par sa grand'mère jusqu'à Tàge de quinze ans.
Elle a toujours été très impressionnable et très émotive. Elle était souvent en proie à des obsessions et à des impulsions de nature variée, qu'elle ne pouvait maîtriser, dit-elle, et qui la faisaient considérer comme une enfant terrible. A Tàge de dix ans, notamment, elle a été « torturée par des pensées irrésistibles ». Souvent il lui est arrivé, à cette époque, d'être obsédée par l'idée de voyager; dans la crainte d'être grondée elle résistait d abord, « mais c'était plus fort qu'elle »; bientôt elle abandonnait la maison sans prévenir personne, incapable de résister à la tentation, tranquille seulement quand elle avait satisfait son désir. Elle disparaissait ainsi parfois pendant toute la journée, errant dans la campagne au risque de se perdre, et ne revenant le soir que quand elle ne se sentait plus poussée à marcher. Un matin elle alla jusqu'à emmener son jeune frère, l'idée obsédante s'étant emparée d'elle pendant qu'elle faisait avec lui une course chez une voisine. Elle ne rentra quà la nuit, laissant ses parents dans une vive inquiétude.
Jeune fille elle eut des obsessions du même genre. A mainte reprise il lui venait à la pensée de briser quelque chose, un vase, par exemple; elle ne pouvait surmonter son désir et en souffrait; de guerre lasse, elle se précipitait sur le vase, qu'elle jetait violemment à terre.
A seize ans elle quittait sa famille pour vivre avec un amant.
A l'âge de dix-neuf ans elle fut prise de violentes névralgies faciales que son médecin ne put calmer qu'avec des injections de morphine. Elle n'en fit pendant quelque temps qu'un usage restreint, se piquant uniquement à l'occasion de ses douleurs, une fois par semaine environ.
Les névralgies disparaissaient comme par enchantement et la malade ressentait un calme extraordinaire; elle voyait une pluie d'étoiles d'or tomber devant ses yeux et se croyait transformée; il lui semblait qu'eHe n'avait plus de corps, qu'elle aurait pu monter dans l'atmosphère comme un oiseau. Le médecin s'apercevant que sa cliente augmentait progressivement les doses de morphine, fit tous ses efforts pour la faire renoncera l'usage de ce médicament. Il lui en montra les dangers, et Estelle essaya plusieurs fois de résister à l'entraînement, mais en vain.
11 se manifesta très vite un grand changement dans son caractère. Elle devint acariâtre, violente, cherchant querelle à tout le monde, la piqûre seule la faisant redevenir douce, agréable, et son amant ne chercha bientôt plus à Tarracher à la morphine, car sans celle-ci la vie à deux serait devenue intolérable.
La malade faisait deux injections par jour, en se levant vers les dix heures du matin et avant de se coucher, vers minuit. Elle augmenta rapidement la dose; la quantité de morphine injectée était de un gramme par jour environ, six mois après le début de l'intoxication . Il lui arrivait quelquefois de se piquer dans une veine, ce qui lui provoquait une sensation particulière de chaleur dans tout le corps, ses tempes battaient, elle ressentait des milliers de piqûres dans les mains, puis sur toute la peau; elle devenait d'une pâleur livide, tous ces symptômes disparaissaient au bout de quelques minutes.
La constipation devint bientôt habituelle, Tappétit diminua au point qu'il lui était impossible de manger sans avoir eu sa piqûre. Elle dormait peu, sans cauchemars, ni hallucinations; toutefois la morphine la faisait tomber dans un demi-sommeil mais elle ne perdait pas connaissance et se rendait compte de ce qui ce passait autour d'elle. Elle se sentait dormir; elle se trouvait dans une demi-ivresse toute psychique, voyant défiler devant ses yeux des objets bizarres et des paysages étranges.
Estelle B... éprouva durant les premiers mois une excitation génitale intense. Jusque là réservée et pleine d'affection pour son amant, elle devint peu à peu cynique. Elle avait des passions étranges, s'amourachant du premier venu, quittant son domicile, au risque de perdre son amant, pour ne rentrer qu'après plusieurs jours de débauche.
Au bout d'une année environ, son excitation sexuelle se transforma en une aversion insurmontable pour l'homme, qu'elle conserva du reste jusqu'à son entrée à l'Asile.
Elle devint follement amoureuse d'une autre femme, qu'elle contemplait et admirait durant des heures entières, et qu'elle comblait de cadeaux : argent, robes, bijoux. A son dire elle n'aurait jamais eu de rapports sexuels avec cette personne.
Deux ans plus tard, Estelle était arrivée à prendre deux grammes de morphine par jour, dose continuée pendant huit ans. Elle achetait la morphine en poudre, de peur que le pharmacien ne lui donnât une solution trop faible, et fît partager sa passion à son amant, qui devint morphinique sur ses conseils. Sous l'influence de ces abus de morphine la malade maigrit considérablement, perdit ses cheveux, et cette femme qui avait été soigneuse, distinguée et élégante, devint une machine incapable de toute initiative, négligeant sa personne, recherchant la solitude, laissant la société et vivant conQnée dans son appartement, avec des flacons de morphine et des cigarettes.
Le monde était si peu de chose pour elle qu'ayant accompagné en 1886 son amant en Algérie, elle ne prit pas la peine de quitter sa chambre, ne voulut faire aucune excursion, et revint en France sans avoir rien vu ni observé. La morphine était son seul but dans la vie. Elle pratiquait ses
piqûres matin et soir, et lorsqu'elle n'avait pas tout ce qu'il lui fallait à rheure dite elle tombait dans un état d'excitation incroyable, poussant des cris, grinçant des dents, se roulant par terre, cassant ce qui se trouvait à sa portée. Elle était prise d'éternuements, de mouvements convulsifs des bras et des jambes, sans perte de conscience; ressemblant, dit-elle, à une béte sauvage; en 1889, elle alla jusqu'à donner un coup de couteau à son ami, qui ne lui procurait pas la morphine assez rapidement. Lorsqu'elle était dans cet état, l'injection de morphine pouvait seule la calmer.
Aussi était-elle toujours munie d'un attirail de morphinique, ne s'absentant jamais sans morphine, renfermant des seringues et des paquets dans ses poches, dans ses gants, dans son porte-monnaie.
Le récit suivant fait par Estelle montre bien son état d'esprit : « En 1887, revenant avec mon ami d'un voyage en Italie, la morphine me manqua en arrivant à Marseille; je ne voulus pas continuer le voyage, et sans m'inquiéter si nos billets seraient perdus, je courus chez un pharmacien. 11 ne voulait pas me donner de morphine sans ordonnance; mais la peur de perdre du temps en allant voir un docteur me fit supplier avec insistance ; je lui montrai la seringue de Pravaz, mes cuisses abîmées par les piqûres (car le besoin de morphine m'ôlait toute pudeur). 11 finit par me vendre deux grammes de morphine pour 20 francs; j'étais tellement heureuse que j'aurais volontiers donné le double.
« Cet incident me dégoûta du voyage; je revins seule à Nice, et pendant les huit jours que mon ami me laissa isolée, je n'ouvris la porte de ma chambre qu'à ma bonne, qui m'apportait la morphine, et ne fis pas quatre repas... »
La malade avait l'habitude de faire ses piqûres sur les bras et les cuisses; elle prenait grand soin de ses seringues, aussi n'eut-elle que quatre abcès en douze ans, et encore seulement pendant la deuxième année de l'intoxication.
Estelle B... essaya quelquefois d'abandonner ses pratiques morphiniques; mais elle n'y put parvenir. L'absence de morphine lui donnait des nausées, de la diarrhée et des étourdissements tels qu'elle tombait sur son lit, sans pouvoir remuer malgré ses efiForts surhumains. Ces étourdissements survinrent plus tard à la suite du moindre retard apporté à la piqûre.
La mémoire diminua progressivement. La malade oublia d'abord les faits récents, puis les faits anciens; il lui arrivait parfois de retrouver de l'argent ou des objets dont elle avait totalement perdu le souvenir. L'amnésie devint telle qu'il lui était impossible de rien retenir, ni son âge, ni son adresse; et deux ans avant d'entrer à l'Asile, elle était forcée d'attacher à sa ceinture son porte-monnaie, son parapluie, son fichu, de peur de les oublier.
Sur son organisme profondément débilité par la morphine, la déséquilibration mentale primitive se montra avec plus de force que jamais, et les syndromes épisodiques qu'elle avait présentés dès son enfance se manifestèrent avec plus d'intensité qu'autrefois.
« A maintes reprises, nous raconle-t-elle, il m'arriva des idées auxquelles il m^était impossible de me soustraire. Étant, par exemple, à Nice, où je passais Thiver, je ressentais de temps en temps un mortel ennui ; j'étais sombre, agacée, je pensais que je me plairais mieux à Paris; dès lors cette pensée s'installait en moi, tellement tenace qu'il me fallait partir malgré moi. Je souffrais tellement que je ne pouvais attendre au lendemain; je faisais mes malles à la hâte, et je me rendais à la gare, dussé-je attendre le train une demi-journée sur le quai ; je ne retrouvais le calme qu'en chemin de fer. »
Estelle B..., a eu parfois de véritables accès de dipsomanie alcoolique. Trois ou quatre fois par an il lui est arrivé de devenir taciturne, d'humeur inégale; et si dans cet état d'esprit elle passait devant un débit de boissons dont l'odeur de gros vin frappait son odorat, immédiatement l'idée de boire de ce vin s'emparait d,e son esprit. La malade luttait contre le désir envahissant; elle trouvait ridicule de désirer un vin grossier alors que sa cave était bien garnie : elle s'arrêtait angoissée devant la porte du marchand de vins, partagée entre le désir de satisfaire son envie et la honte d'aller s'installer à un comptoir; elle avait le cœur serré, les tempes kii battaient fortement, son malaise allait augmentant.
Estelle n'entrait pas dans le débit de boissons, mais courait à son domicile d'où elle envoyait chercher par sa bonne deux litres de ce vin à 70 centimes le litre. Elle les buvait aussitôt à grands verres, coup sur coup, avec délices, et tombait étourdie, complètement ivre. Elle se réveillait, honteuse de son action qu'elle ne pouvait s'expliquer.
Un jour il lui vint à l'esprit l'idée de manger un savon. Elle resta une heure à le regarder, hésitant à satisfaire une pareille envie. En6n elle ne put résister à la tentation, et mangea avec volupté la moitié du savon.
Une obsession non moins étrange fut celle de piquer les yeux des personnes assises devant elle, en onmibus ou au restaurant.
« Ce fut, dit-elle, une simple pensée qui traversa d'abord mon esprit, puis, peu à peu, une véritable obsession. Il me semblait que j'éprouverais une grande jouissance à enfoncer une aiguille dans un œil; je me représentais en imagination l'effet produit par cette aiguille, l'œil vidant son contenu sur la figure. Celte obsession était tellement forte que, de peur de succomber, je me levais et rentrais chez moi. »
Vers 1892, les nuits d'Estelle B..., jusque là calmes, agréables, se passant dans un monde d'idées tranquilles et sereines, furent troublées par des cauchemars et par des hallucinations terrifiantes attribuables en partie à quelques excès d'alcool commis à l'époque par la malade. Elle voyait des serpents se dresser devant elle d'un air menaçant; des bêles hideuses qu'elle avait peur de toucher.
A la fin de cette année, elle perdit son amant. Cette perte la laissa complètement indifférente; elle ne versa pas une larme; elle avait perdu tous sentiments affectifs, ne vivant que pour la morphine : « J'ai honte de le dire, nous déclarait-elle plus tard, mais cette perte ne me laissa aucun regret. »
Cette mort eut cependant une conséquence pour Estelle. Effrayée de
voir son ami succomber à la suite de ses habitudes morphiniques, elle eut peur de mourir à son tour, et elle eut la force de diminuer progressivement la dose de deux grammes à laquelle elle était habituée depuis huit années et de la réduire à un gramme. Cette diminution ne se fit pas sans de grandes souffrances; elle occasionna à la malade des éternuements se prolongeant des heures, une sensation de froid que dissipait rapidement rinjection. Estelle avait des vertiges, des nausées, des larmoiements; son caractère était devenu sombre, mélancolique; la vie lui était à charge, elle aurait voulu mourir.
Le décès de son ami avait supprimé les ressources de la malade. Elle tomba bientôt dans la misère, n'ayant plus le courage de travailler et devenue indifférente à tout. Elle restait au lit la plus grande partie du temps, se levant seulement au moment des repas, pour prendre un peu de nourriture, recherchant la solitude, fermant la porte de sa chambre à ses amies les plus intimes. Les remontrances qu'on lui adressait lui occasionnaient des colères furieuses, pendant lesquelles elle cassait ce qui se trouvait à sa portée.
La malade avait perdu le goût de la lecture ; le moindre travail, la moindre attention lui étaient impossibles. « J'étais tombée, dit-elle, dans un tel état d'abjection qu'il me fallait faire des effort surhumains pour me tenir à peu près propre; je restais plusieurs jours sans faire ma toilette. Je ne savais plus ce que je faisais, et en 1893 je mis le feu à mon appartement sans m'en apercevoir; ce fut la fumée et la sensation de chaleur qui m'éveillèrent. »
Avec l'année 1894, Estelle fut prise d'hallucinations de la vue. Lorsqu'elle portait son regard sur un livre, elle voyait une tache rouge du diamètre d'une pièce de cinquante centimes qui sautait; lorqu'elle déplaçait ses yeux, elle voyait le point rouge sauter sur ses draps, sur le mur, sur sa peau.
Pendant cette même année, le sommeil devint de plus en plus rare. Au lieu des nuits calmes que la malade passait autrefois, il lui arrivait de rester plusieurs jours sans sommeil, souffrant de secousses nerveuses qui la faisaient sauter dans son lit. Les hallucinations étaient devenues de plus en plus nombreuses et terrifiantes.
« Je voyais, dit-elle, desbétes partout où se portaient mes regards; des serpents se dressaient sur mes pas, ils étaient hideux et avaient deux têtes qui me menaçaient. Je croyais aussi que j'avais une grenouille ou un crapaud dans le corps; je le sentais monter de l'estomac à la gorge; je l'entendais faire : toc, toc, pour sortir, et l'inquiétude que j'avais en entrant à l'Asile fut que cette béte, qui devait être habituée comme moi à la morphine, ne mourût dans mon ventre et ne m'empoisonnât. »
La perte de mémoire était devenue telle pendant Tannée qui précéda son entrée à l'Asile qu'il lui arriva plusieurs fois étant sortie de la chambre où elle habitait d'oublier son chemin et de ne pouvoir rentrer chez elle. La malade a ainsi laissé des vêtements et des reconnaissances du Mont de Piété dans plusieurs maisons sans avoir jamais pu se rappeler l'adresse.
La dépense que lui occasionnMi U morphine Tobligea à vendre peu à peu tout ce qui lui restait de son opufeMA passée, tableaux, objets d'art, bijoux, furent portés au Mont-de-Piété.
«J'ai donné, dit la malade, au pharmacien un taMitu qui valait 500 francs pour vingt grammes de morphine. Je ne regrettais rt«i» car l'avenir ne m'inquiétait pas : tout m'était indifférent, pourvu que j^enfise quelque argent pour le pharmacien. »
Au commencement de l'année 1895, Estelle B... se trouve sans ancuuie ressource et ne pense plus qu'à mourir. Le 25 janvier, elle tenta cN s'empoisonner en avalant deux grammes de morphine, après s*être fait une injection sous-cutanée de cinquante centigrammes.
Elle tomba alors dans un état de somnolence particulier. Elle n'éprouvait aucune souffrance; il lui semblait qu'elle pesait un poids énorme, que les jambes avaient été coupées, car elles étaient insensibles au toucher. La malade fut conduite à Cochin par les voisins, et on s'empressa à l'hôpital de lui faire un lavage d'estomac.
Estelle B... rentrait chez elle le 28 janvier, et sous l'influence d'une nouvelle injection, tombait pendant vingt-quatre heures dans un état d'inconscience absolue.
Elle fut alors conduite à l'hôpital Laënnec, d'où on l'envoya à l'Asile Sainte- Anne.
A son entrée dans le service de l'Admission, le il février 1895, la malade est calme, mais se plaint de maux de tête, de fatigue. « Elle est toute courbaturée », dit-elle. Elle demande à être démorphinisée progressivement.
Le pouls est petit, fréquent, 100 pulsations; les bruits du cœur sont sourds, mal frappés, sans intermittence. A la base et au premier temps, léger souffle se prolongeant dans la direction de l'aorte. Les pupilles sont égales et réagissent bien à la lumière. La sensibilité douloureuse est très diminuée, surtout du côte gauche. Les réflexes rotuliens sont absents. Les cuisses sont tatouées de points noirs et couvertes de nodosités souscutanées, présentant à leur surface une coloration violette.
Le traitement institué aussitôt par M. Magnan est le suivant :0. 10 centigrammes de chlorhydrate de morphine par jour; 5 centigrammes, à dix heures du matin et 5 centigrammes à cinq heures du soir. 3 grammes de chloral et 20 centigrammes d'extrait gommeux d'opium en pilules pour la nuit; régime tonique, café et banyuls.
Les urines sont rares, chargées en urates,mais sans albumine ni sucre.
Les règles ont cessé complètement depuis cinq ans.
La mémoire fait presque entièrement défaut. Estelle ne peut donner aucun renseignement précis sur la maladie, elle ne sait ni Tannée ni la date du jour.
L'examen journalier de la malade nous a donné les résultats suivants :
12 février, — La malade n'a pas dormi, malgré le chloral et l'opium. Elle a crié et pleuré tout la nuit : elle n'a pas de diarrhée, mais de violentes coliques. Elle essaie de lire, mais elle ne peut fixer son attention
et voit en gros caractères le mot morphine écrit sur un livre. Elle n'a pu déjeuner, mais a bien dîné.
Elle réclame avec instance la piqôre dès qu'arrive l'heure fixée.
14 février, — Insomnie ; la malade a été torturée par l'idée obsédante de donner un coup de couteau à une amie. Elle a été cependant plus calme et n'a pas crié.
Elle ne veut ni se lever, ni se débarbouiller; elle entend constamment une voix qui dit à ses oreilles : u Morphine, morphine. »
Diarrhée, sensation de froid; douleurs dans tous les membres; éternuements constants. Sueurs profuses.
15 février, — Idée obsédante de percer les yeux d'une voisine avec une épingle. Elle est obligée de retournera l'infirmerie, tant elle souffre de ne pouvoir satisfaire son désir.
Plus de diarrhée.
17 février, — Elle écrit : « Je souffre beaucoup, la piqûre ne me donne qu*une demi-heure de soulagement : j'ai des crises d'éternuement qui durent dix minutes; j'ai mal à la tète et j'ai froid; je souffre plus que les premiers jours, la diarrhée est revenue; depuis plusieurs nuits, je rêve la morphine dès que je m'assoupis, je vois des seringues et des aiguilles qui prennent des formes étranges et se recourbent; je veux me piquer, mais les aiguilles se cassent. Il y a certainement à côté de moi'une personne qui me menace de me jeter dans un fossé; si je prends de la morphine pendant le jour, je ne pense aussi qu'à la morphine; je voudrais l'oublier, c'est plus fort que moi. »
18, 19 et :20 février, — Les nuits sont agitées; la malade a des coliques et de la diarrhée, pas de nausées. Elle éternue souvent et souffre de tout le corps. Elle éprouve une angoisse indéfinissable, elle croit étouffer. Elle est très triste, se désole et veut mourir.
La malade a constamment des hallucinations de la vue; lorsqu'elle regarde fixement devant elle, elle aperçoit des fantômes, des ombres, des paysages, des personnages qui vont, viennent et revêtent des costumes bizarres : elle se rend parfaitement compte d'être le jouet d'une hallucination. La nuit les hallucinations sont terrifiantes, la malade a peur de bétes hideuses qui rampent sur son lit. Elle croit toujours avoir avalé un crapaud et que l'animal remonte à sa gorge, où elle le sent remuer et lui gêner la respiration.
22 février. — Estelle B... mange au déjeuner et au dîner d'un bon appétit. Elle se plaint d'une sensation de froid qui ne l'a pas quittée depuis son entrée; la diarrhée persiste. Lorsqu'arrive l'heure de l'injection, la malade éternue, pleure, se mouche; elle souffre d'impatiences dans les jambes, ne peut rester assise et se promène dans une attente fébrile. Dix minutes après l'injection elle est calme, reprend courage.
La mémoire est toujours si affaiblie que si on l'envoie chercher un objet, elle oublie en route ce qu'on lui a demandé.
Pas de troubles de l'ouïe, pas de crampes, pas de fourmillements. Les mains sont le siège d'un léger tremblement qui l'empêche d'écrire et de tricoter.
24 février. — Les nuits sont bonnes. La malade s'occupe un peu dans le service. Elle décrit son état en ces termes :
« Depuis deux jours, je reprends courage. Je n'ai plus les idées tristes qui me faisaient désirer la morti J'éternue toujours, mes yeux pleurent, je suis glacée de froid. Je souffre de toutes les articulations; lorsque je suis au lit, je me raidis malgré moi comme un morceau de bois; je suis aussi fatiguée que si j'avais fait une longue course. »
« J'éprouve un grand changement dans mon état d'esprit; je prends intérêt aux choses qui m'entourent. On m'offrirait de sortir, je refuserais, préférant guérir, alors que les premiers jours j'avais la pensée de m'en aller, coûte que coûte. »
Les hallucinations persistent pendant le jour, sous forme de fantômes, de paysages, de points rouges qui se déplacent, d'hommes difformes, d'animaux étranges.
Le sommeil de la malade est troublé par des cauchemars continuels se rapportant à la morphine : elle rêve qu'elle se fait une injection, l'aiguille casse et la seringue prend des aspects fantastiques; ou bien elle se croit poursuivie par des serpents qui se dressent sur leur queue pour la mordre. Le tremblement des mains persiste. La malade n'a pas de vertiges, mais un léger mal de tête continu.
26 février, — Les hallucinations disparaissent complètement, après avoir diminué progressivement d'intensité.
« J'ai mal dans le dos; je suis fatiguée comme si j'avais fait vingt lieues. Par instants je suis très abbattue; à d'autre moments je suis agacée. Je me mets à rire aux éclats sans savoir pourquoi. Mes membres ne tremblent plus. J'ai toujours l'idée de morphine en tête, et la nuit dès que je m'assoupis, je rêve seringues et aiguilles. J'ai la tête vide, je pleure et je ris sans motif.
« La piqûre m'ayant été faite un peu tard le soir, je n'y tenais plus; mes yeux pleuraient, j'éternuais à chaque minute, je souffrais horriblement. »
Le pouls est petit et fréquent.
Les pupilles sont dilatées et réagissent faiblement à la lumière.
^févner. — La malade est toute surprise de son amélioration. Elle n'a plus froid comme autrefois; elle s'occupe, va faire des courses : « C'est étonnant, dit-elle, il y a tant d'années que j'étais mollassel » Elle est gaie, contente de guérir.
La mémoire revient légèrement. Estelle peut faire des commissions, elle se rappelle les faits qui se sont passés il y a plusieurs années, mais non ceux qui ont précédé son entrée à l'Asile.
3 mars, — Apparition des règles; elle sont abondantes au point de forcer la malade à garder le lit. Elle souffre de la tête, perd Tappétit et redevient mélancolique. Elle a, dit-elle, les bras et les jambes comme du coton.
Les règles durent quatre jours, et le 7 mars la malade retrouve l'amélioration dont elle jouissait antérieurement. Elle est calme, lucide, gaie, mais par moments, elle songe aux sensations délicieuses qu'elle éprouvait
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"autrerois. Elle devient sombre, se met à pleurer, et avoue que, si elle en avait le pouvoir, elle n'hésiterait pas à se faire une injection.
14 mars. — On supprime Tiiyection de morphine du matin; la malade, désappointée, pleure et refuse de manger. Cette colère est de courte durée, la gaieté revient au bout de quelques heures.
17 maî^s, — On supprime complètement la morphine, et cette suppression ne s'accompagne d'aucune douleur.
« Gela ne m'a rien fait, dit la malade. A mon grand étonnement je me suis endormie comme les autres jours. Je ne suis plus la même; je ris, je chante, alors qu'autrefois j'étais toujours triste, désagréable, aimant la solitude. Je suis surprise de voir les résultats obtenus en si peu de temps. »
Au moment de la suppression, la malade prend pendant la nuit 0.20 cenligr. d'extrait d'opium et 4 gr. de chloral.
Quelques jours après, les pilules ayant été mal préparées par erreur, rinsomnie et l'agitation reviennent. Estelle se mord les poings, se tord les bras, saute dans son lit. Le calme et le sommeil reviennent avec des pilules renfermant la dose prescrite d'opium.
23 mars, — Huit jours après la suppression totale de la morphine, nous notons les symptômes suivants :
Mémoire très améliorée; cette restitution se fait progressivement, les faits revenant d'autant mieux qu'ils se sont passés à une époque où l'intoxication était moins ancienne.
Caractère gai, enjoué; les idées mélancoliques ont disparu.
Pouls fort, vibrant, à 90 pulsations. Bruits du cœur normaux, sauf à la base, où ils sont sourds. Pupilles légèrement dilatées, réagissant à la lumière. Les yeux pleurent et occasionnent une sensation de brûlure. Absence de réflexes rotuliens. Aucune souffrance physique ni morale. La malade est très frileuse, mais elle se réchauffe avec des couvertures, alors qu'autrefois la sensation de froid était impossible à dissiper.
Depuis qu'on a cessé les injections la malade ne désire pas de morphine; elle n'y pense pas et s'en trouve tout étonnée.
Le 29 mars. — Les règles font leur apparition pour la seconde fois. Elles s'accompagnent de malaises, de céphalée, d'alternatives de froid et de chaud. La malade perd le sommeil et redevient mélancolique. Tous ces symptômes disparaissent au bout de quelques jours.
A partir de cette date, Estelle B... va très bien. Elle s'occupe dans le service et a retrouvé sa gaieté. La mine est fraîche et rosée, l'embonpoint manifeste. L'opium est supprimé à la fin d'avril; cette suppression paraît à la malade plus pénible que celle de la morphine ; elle s'accompagne d'insomnie, de cauchemars et de palpitations qui n'ont cédé que sous l'influence du traitement hydrothérapique institué h. cette époque.
Le mois de mai et le commencement de juin se passent sans que nous ayons rien à signaler. La malade est parfaitement guérie, elle ne pense nullement à la morphine, se félicite de son amélioration ; les règles viennent régulièrement. Estelle compare son état actuel avec celui d'autrefois, où elle n'était qu'une machine incapable d'initiative, et se promet bien de ne
plus recommencer : elle souffre cependant de temps en temps d'insomnie. Le 2o juin, nous remarquons qu'Estelle B.. devient triste; elle évite de parler, est réticente; Forsqu'on Tinterroge au sujet de la morphine, elle s'isole dans sa chambre. Nous sommes tout surpris d'apprendre quelques jours après que la malade a ouvert en cachette le placard où était placée la solution et s'est faite plusieurs injections.
Par quel mécanisme a succombé cette femme, qui depuis trois mois était guérie et maudissait sa passion; c'est ce qu'une analyse exacte des faits va nous apprendre.
Estelle B.., avons-nous dit, avait changé de caractère aux environs du 25 juin. Elle paraissait tout autre k ses compagnes; elle était triste, inquiète, mal à l'aise, elle ne dormait plus. Dans cet état d'esprit, elle se* disait en elle-même : « Une petite piqûre me fera du bien. » C'est ainsi que lïdée de la morphine s'est instalée en elle. La malade chasse ce désir, elle voudrait y échapper; mais l'idée de morphine, d'abord intermittente, envahit de plus en plus son esprit. Elle prend progressivement la première place dans les préoccupations d'Estelle B., elle devient de plus en plus tenace, de plus en plus envahissante, aussi la malade devientelle mélancolique; elle lutte contre cette idée qu'elle réprouve mais qu'elle ne peut parvenir à repousser; elle éprouve une vive angoisse, elle sent son cœur battre dans sa poitrine, elle se cramponne en quelque sorte contre elle-même; mais tous ces phénomènes s'accentuent à mesure que la lutte devient plus vive. Puis le mal a fait son œuvre, la chose est décidée, la lutte cesse. Estelle B.. est possédée entièrement par l'idée d arriver à l'acte; elle se dit que la morphine est dans le placard, qu'elle pourra peut-être s'en emparer.
Elle prend une fourchette et en tremblant s'approche du placard. Là, la lutte recommence. Va-t-elle, pour un moment de satisfaction, perdre le fruit de quatre mois de traitement; va-t-elle recommencer sa vie misérable? Non, elle redit : je ne succomberai pas, et elle s'éloigne de l'objet de sa convoitise. Mais l'idée obsédante ne lui laisse pas une . minute de répit. La malade souffre le martyre; n'y tenant plus, vaincue, elle revient, après deux heures de lutte devant le placard. Elle n'a plus la force de résister; son esprit ne pense plus qu'à la satisfaction de l'acte à accomplir. Elle force la serrure, se précipite sur le flacon tant désiré, prend la seringue et, ivre de joie, se fait coup sur coup cinq piqûres. Elle va ensuite se coucher sur son lit pour mieux goûter son bonheur.
Le lendemain, aux représentations qui lui sont faites, elle ne sait que répondre; elle est honteuse de son action, furieuse contre elle-même, et se demande comment elle n'a pas eu le courage de résister.
Il n'est pas besoin de lui faire de remontrances, car elle est la première à déplorer son impulsion qu'elle maudit.
Après cette crise, Estelle B, retrouve toute sa gaieté, elle retourne à ses occupations et ne pense plus à la morphine.
Le 8 juillet les règles viennent pour la cinquième fois. Le il juillet, entre dans le service une nouvelle morphinique. Les deux femmes se lient d'une étroite amitié. Estelle B.. assiste quelquefois aux
injections faites à sa compagne. Cette vue la met les premiers temps de mauvaise humeur; elle pense avec regret aux sensations délicieuses que lui procurait jadis la morphine, mais ces regrets font bientôt place à une indifférence complète.
Dans les premiers jours d'août, Estelle B... devient de nouveau mélancolique; son caractère, qui est enjoué, devient inégal, difficile, agressif même. La malade ne travaille plus; elle se promène dans le couloir, ne parlant à personne, elle fait en sorte de se trouver présente aux heures où sa compagne reçoit son injection.
Estelle B.., nous avoue qu'elle est torturée en ce moment par l'idée de morphine. « J'y pense constamment depuis plusieurs jours. Je voudrais chasser cette idée, c'est plus fort que moi. Malgré les ennuis causés par cet affreux vice, je ne puis plus en avoir horreur. »
Elle bâille, ses yeux pleurent, elle se sent glacée, elle ne dort plus. La nuit, elle voit sur son lit de gros lézards; elle se rend compte qu'elle est le jouet d'une hallucination, mais elle ne peut surmonter sa frayeur. Elle quitte son lit se couche par terre, enveloppée d'une couverture.
Cependant la malade lutte et essaie de se débarrasser de l'idée qui a envahi peu à peu tout le champ de sa conscience.
Estelle B.., éprouve une constriction à la région épigastrique, elle étouffe. Lusse de souffrir, elle erre à. l'aventure dans les salles, cherchant une occasion de satisfaire son envie; l'occasion se présente par hasard.
Une infirmière a laissé par inadvertance ses clefs sur une chaise; Estelle s'en empare adroitement et, trompant toute surveillance ouvre le placard où elle sait qu'on renferme d'ordinaire la solution de morphine pour injections hypodermiques : « Je risquais fort de me faire pincer, ditelle, mais il n'y avait plus moyen d'y tenir. » Elle s'empare fiévreusement du fiacon et sans prendre le temps d'armer une seringue en avale avidement deux pleines gorgées. Boire de la morphine lui semble devoir ainsi calmer plus vite son obsession, el de fait elle éprouve après avoir accompli cet acte dipsomaniaque une satisfaclion intense.
La crise terminée, la malade déplore sou action; elle se remet au travail et retrouve sa bonne humeur; mais le lendemain seulement, car à la suite de cette prise de morphine à l'intérieur, elle eut de l'insommie, des cauchemars, une sensation de fatigue intense, et n'éprouva à aucun moment de l'euphorie.
Le mois d'août se passe sans que nous ayons rien de particulier à signaler.
Le 27 seplembrCy Estelle B.., qui attend ses règles, se sent agacée, énervée, et prévoit une nouvelle crise. Laissons-lui la parole :
« J'étais contente d'être guérie. Je ne pensais plus à la morphine lorsque je me sens devenir triste; je souffre dans les bras, les genoux; on dirait qu'on me désarticule. L'idée de morphine me prend malgré moi; je me mets dans un coin, je suis désagréable, de mauvaise humeur, je ne me débarbouille plus, je n'ai de goût à rien. Il m'est impossible de dormir pendant la nuit. Je pense de plus en plus à la morphine, au point de devenir malade. Je voudrais n'y plus penser, car cette pensée m'est trop
pénible, impossible. Je bâille, mes y«ux pleurent, j'ai froid dans le dos, j'étouffe, je suis iaquiëte, j'attends j€ ne sais quoi, je paierais de ma vie une piqûre; voilà deux mois que je n'y ai songé. »
Cet état d'angoisse cesse brusquement au bout de trois jours, avec l'apparition des règles.
Le 18 octobre, Estelle B., qui, depuis trois semaines, jouissait d'une parfaite santé et ne pensait plus à la morphine, est de nouveau en butte à une obsession revêtant absolument les mômes caractères d'irrésktibilité et d'angoisse que précédemment.
C'est en balayant, dit-elle, que l'idée de morphine me prit. « Je lâchai tout pour remonter dans ma chambre. » L'état de lutte et de mélancolie dura trois jours, puis la malade se sent subitement guérie, débarrassée de l'horrible obsession.
Depuis cette époque, Estelle B.. est absolument normale. Elle est gaie, propre, travailleuse; elle dort bien, a bon appétit. On ne reconnaîtrait plus en la voyant la morphinomane d'autrefois.
Cet état de guérison s'étant continué sans nouvelles obsessions, la malade est rendue à la liberté.
Sortie de l'asile le 29 novembre, Estelle B.. se sent très bien portante; elle est courageuse, propre, soignée de sa personne; elle aime la compagnie et va plusieurs fois au théâtre avec plaisir. Son cai^u^tère, autrefois mélancolique et irritable, est devenu doux et enjoué. Elle mange bien, mais dort mal la nuit, sans cauchemars cependant.
La vue et TouYe sont normales.
Estelle B.. a la ferme intention de ne pas reprendre ses habitudes morphi niques et n'en éprouve plus du reste le besoin.
Au commencement de décembre, elle se rend pour acheter un médicament chez le pharmacien, son ancien fournisseur. Celui-ci la complimente sur sa bonne mine et lui dit qu'elle a rajeuni de dix ans. Ils parlent longuement ensemble, et elle sort de la pharmacie sans même avoir l'idée de morphine dans l'esprit.
Le 15 décembre la malade a ses règles. Elle est triste, sombre, désirant la mort et parlant d'en finir avec l'existence. Son humeur enjouée a fait place â un grand désespoir.
Subitement, se manifeste chez Estelle B. l'envie folle de se faire une injection de morphine. Elle pense au bonheur qu'elle en éprouvait, mais la pensée de recommencer sa vie triste d'autrefois l'arrête. Il s'engage en elle une véritable lutte; elle éprouve une sensation d'angoisse, une constriction à la région épigastrique, et, de peur de succomber, elle se renferme à clef dans sa chambre pour ne pas courir chez le pharmacien.
La malade éprouve de grandes douleurs dans les genoux; elle a des vomissements alimentaires, mais pas de diarrhée; elle perd complètement l'appétit; l'insomnie est complète, sans cauchemars. Elle ne peut rester au lit tant elle se sent énervée; elle se lève et se recouche alternativement; ne pouvant trouver le repos, torturée par l'idée obsédante d'une injection de morphine; elle veut mourir, tant elle souffre. Cet état de
choses dura trois jours, peadant lesquels elle ne sort- pas de sa chambre . de peur de sueoomber.
Estelle B.. retrouve sa gaieté subitement un soir et se sent assez bien pour aller au restaurant avec des amis. Elle a totalement oublié la mor^ phine et se montre gaie toute la soirée.
La crise est terminée, elle ne pense plus dès lors èi la morphine; elle reprend sa vie antérieure et se montre heureuse de vivre.
Malheureusement pour Estelle, elle revoit quelque temps après la morphinique Valentine D., dont elle avait fait la connaissance dans le ser\'ice et qui a recommencé les injections. Les deox femmes ne se séparent plus et habitent la même maison. Estelle B<. voit D.. se piquer sous ses yeux sans en éprouver aucune eovie, elle lui adresse même des remontrances sur ses mauvaises habitudes.
Cependant le 23 décembre, ressentant de grandes douleurs dans le ventre et attristée de se voir si souvent malade, la vue de son amie D., mollement étendue sur un canapé et goûtant en silence le bonheur d'une injection, fait songer à Estelle B.. qu'elle a sous la main le remède à tous ses maux. Sa compagne Vy engage de toutes ses forces et après une courte résistance Estelle B.. accepte une demi-piqûre d'une solution à 1/30, soit 3 centigrammes de morphine.
<c Une minute après, dit-elle, je ressentis une sensation de chaleur dans tout le corps; je devins rouge cramoisi. Au fur et à mesure que la morphine se répandait dan» mon sang j'éprouvais un évanouissement si agréable qu'on ne saurait le décrire, une jouissance comparable à celle de l'amour, mais plus prolongée. J^étais^ immobile, je n'aurais pas remué pour un empire: J'éprouvais un grand calme, je ne parlais pas, tout' entière à mon bonheur. » Cet état dura une demi-heure.
Le lendemain, Estelle B^. se fait deux injections, le surlendemain trois séries de deux ou trois injections. Elle augmente très vite la dose et en quelques jours elle arrive à 50 centigrammes. Les deux femmes vivent ensemble dans la même chambre, ne sortent plus, se passant la seringue à tour de rôle.
Estelle B., qui ne se piquait autrefois que matin et soir, arrive par le mauvais exemple à se faire des injections à chaque instant de la journée. Elle perd l'appétit; la constipation revient. La nuit s'écoule dans un grand calme agréable : la malade est plongée dans une somnolence, ne pensant à rien. Dès qu'elle s'assoupit elle a des rêves étranges; elle est transportée dans des pays inconnus. Elle rêve, mais n'a pas d'hallucinations.
En peu de temps la vue s'affaiblit, la malade a un voile devant les yeux. L'ouïe devient si dure qu'elle est obligée de faire répéter ce qu'on lui dit.
Aucune modification du goût, ni de l'odorat. La mémoire, déjà faible, diminue encore, la malade oublie au restaurant ses gants, son mouchoir; il lui est impossible de rien retenir.
Le 13 janvier 1896, Estelle vient à l'asile, faire une visite à la surveillante. Elle est pâle, amaigrie, les joues et les paupières sont œdématisées aans que l'urine contienne d'albumine.
Estelle B.. est anéantie. Il lui faut uq effort surhuinain pour se lever, se tenir propre. Elle est étonnée de la rapidité avec laquelle elle est retombée, et prend actuellement près d'un gramme de morphine par jour.
La malade commence h avoir des cauchemars pendant la nuit, des impressions pénibles au point de se réveiller en pleurant.
Les idées mélancoliques sont revenues, elle est triste, découragée et souhaite la morl.
Estelle, désolée d'avoir recommencé ses pratiques morphiniques, reconnaît que la fréquenlation de D.. est Ift cause de sa rechute. Désireuse de guérir, et sur notre conseil, elle rentre quelquesjours après dans le service de M. Magnan h l'asile Sainte-Anne.
A son arrivée, le 16 janvier 1896, Estelle B., a la figure Tatiguêe, les traits tirés, le leipt p&le et terreux; elle a perdu sa bonne mine, sa gaieté; elle est triste, sombre, et accuse des idées de suicide. La face est œdématiée, la colonne vertébrale est douloureuse & la pression. Le pouls est régulier, normal : 70 pulsations.
L'auscultation du cœur indique un léger soufQe â. la hase au premier temps, se prolongeant dans la direction de l'aorte; les bruits sont bien frappés, pas d'intermittence. L'urine ne contient ni sucre ni albumine.
La malade prend actuellement un gramme de morphine par Jour.
Le traitement institué est le suivant : supression brusque des injections; 0,^ centigr. d'extrait d'opium en 2i heures; régime tonique.
17 janvier. — La malade a dormi quelques heures pendant ta nuit. Elle a rêvé qu'une amie lui donnait un flacon de morphine, mais que des hommes venaient le lui arracher des mains; elle s'est réveillée couverte de sueur. Diarrhée; ni nausées ni vomissements, courbature généralisée; douleurs abdominales, larmoiements, b&illements, sensation de froid; les mains, les pieds sont cyanoses; puis presque subitemeni, bouEfée de chaleur et diaphorëse abondante. Estelle B.. souffre beaucoup et voudrait quitter l'asile. Elle se trouve améliorée dès qu'elle prend quelques pilules d'opium.
19 janvier. — La malade est agitée pendant la nuit et déprimée pendant le jour ; elle a de la diarrhée, des alternatives de chaud et de froid. Les battements du cœur sont réguliers et bien frappés.
Elle pense constamment à la morphine et se plaint d'avoir le cerveau absolument vide.
Estelle est triste et accuse des idées de suicide. La mémoire est plus faible qu'à son enlrce; elle a diminué considérablement depuis la suppression brusque de la morphine. 11 est impossible d'interroger la malade, on ne peut rien obtenir.
L'alimentation se lait assez bien cependant en ayant soin de faire prendre deux pilules d'opium avant l'heure des repas.
W janvier. — Même étal d'agitation pendant la nuit et de dépression durant le jour. Si la malade s'assoupit, elle rôve seringue et flacon de morphine.
Estelle B.. éprouve de grandes douleurs dans les genoux. Par instants
elle se sent glacée, elle grelotte de froid, puis elle est brûlante, le visage est rouge pendant quelques minutes.
La diarrhée et l'œdème de la face ont disparu.
On a supprimé 2 centigrammes d'extrait d'opium par jour, de sorte que la malade prend actuellement 12 centigrammes d'opium en vingtquatre heures.
Le cœur continue à bien fonctionner; aucune tendance au collapsus.
22 janvier. — Grande amélioration. Les nuits sont plus calmes; Estelle B... se sent surtout malade le matin, et attend les pilules avec impatience. La journée se passe sans diarrhée, ni nausées, ni maux de tête; la malade reste levée toute la journée et n'éprouve aucune faiblesse sur ses jambes, aucun vertige. Elle mange de bon appétit. Son poids a augmenté de 500 grammes depuis son entrée. Elle n*a plus de brouillard devant les yeux. Lé pouls est régulier, fort, 92 pulsations.
^janvier, — La malade ne prend plus que 6 centigrammes d'extrait d'opium. Malgré cette diminution rapide, l'état général est excellent; elle se relève la nuit pour demander k manger.
Elle a cependant de la diarrhée de temps en temps.
^janvier. Suppression de l'opium. La malade est toute surprise de sa guérison; elle est gaie, active, et se demande comment elle a pu se passer de morphine, elle qui est retombée dans la cachexie en si peu de temps. La mémoire revient peu à peu, les faits anciens étant encore bien vagues dans son esprit.
Cet état de guérison a duré trois semaine^. Le 18 février, Estelle B... se sent triste^ mal à l'aise : « Je suis dégoûtée de moi et des autres », nous dit-elle; elle éprouve une fatigue générale, quitte son ouvrage et se retire dans sa chambre.
Soudain l'idée de morphine s'éveille dans son esprit; il me faudrait une injection de morphine pour me remettre, se dit-elle. Peu à peu cette pensée devient prédominante. Estelle B... essaie de la chasser, mais en vain: Tidée obsédante grandit peu à peu : « Je n'ai plus que cela en tête, j'en suis assommée. »
La nuit du 18 au 19 est très mauvaise, la malade ne pouvant rester couchée, se lève et se promène dans sa chambre.
Elle souffre le martyre de ne pouvoir se débarrasser de cette obsession; elle se sent brûlante, son cœur bat : « Plus je lutte, dit-elle, plus j'ai la fièvre, j'ai des soubresauts dans tous les membres, j'entends à mes oreilles répéter le mot : morphine, morphine; je suis si malheureuse que, rebutée, je voudrais à tout prix une piqûre; je me dis: Comment faire pour me procurer de la morphine, suis-je bête d'être revenue à l'Asile, »
Le 19 au matin, nous trouvons la malade allongée sur son lit, la peau brûlante, le pouls fréquent, elle est grossière, violente, emportée, son langage est caractéristique : « Je n'y puis plus tenir, j'ai peur de devenir folle ; je désire de la morphine au point d'en mourir^ je n'ai que cette idée en tête depuis hier. »
Même état d'angoisse et d'agitation pendant toute la journée; Estelle B... refuse de manger et veut rester seule. La lecture lui est impossible; si
elle prend ud livre, le texte lui parait incompréhensible, Vidée de morphine est si prédominante dans son esprit qu'elle aperçoit sur les pages le mot morphine. La nuit est meilleure, la malade moins préoccupée peut dormir deux heures.
Le 20 février la crise est passée. Estelle B.. retrouve sa santé, se remet avec courage au travail et, oubliant la morphine, se demande avec stupéfaction « quelle folie lui a passé dans la tête .»
Sortie en liberté et par guérison le 26 juin 1896.
Depuis cette époque Tun de nous a eu Tocoasion une année plus tard de revoir cette intéressante malade. Elle avait eu depuis sa sortie deux accès de morphinomanie et avait pu d'elle-même en ces deux occasions renoncer à la morphine une fois Tobsession et Timpulsion satisfaites sans retomber dans la morphinisation habituelle. Dans la suite nous sommes restés sans nouvelles d'Estelle B.., que nous avions pu suivre ainsi par nous-méme dans son histoire morbide pendant un laps de temps de plus de deux années.