OBJET ET DIVISION DE L.A LOGIQUE. S
La Psychologie nous apprend ce qu’est un jugement, un raisonnement, etc. La Logique nous apprend ce que doivent être un bon jugement, un bon raisonnement, etc.— L’une et l’autre ont pour fin première et essentielle une connaissance; mais la Psychologie a pour fin de connaître les formes réelles de nos opérations intellectuelles, et la Logique les formes idéales de ces mêmes opérations. — L’une et l’autre peuvent ensuite conduire à des résultats pratiques. D’une part, en effet, les lois découvertes par la Psychologie sont mises à profit par la Pédagogie, par la Politique, etc., comme les lois physiques découvertes par les sciences de la nature sont mises à profit par les arts industriels : de la nature spirituelle, en effet, il est vrai de dire, non moins que de la nature matérielle, qu’on ne lui commande qu’en se soumettant à ses lois : naturœnon nisi parendo imperat (Bacon). D’autre part, les lois posées par la Logique peuvent aussi être mises à profit, soit comme critérium , pour distinguer les jugements et les raisonnements valides de ceux qui ne le sont pas, soit comme règles directrices, pour produire soi-même des jugements et des raisonnements valides 4.
La Logique et la Psychologie sont donc, ou peuvent être, au même titre, utiles pratiquement. Mais la Logique seule, ayant pour but de déterminer l’action légitime, le bon usage de la pensée, est essentiellement, par sa définition même, et avant toute application qu’on peut faire de ses enseignements, une science de l’action (toü TTpàtTciv), une science pratique2. C’est pourquoi, dans la philosophie ancienne (Écoles d’Épicure, de Zénon, etc.), la Logique était
être pris absolument, mais conditionnellement, dans le sens de nécessaire , si Von veut faire un usage légitime de la pensée.
Kant, au début de l’Introduction, d’ailleurs si remarquable, de sa Logique, donne en plein dans cette confusion. Les lois que la Logique doit établir sont assimilées par lui aux lois auxquelles « toute la nature animée et inanimée est soumise, et qui ne permettent aucune irrégularité.... Nous ne pouvons faire aucun usage de notre entendement qu’en nous conformant à ces lois. Seulement nous y obéissons d’abord sans en avoir conscience, et le rôle de la Logique est de les concevoir inabstracto » (tr. fr., p. 1-3). — S’il en est ainsi, on se demande 1° en quoi la Logique se distinguera de la Psychologie ; 2° quelle sera l’utilité de la Logique; — puisque toutes nos opérations se conforment spontanément et nécessairement à ces lois. Plus loin (p. 6), Kant reconnaît la distinction entre les lois psychologiques sans lesquelles aucun usage de l’entendement n’est possible, et les lois logiques sans lesquelles aucun usage de l’entendement n’est légitime et correct. Entre les deux passages, la contradiction est formelle.
1. « Quand on a, dit Bain, un moyen sûr de vérifier la proposition qui est soumise à votre approbation, on est naturellement conduit à rejeter l’erreur, et, par suite, à renouveler ses recherches, pour arriver enfin à la vérité. » Loq., tr. fr., II, 613.
2. On peut dire aussi, avec Aristote, qu’elle est une science de la production (to'j irofetv), puisqu’elle détermine les conditions idéales d’une certaine oeuvre , à savoir : un jugement, un raisonnement valides.
justement nommée la Canonique. — Telle est la vraie différence entre la Psychologie et la Logique.
Étendue de lit Logique. — Cette manière de concevoir l’objet et le but de la Logique permet, comme conséquence, de déterminer l’étendue de cet objet. Les uns veulent que la Logique soit exclusivement la science ou Part du raisonnement ; les autres trouvent cette définition trop étroite, et définissent la Logique Y art de penser (Port-Royal), entendant par ce mot penser toutes les opérations par lesquelles notre esprit parvient à la connaissance du vrai : généralisation, jugement, etc. — Il n’y a aucune raison valable de réduire au seul raisonnement le domaine de la Logique. Comme il y a de bons et de mauvais raisonnements, il y a de bons et de mauvais jugements1, etc. Il y a donc là matière à un discernement, à des règles, à des procédés de vérification, à des moyens de preuves. Quelle science autre que la Logique traitera de cet objet ?
Toutes les opérations qui, pouvant aboutir au vrai, peuvent aussi, lorsqu’elles sont mal conduites, nous mener à l’erreur, donnent lieu à des règles plus ou moins précises, plus ou moins efficaces, et, comme telles, rentrent dans le champ de la Logique.
§ ii
Division de la Logique. — Les règles en dehors desquelles il n’est pas d’usage légitime et efficace de l’entendement sont de deux sortes : les unes dérivent de la nature de l’objet à connaître et varient avec cet objet; les autres dérivent de la loi suprême de l’entendement et demeurent les mêmes, quel que soit l’objet auquel il s’applique (Kant, Log ., tr. fr. , p. 3). Par exemple, ce n’est point par les mêmes procédés que le physicien détermine les lois de la rosée, et le géomètre les propriétés du triangle; mais le géomètre et le physicien doivent l’un et l’autre, sous peine d’absurdité, se conformer dans tous leurs raisonne-
1. Disons en outre, par avance, que les concepts et les jugements peuvent, comme les raisonnements, pécher par deux endroits, soit qu’ils contredisent la réalité extérieure, soit qu’ils enveloppent une contradiction intrinsèque. C’est pourquoi ce n’est pas seulement la Logique appliquée (voy. plus bas), ou science de l’accord de la pensée avec la réalité, c’est aussi la Logique formelle, ou science de l’accord de la pensée avec elle-même, qui doit traiter des concepts et des jugements, non moins que des raisonnements.