‹ Lecons de pharmacotherapie v. 3, 1905Chapitre 54 sur 130 · ELIMINATION ACCÉLÉRÉE. IMMUNITÉ PAR ACCOUTUMANCE · texte numérisé non relu

ELIMINATION ACCÉLÉRÉE. IMMUNITÉ PAR ACCOUTUMANCE

devenus un élément pour ainsi dire indispensable de l'organisme, m'imposent le devoir Je traiter cliacun eu particulier les phénomènes principaux qui constituent l'immunité par accomoiiation :

w. Le premier fait qui nous frappe , c'est la non-apparition, quand

Ion prolonge l'emploi de certains médicaments , de certains effets qui au début étaient précisément les plus marqués et constituaient les Btérations les plus importantes. Les personnes habituées à fumer n'éprouvent plus le tremblement et le tressaillement, le.'* maux Hb tête et les vertiges, l'état syncopal, les nausées, en un mot les Rvors symptômes de cet état de dépression coUapsiforme , que la plupart d'entre elles ont présenté quand elles ont fait usage de tabac pour la première fois. De môme , après l'emploi prolongé de l'alcool, de l'opium, de la morphine, on voit disparaître les troubles importants de même ordre , qui au début provoquent pour ainsi dire un état morbide aigu. C'est précisément grâce à la disparition de ces troubles que l'on peut s'habituer au médicament et qu'en prolongeant l'emploi, tout en n'augmentant pas trop rapidement les doses, on arrive finalement à pouvoir absorber des doses du médicament dix ou vingt fois plus grandes que la dose primitive, sans qu'on observe aucun des symptômes tumultueux du début. Une véritable immunité a doue été créée. Les organes qui primitivement présentaient une sensibilité si marquée, et dont les troubles considérables semblaient, comme une cloche d'alarme, avertir l'organisme du danger dû à la présence d'une substance

^^toxique, ont été pour ainsi dire endormis et rendus insensibles à

^B^ftctîon du poison.

^B b. Mais les autres effets du médicament n'ont pas disparu en

^^Jême temps que ces troubles désagréables. Bien au contraire, l'action thérapeutique utile, l'action principale, se reproduit à chaque administration et ne fait jamais absolument défaut, quelque prolongé qu'ait été l'emploi du médicament. Le fumeur témoigne pendant des années que la pipe lui facilite la défécation, ce qui démontre que , en dépit de l'usage prolongé du tabac , l'excitation de la péristaltique intestinale par la nicotine n'en continue pas moins à se produire; chaque fois que l'alcoolique invétéré absorbe sa boisson favorite, il ressent cet engourdissement particulier qui lui fait oublier ses chagrins; le fumeur d'opium continue à subir l'influence passionnante de son exorbitante fantaisie; le morphinomane ne cesse pas de ressentir cette sensation de bien-être et de disposition au travail, qui lui avait paru si agréable au début et qui l'a rendu esclave de ce médicament. Les expériences deRoss- BACH et VON Anrep, instituées sur le chien avec V atropine , ont

^Bonné lieu à des résultats entièrement concordants. Ils observèrent

160 XII. COMPLEXION DE l'oRGANISME ET ACTION MEDICAMENTEUSE.

une série de phénomènes témoignant de Texistence de troubles profonds et qui consistaient en altérations fonctionnelles importantes du système nerveux central: tremblement, tressaillement, fatigue, état syncopal et vomissement. Ces divers phénomènes ne s'observèrent qu'au début de Tadministration et disparurent entièrement quand l'emploi fut prolongé pendant un certain temps. Mais les autres effets de l'atropine, connus sous le nom d^ effets physiologiques^ c'est-à-dire la dilatation pupillaire, la diminution de la sécrétion salivaire, l'augmentation de fréquence des pulsations cardiaques, n'en continuèrent pas moins à se produire, quelque prolongé qu'eût été l'emploi de l'atropine , avec cette seule différence que la durée et Vintensité de ces effets diminuaient de plus en plus à mesure que l'expérience se prolongeait. Il en est de même pour l'alcoolique, le fumeur d'opium, le morphinomane, le cocaïnomane, qui voient diminuer progressivement la durée et l'intensité des effets de la substance à laquelle ils se sont habitués ; aussi , pour obtenir de nouveau des eflÊets comparables , quant à leur durée et à leur intensité, avec ceux du début, ils augmentent graduellement la dose ingérée, sans arriver pourtant au but désiré. Nous pouvons en conclure que par l'emploi prolongé d'un médicament on n'arrive jamais à obtenir la tolérance complète des organes ou appareils sur lesquels ce médicament exerce une action spécifique.

c. L'immunité des organes , si fortement influencés au début, obtenue pour accoutumance, n'est d'ailleurs que relative. Quand on ingère une dose de poison beaucoup plus considérable que celle à laquelle l'organisme est habitué , les symptômes d'empoisonnement apparaissent dans toute leur intensité; tous les organes sans distinction, qui étaient influencés au début, deviennent le siège de troubles fonctionnels profonds mettant la vie en danger. Cette observation s'applique aussi bien aux poisons, dont les doses ingérées sont toujours faibles (acide arsénieux) , qu'à ceux dont les doses doivent être progressivement augmentées pour obtenir le même effet thérapeutique (alcaloïdes), et concerne aussi bien les poisons organiques qu'inorganiques. Plus d'une fois des arsénicophages ont succombé après avoir ingéré en une fois une dose d'arsenic plus considérable que celle à laquelle ils étaient habitués. Tous les fumeurs, après avoir fumé rapidement l'un à la suite de l'autre plus de cigares et surtout des cigares plus forts que d'habitude, accusent de nouveau des symptômes d'intoxication nettement marqués. Ce que nous venons de dire pour l'arsenic et la nicotine est vrai pour tous les autres médicaments et poisona LHmmunité créée par l'accoutumance n'existe donc que pour certaùm quantités du médicament , de même qu'il n'y a que certains orgm

IMMUNITE PAR HABITCJDE. ACCOMMODATION.

qni jouissent de cette immunité. Maia même ces organes, qui au début ont donné Heu à des altérations graves de l'état général , et qui, par suite de l'emploi prolongé du médicament, semblent être devenus insensibles , ne continuent pas à présenter cette insensibilité. En effet, dans tous les cas où uii médicament ou un poison sont administrés d'une manière prolongée, il survient tôt ou tard un moment où l'organisme est manifestement malade: l'appétit diminue, la digestion se ralentit, la déaassimilation est moins active , le nombre des globules rouges ainsi que la quantité d'héraoglobine diminuent; le sujet aceuse une dépression et un malaise généraux, aussi longtemps qu'il n'a pas pris le poison. En môme temps que se développent ces troubles fonctionnels, on voit souvent s'établir définitivement des altérations des tissus dans un certain nombre de glandes on dans le système nerveux et les appareils qui en dépendent. Ainsi, dans les cas d'alcoolisme chronique , en même temps que les troubles digestifs et le ralentissement général des échanges organiques, on voit apparaître toute une série de troubles fonctionneh du système nerveux: le tremblement et le frémissement, les paralysies, les paresthésîes et les anesthéaies , les troubles dans le domaine psychique : une série de symptômes dont un certain nombre peut tlisparaître subitement souB l'influence de nouvelles doses d'alcool. A l'autopsie pratiquée dans ces cas l'on trouve souvent non seulement des altérations anatomo-pailiologiquea importantes dans le eoeur, le /b;> et los reiws , mais aussi dans le système nerveux central et périphérique. Les tnèmes phénomènes se constatent chez les morphinomanes, „mutatis mutandis". Ici encore les altérations de la digestion et de la désassimilation vont de pair avec des troubles importants dans le domaine psychique , consistant en un changement total da caractère , et avec des altérations de la motilité et de la sensibilité. Bien que dans ce cas particulier , en vertu de la nature même du poison , les altérations anatomo- pathologiques ne soient pas aussi évidentes ou fassent même entièrement défaut, néanmoins ces organes, qui au début de l'usage du médicament présentaieut des manifestations morbides aiguës , et qui plus tard , quand l'administration a été continuée pendant un certain temps, paraissaient insensibles, ces mêmes organes, dis-je, finissent par présenter les sympttkmes d'un état morbide chronique sous l'inQuenco do l'administration continue du médicament.

d. Un (ait extrêmement remarquable c'est qu'en dépit de cet état morbide chronique provoqué par le poison ou le médicament, ces derniers constituent temporairement un mal nécessaire , un élément actuellement indispensable et en apparence essende l'organisme modifié soua leu' ~' " ^^ on soustrait

162 XII. COMPLEXtON DE l'oROANISME ET ACTION MÉDICAMENTEUSE.

bruaquement l'organisme â cette influence, ai la substance ingérée régulièrement à dose plus ou moins forte est tout d'un coupsuiv primée à l'individu qui s'y était habitué, on voit apparaître toute une série de symptômes menaçants auxquels on a donné à bon droit le nom de symptômes d'abstinence. C'est qu'en ett'et , par leurs caractères et par leur signification pour !a prolongation de l'existence, ils ressemblent le plus aux symptômes que l'on observe chez les personnes que l'on prive brusquement de nourriture. L'habitude est devenue dans ces cas, -X toute évidence, une seconde nature: le malade semble ne plus pouvoir vivre sans faire usage du poison auquel il s'est habitué. Ne supprimez donc jamais aux individus gravement malades, aux pneumoniques par exemple, qui ont des antécédents alcooliques , leur boisson favorite ; soyez extrêmement prudents quand il s'agira de déshabituer un morphinomane, un cocaïnomane, un arsénicophage ou un fumeur d'opium de ce qui est devenu pour lui un besoin , sinon vous vous exposez à provoquer un état morbide encore bien plus grave que celui qu'il s'agit de combattre.

Nous avons terminé l'esquisse des phénomènes principaux qui caractérisent l'immunité par accoutumance. Pouvons-nous maintenant nous faire une idée des processus intimes qui sont la cause première de ces phénomènes; pouvons-nous, en d'autres termes, fournir de ces faits une explication satisfaisante?

Il est tout d'abord un fait acquis, c'est que cette immunité, à raison de l'état morbide chronique qui l'accompagne, diffère essentiellement de l'immunité acquise par les sujets atteints antérieurement d'une maladie infectieuse vis-à-vis de cette même maladie; cette variété spéciale d'immunité, que noua avons appris à connaître par la pathologie générale, se caractérise par une .valetudo compléta".

En second lieu , nous n'avons aucun motif pour invoquer, dans le but d'expliquer l'immunité par accoutumance, des anomalies ou des modifications survenues dans la résorption ft dans TêlimMation des médicaments. En supposant que la rapidité de l'élimination augmente de jour en jour, ou bien que la résorption aille toujours en diminuant à mesure que se prolonge l'emploi du médicament administré, soit toujours à la même dose, soit à dose progressivement croissante, il semble a priori pouvoir en résulter que la quantité du médicament qui reste dans le ^milieu intérieur" sera toujours de plus en plus faible, et qu'ainsi l'efl'et deviendra de moins en moins marqué à mesure que les doses se répètent. Mais les faits démontrent qu'il faut certainement exclure la diminution croissante de la résorption. En effet, il est absolument indifJ'éreiit, au point de vue de l'accoutumance, que le médicament soit inl

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