L'ALCOOL AGENT D'ÉPARGNE
mine sur le système nerveux central, excitation qui est transportée au muscle par Tintermédiaire du nerf moteur.
Cependant, Messieurs, cette action de l'alcool sur lé tissu muscuculaire doit encore être envisagée à un autre point de vue ; et les partisans de l'action d'épargne exercée par Talcool au point de vue nutritif ont voulu voir, dans l'action qu'il exerçait sur le système musculaire, les preuves de son action anti-déperditrice. On a dit, par exemple, que l'alcool empêchait le muscle de s'user en s'usant à sa place ; que, sous son influence, ou voyait diminuer l'élimination de l'azote, et que les phénomènes de dissociation des albuminoïdes étaient ralentis, par suite de la stabilité plus grande et plus durable des éléments azotés des muscles : mais nous allons voir dans un moment que cette manière de voir, accueillie pendant un certain temps grâce aux travaux de Perrin, Lallemand etDuroy, est absolument inexacte, et que l'alcool^ au lieu d'économiser les pertes en matières albuminoïdes stables, en albuminoïdes fixes des tissus, les exagère, ou, s'il ne les exagère pas, tout au moins ne ralentit pas la dénutrition des éléments azotés.
En un mot, il y aurait à dire à son sujet ce que j'ai dit déjà à propos de la caféine et des substances analogues* : les prétendus aliments d'épai^ne, les prétendus aliments anti-déperditeurs ne réalisent cette action que chez ceux qui n'en ont pas besoin. On peut, à la rigueur, admettre que l'alcool constitue une source de chaleur plus ou moins intense par sa combustion dans le sang; nous allons voir bientôt ce qu'il en faut penser; mais, une chose absolument sûre, c'est que si l'alcool peut épargner, dans une certaine mesure, la combustion des albuminoïdes circulant, incontestablement il n'épargne en aucune façon l'usure de l'albuminoïde fixé dans les tissus, c'est-àdire l'usure de ces albuminoïdes qui est inséparable du fonctionnement des éléments anatomiques des tissus.
Les partisans des aliments d'épargne ajoutaient d'ailleurs que, si Ton ne pouvait pas évaluer directement par le thermomètre la manifestation de la chaleur produite par la combustion de l'alcool dans Torganisme, c'était parce que cette chaleur se trouvait, pour la majeure partie, immédiatement transformée en force, en raison de la stimulation que l'alcool détermine dans les centres nerveux et dans les appareils qui en dépendent. Ils ajoutaient encore que le refroidis-
1. Voir : Action de la caféine et des caféiques sur la nutrition, Bulletin général de thérapeutique y t. CXXXV, p. 753 (1898}.
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sèment dû à la consommation considérable de chaleur nécessaire au travail exagéré des éléments vivants, pouvait expliquer cette sorte de disparition de la chaleur mise en liberté par la combustion de Talcool dans l'organisme; mais alors je ne vois pas comment ces interprétations peuvent se concilier avec le fait d'aliment d'épargne, pour lequel les partisans de cette théorie donnaient cette explication.
Action sur la nutrition, la température, les échangées or§paniques. — Mais c'est surtout, Messieurs, dans l'action exercée par l'alcool sur la nutrition, sur la température et sur les échanges organiques que nous allons trouver la preuve de la parfaite inexactitude de cette appellation à'aliment d'épargne, expression vicieuse et qu'il faudrait absolument bannir du langage médical. En effet, l'action exercée sur la nutrition par l'alcool est une action essentiellemment dépressive, même en l'absence d'action toxique propre, lorsque l'alcool est introduit dans un organisme qui a besoin de substances alimentaires, c'est-à-dire lorsque l'alcool est introduit dans un organisme qui n'a pas sa ration alimentaire normale, et pour lequel l'alcool ne constitue pas ce que l'on pourrait appeler un aliment de luxe : l'action excitante du début est tout à fait passagère et d'origine propulsive.
Cette action dépressive est surtout intense lorsque les éléments anatomiques, quels qu'ils soient, peuvent être pénétrés par l'alcool, c'est-à-dire lorsque la dose d'alcool introduite est supérieure à ce que l'on peut appeler une dose hygiénique, c'est-à-dire faible, et sous la réserve que cet alcool se trouve dans un état suffisant de dilution. J'ai déjà appelé votre attention sur ce fait que la combustion de l'alcool •dans l'organisme est d'autant plus parfaite que la quantité d'alcool absorbé est moins élevée, et que cet alcool est à un état de dilution plus grand ; et en efifet, il est de connaissance courante que le degré d'ivresse déterminé par l'ingestion de boissons alcooliques quelconques est en rapport avec la quantité d'alcool qui n'a pas subi de transformation, de combustion dans l'organisme.
Mais il faut tenir compte ici de circonstances particulières, car cette dose qui devient une dose toxique du moment qu'elle n'est plus brûlée dans l'organisme, peut être constituée par ce fait seul que la combustion de l'alcool dans l'organisme est retardée, non seulement par le ralentissement des mouvements respiratoires, mais surtout par l'entrave que cet alcool apporte à l'action oxydante exercée par les
DEGAGEMENT INSENSIBLE DE CHALEUR i8i
hématies. C'est un point sur lequel j'attirais tout à Theure votre attention, et, à mon avis, cela peut expliquer qu'une même dose d'alcool, très bien supportée par nn individu dans les circonstances habituelles, ne sera plus que mal supportée, parlemême individu, lorsque, sous l'influence de circonstances déterminées, ses hématies auront perdu le pouvoir d'oxydation qu'elles possédaient auparavant ou subi un amoindrissement plus ou moins considérable de leurs propriétés fontionnelles sur lesquelles nous savons que l'alcool exerce une action inhibitrice des plus marquées.
C'est là, évidemment, à la fois une question de doses et une question de susceptibilité individuelle, l'alcool provoquant d'abord une excitation de la fonction des hématies, puis déterminant très rapidement la paralysie de cette même fonction. C'est d'ailleurs une loi générale : toutes les fois que nous voyons un organe ou un système quelconques être excité par une substance toxique ou médicamenleuse, nous savons que, sous l'influence de cette même dose, à cette excitation va succéder, plus ou moins rapidement, de la paralysie.
Mais un fait qui avait frappé tous les observateurs, et qui avait beaucoup embarrassé les partisans de la combustion de l'alcool dans Foi^anisme, c'était le peu de dégagement de chaleur que cet alcool ainsi comburé dans l'organisme pouvait déterminer; tout le monde avait été frappé de ce fait que l'alcool constitue une substance fort peu thermogène; et cela semblait tout à fait en contradiction avec la propriété de Talcool de se comburer dans l'organisme, et, d'autre part, avec cette propriété sur laquelle j'attirais précédemment votre attention, qu'il constitue une substance très facilement combustible, c'e8t*à-dire subit avec une extrême facilité, parmi toutes les substances introduites dans l'organisme, l'influence des agents d'oxydation : cette facilité est telle qu'il suffit, comme vous vous en souvenez probablement, de chauffer du rouge un fil de platine et de le plonger dans une atmosphère de vapeurs d'alcool, pour que la combustion de cet alcool se produise au contact de la spirale de platine qui se trouve entretenue ainsi à la température du rouge-sombre, par suite de la chaleur développée par cette oxydation, et en donnant naissance à une proportion d'aldéhyde très considérable, reconnaissable à son odeur. C'est précisément sur cette propriété que sont basés certains procédés actuels de désinfection par l'aldéhyde formique, à l'aide d'appareils appelés formolateurs.