IMMUNITE PAR HABITUDE. ACCOMMODATION
(luit dans l'estomac, injecté sous la peau ou porté directement dans !e sang. Quant à supposer qu'il existe une augmentation des fonctions éliminatrices , en vertu de laquelle les appareils d'excrétion mieux exercés débarrasseraient le sang pendant l'unité de temps de quantités de poison plus grandes qu'au début, c'est une hypothèse qu'aucun fait ne justifie.
RossBAcn a expMqué l'immunité par accoutumance en admettant qu'à mesure que l'usage du poison se prolonge , son action s'exerce sur un nombre d'organes de plus en plus grand. De cette manière, à chaque nouvelle dose ingérée, chaque organe recevrait pour son compte une plus faible quantité du poison. Cette hypothèse me paraît en contradiction avec l'extension des phénomènes d'empoisonnement à un grand nombre d'organes précisément au début de l'usage du poison. De plus, quand on prolonge l'usage de doses progressivement croissantes , le nombi'e des organes qui présentent des lésions chroniques s'élève évidemment. Enfin on ne peut guère admettre une altération si profonde dans la composition chimique de certains organes sous l'influence du poison , au point que celui-ci n'aurait plus de prise sur eux; car il suffit de dépasser notablement la dose habituelle pour que ces organes se montrent de nouveau sensibles au poison.
Nous pouvons changer les points de vue tant que nous voulons , les faits nous ramènent toujours à la conception qu'en présence de l'immunité par accoutumance , noua nous trouvons vis-à-vis de processus présentant une relation étroite avec la vie intime du protoplasme. Nous n'avons qu'à jeter les yeux sur les organismes les plus simples, les cellules les moins compliquées , pour observer des phénomènes analogues. Ainsi, l'iimihe d'eau douce succombe instantanément quand on la sort de ce milieu pour la transporter dans une solution assez concentrée du chlorure de sodium. D'autre part on peut l'habituer progressivement à séjourner dans des solutions de sel marin de plus en plus concentrées, de manière à la transformer finalement en une amibe d'eau saléo. Si maintenant on replace celle-ci brusquement dans l'eau douce , c'est-à-dire dans son milieu primitif, on la voit succomber aussi rapidement que l'amibe d'eau douce placée dans l'eau salée; ce n'est qu'en diminuant progressivement la teneur de l'eau en chlorure de sodium, qu'on parvient finalement à la maintenir en vie dans l'eau douce. Même pendant qu'elle est amibe d'eau salée, elle ne présente qu'une immunité relative vis-à-vis des solutions de sel marin. Quand, par exemple, elle est habituée à une solution physiologique de chlorure de sodium (0,6 — 0,8"/„) et qu'on la transporte brusquement dans une solution à 3 ou 4"/, , elle n'en succombe pas moins : effets toxiques du sel. Comf" 'insh'quel
164 XII. COMPLKXTON DE l/ORQANIHMK ET ACTION MÉDICAMESTRUSE.
se trouve l'alcoolique , le morphinomane , l'arsénicophage, ressemble à plus d'un point de vue à celui de cet élément si simple. L'individu habitué au poison peut supporter toujours des doses de phis en plus fortes; mais, du moment que la dose à laquelle il est habitué se trouve tout d'un coup notablement dépassée, il présente des phénomèues d'intoxication qui menacent sa vie en dépit de toute accoutumance.
Cependant, chez les organismes supérieurs, par suite de la différenciation subie par les divers organes, ceux-ci réagissent différemment vis-à-vis du médicament ou du poison avec lequel ils viennent en contact. Un certain nombre d'entre eux , qui au début présentent une grande sensibilité, s'habituent rapidement au nouveau , milieu intérieur". Sous l'influence des moditications continues de ce milieu, cette sensibilité s'émousse peu à peu. des troubles surviennent dans leur nutrition intime , une certaine quantité du poison devient pour eux temporairement un élément constituant indispensable ; mais il n'en résulte en aucune façon qu'ils ne puissent encore faire preuve d'une sensibilité extrême vis-à-vis d'une dose plus forte de ce poison Les organes et les appareils en question se comportent absolument comme l'amibe dont nous parlions il n'y a qu'un instant. Mais une autre série d'organes et d'appareils ne s'habituent jamais au poison d'une manière complète; sous l'influence continue du poison leur réaction devient, il est vrai, d'une intensité et d'une durée toujours moindres, maia elle n'en persiste pas moins. L'accoutumance de ces organes rappelle le Djieux l'état d'un faisceau musculaire fatigué, répondant encore aux excitations électriques ou autres , mais s'épuisant rapidement et exigeant alors une excitation d'une intensité colossale pour présenter de nouveau une forte contraction.
Nous sommes donc tenté de croire que la cause de l'immunité par accoutumance doit surtout être cherchée dans les processus de la vie intime des éléments constituant les divers organes et appareils qui présentent cette accoutumance. Cependant ici encore il faut se garder de trop généraliser et ne pas perdre de vue que chaque poison, dans ses rapports avec les différents organes et appareils, est un poison „8ui generis".
Un phénomène, en apparence entièrement opposé â celui de l'accoutumance, est celui de l'action cumulative. Au lieu des effets de moins en moins prononcés , en continuant l'usage du même poison ou médicament, l'on se trouve sans s'y attendre, tout d'un coup en présence d'un effet opposé; d'un effet très violent, nonobstant l'administration en petites quantités de la substance médicamenteuse. C'^et là un fait d'une importance capitale pour le praticien. II arrive qu'après avoir administré à diverses reprises de petites doses de certains
ACTION CUMULATIVE ET SES ATTRreUTS,
médicaments , on voit tout d'un coup des effete aussi violenta que ceux qu'on aurait obtenus par l'administration unique d'une dose très considérable; brusquement se manifeste une idiosyncrasie de l'organisme. Il nous semble préférable d'étudier cotte forme d'idiosyncrasie (p. 151) à la suite de l'immunité par accoutumance. On a considéré cet effet particulier , auquel on a donné le nom ^dactioii cumulative, comme étant une propriété spéciale de certains dicaments, tels que la digitale, la strychnine, etc. On est même sUê jusqu'à diviser les médicaments en deux groupes , selon qu'ils donnent lieu à une action cumulative ou à l'accoutumance, le premier comprenant les médicaments auxquels l'organisme peut s'habituer ; le second ceux qui par suite d'un usage prolongé peu- ^wVBiit donner lieu â. des phénomènes cumulatifs. ^H. Une distinction aussi nette entre les divers médicaments paraît r t déjà invraisemblable a priori et n'existe pas en réalité. Et d'abord il est hors de doute que des poisons auxquels on peut parfaitement s'habituer peuvent déterminer une action cumulative. Après avoir absorbé d'une manière continue pendant plusieurs années de faibles doses de nicotine, le fumeur est souvent brusquement atteint de palpitations violentes, d'une diminution considérable de l'acuité visuelle, d'une dépression du système nerveux central, d'étourdissements, de vertiges, de troubles psychiques, etc., symptômes qu'il n'attribue pas d'abord, on le conçoit aisément, à l'usage prolongé du poison. D'autre part des médicaments dont l'action cumulative est très nette déterminent certains effets qui finissent par disparaître après un usage prolongé, ce qui démontre bien que vis-à-vis de ces substances elles-mêmes l'accoutumance ne fait pas défaut. Ce n'est donc pas dans la nature du médicament lui-même qu'il faut chercher la raison de ces effets en apparence opposés, puisqu'après l'a<imim3tration d'une même substance on peut observer l'accoutumance aussi bien que l'action cumulative.
Comme l'action cumulative avait surtout été observée chez l'homme malade et comme ce phénomène n'avait pas été étudié expérimentalement chez les animaux sains, nous avons engagé, il y a quelque temps, le Dr. VAN DER Heidk à rechercher quel serait, chez le chien et le lapin, l'effet de petites doses de digitaline et d'helléhoréine continuées pendant longtemps. Il a parfaitement réussi à démontrer que l'action cumulative de ces deux médicaments s'observe également chez ces animaux à l'état de santé, En premier lieu de très petites doses d'helléhoréine ou de digitaline, qui par elles-mêmes ne sont pas mortelles, finissent par amener une issue fatale quand leur usage se prolonge. Un résultat identique s'observe quand, après avoir administré un certain nombre de doses très faibles , on donne à l'animal une dose plus forte mais inférieure à la dose mortelle. L'action
HÉ^iL
166 XII. COMPLEXION DE l'oRGANISME ET ACTION MÉDICAME3ITE1
cumulative s'accuse encore par les effets comécutifs tris intenses trh prolongés. Ainsi chez un petit cliien, auquel on n'avait plus administré d'helléboréine depuis six semaines , le pouls extrêmement fréquent et irrégulier démoDtrait que l'animal se trouvait encore toujours sous l'influence de ce poison. En outre l'action sur le coeur se manifeste arec le plus d'intensité quand plusieurs doses égales entre elles sont administrées à des intervalles plus ou moins grands et parfois même alors que pendant 5 ou 6 jours on a donné à l'animal des doses plus faibles. Enfin l'action cumulative ae trahit encore par la production d'effets toxiques indéniables quand on répète l'emploi de doses tellement petites qu'elles sont même presque entièrement inactives à la suite d'une seule administrtation. Par exemple , quand on donne à plusiers reprises , à un animal pesant de 10 à 20 kilogrammes, une dose journalière de 5 milligrammes de digitaline, dose qui, non répétée, n'est suivie d'aucun effet, on voit l'animal présenter au bout de 5 à 7 jours des symptômes d'intoxication aussi violents que ai on lui avait administré une dose unique de 5 ou 7 fois 5 miUigrammes, exactement comme si les doses journalières s'étaient ajoutées l'une à l'autre.
A côté de ces phénomènes d'action cumulative qu'on observe par l'usage prolongé de la digitaline et de l'helltboréine, on observe aussi chez le chien et le lapin des phénomènes éi'idmls d'arcoutumance, voire même presque d'immunité. Toute une série de manifestations morbides très accusées disparaissent totalement et avec une rapidité relative, lorsque l'on continue à administrer la même dose. Ainsi . la première fois qu'une certaine dose d'helléboréine est administrée, elle détermine du tremblement, des contractions et des convulsions, un état syncopal, du vomissement, do la sécrétion salivaire; l'animal semble triste, il reste couché pendant toute la journée , ne sachant presque pas se mouvoir et présentant même des symptômes de parésie ou de paralysie; du 2"'^ au 4'"fi jour l'administration du poison est déjà beaucoup mieux tolérée et en général dès le 5™^ jour elle ne donne plus lieu à aucune manifestation de ce genre. Mais toutes ces manifestations morbides reparaissent, quand on augmente brusquement la dose à laquelle l'animal était habitué , ou bien quand se déclarent les phénomènes dus à une action cumulative.
La manière dont l'organisme se comporte vis-à-vis de la digitaline et de l'helléboréine est donc peu différente à cet égard de celle dont il so comporte vis-à-vis de l'alcool ou de la morphine. Les nombreux appareils et centres nerveux, qui au début étaient le plus fortement influencés, peuvent jusqu'à un certain point s'habituer tièrement au poison. La seule différence c'est que la digitaline