DE LA DÉFINITION; SES ESPÈCES
Trois seus du mot définition. — Il y a parfois quelque confusion dans les théories de la définition qu’on rencontre dans les livres de Logique. C’est qu’on ne distingue pas suffisamment les trois acceptions possibles et même usuelles du mot définition.
1° Par définition on entend l’opération, ou l’ensemble d’opérations qui consistent à déterminer l’essence des choses. La définition comprise de la sorte, c’est la science même. Ainsi l’entendait Socrate, qui le premier, dit Aristote, appliqua sa pensée aux définitions. Définir, c’était pour lui « chercher rationnellement l’essence des choses, to té éativ » (Mét., I, v).
2° Par définition on entend aussi la connaissance qui est le
1. On pourrait dire, il est vrai, que, pour déterminer le type lui-même, il a fallu comparer un certain nombre d’êtres et en extraire les points de ressemblance. Sans doute, mais comparer n’est pas encore classer. La classe n’est formée que par la découverte des points de ressemblance ou du type, objet de la définition. — De plus, les êtres comparés qui suffisent à la découverte du type sont loin de constituer toute l’étendue de la classe. Donc, alors que la définition est déjà parfaite, la classification n’existe encore que virtuellement ou en puissance. Le type étant défini, reste encore à en découvrir l’extension.
Contre cette antériorité, logique tout au moins, que nous attribuons à la définition sur la classification, on alléguera la règle même de la définition : on définit par le genre et la différence (voyez plus bas). Si définir c’est faire entrer dans un genre, la définition s’en réfère donc à la classification et la présuppose. — Cette objection repose sur un contresens touchant l’acception du mot genre dans cette règle, lequel, pour être fort ancien et fort usité, n’en est pas moins, à notre avis, incontestable.
2. C’est cette même vérité qu’expriment les savants qui font le plus d’usage de la classification, à savoir les naturalistes, en disant que la classification est fondée sur la subordination des caractères : déterminer les caractères essentiels des êtres et leur hiérarchie, c’est précisément déterminer les types, c’est définir.
but de cette recherche, la notion, .e concept où l’on en consigne le résultat : c’est dans ce sens qu’on dit qu’on possède, qu’on sait la définition d’un certain ordre de choses. De même façon, le mot science signifie tantôt la recherche scientifique, tantôt le savoir , terme de cette recherche. De même encore les mots induction, classification , s’emploient pour désigner tantôt 1 Opération qui consiste à induire ou à classer, tantôt la loi ou le système qui résulte de cette opération.
3° Par définition enfin, on entend l’opération qui consiste, étant donnée une notion, à en développer le contenu dans une proposition.
Au premier sens du mot, la définition c’est le moyen de la science ; au second, c’est la fin de la science ; au troisième, c’est Y expression, la formule à la fois explicite et aussi brève que possible de la science.
Dans le premier et dans le second sens, la définition est une définition de choses : ce sont les choses dont on essaye, par la définition, de déterminer la vraie nature ; c’est la nature des choses qui est la matière de la notion ou définition à laquelle cette détermination aboutit.
Au troisième sens du mot, la définition est proprement une définition d'idées : c’est le contenu d’une idée, d’un concept qu’elle développe. Il va de soi d’ailleurs que, cette idée définie étant le résultat d’une détermination plus ou moins exacte de la nature de certaines choses, la définition qui développe cette idée se trouve être en même temps une définition plus ou moins exacte de ces choses.
L’opération par laquelle on forme une notion ou définition est l’inverse de celle par laquelle on l’explique. D’une part, on compose la notion par synthèse, en y consignant les caractères dégagés par analyse des individus comparés. D’autre part, on dissout cette même notion par analyse, en la résolvant dans les éléments dont elle est composée.
Parlons d’abord de la première de ces opérations. Aussi bien estce la seule qui intéresse véritablement la science : car l’important n’est pas tant d’exprimer, sous la forme à la fois la plus courte et la plus complète, les éléments d’une notion quand on les sait, que de savoir quels éléments il convient d’y faire entrer ou d’en exclure quand on ne le sait pas. Les règles de la première opération concernent la recherche : ce sont des règles de méthode ; les règles de
la seconde opération concernent Y expression de la science faite . ce sont des règles Renseignement. — On remarquera d’ailleurs que certaines règles peuvent s’appliquer à la fois à la définition de choses et à la définition d’idées : seulement le sens de ces règles varie nécessairement de l’un à l’autre de ces cas.
PREMIÈRE SECTION : DE LA DÉFINITION COMME NOTION SCIENTIFIQUE DES CHOSES
La définition comme fin de la science. — En toutes choses, c’est la fin qui détermine le moyen. La définition, au sens de concept résumant la science, est la fin ; la définition, au sens de recherche par laquelle est élaboré ce concept, est le moyen. Donc pour savoir comment peut et doit se faire cette recherche, il faut savoir quel doit être ce concept.
La définition, disons-nous, est le but de la science ; ou plutôt c’est un des buts que se propose la science. La science, en effet, peut se proposer soit de prouver qu’une chose est, to oti : son but est alors la démonstration; — soit de déterminer ce qu’une chose est, to t i : son but est alors la définition; — soit enfin de découvrir pourquoi une chose est, to ôt<m : son but est alors l’explication. La démonstration a pour objet Y existence; la définition a pour objet la nature; l’explication a pour objet la cause , la raison1.
Elfe a pour objet l’essence. — Mais la science, on le sait, n’a pour objet que le général; donc ce n’est pas toute la nature, c’est seulement la partie fixe de cette nature qui doit entrer dans la définition.
En d’autres termes, la définition a pour objet l’essence et elle
1. D’après la définition donnée de la science au début de cet ouvrage (la recherche des causes) il semblerait que le dernier de ces problèmes fut seul proprement du ressort de la science. Il faut reconnaître en effet que souvent la démonstration et la définition ne servent que de préparation à la science, en lui fournissant et en déterminant l’objet ou la matière sur laquelle elle doit s’exercer. Pourtant, la démonstration et la définition ont bien en elles-mêmes un caractère scientifique ; car, tout en ayant pour objets propres, l’une l’existence, l’autre l’essence, elles dégagent aussi des causes, des raisons. La démonstration, du moins la démonstration parfaite, la seule à laquelle Aristote reconnaisse le caractère scientifique, prouve qu’une chose est nécessaire en vertu d’une loi : or cette loi, qui sert de preuve , sert en même temps de raison et d’explication : la démonstration, dans ce cas, commence et achève la science. Tel est ordinairement le rôle de la démonstration directe en géométrie. — D’autre part, définir c’est dégager le type : or le type est aussi une loi et une raison par rapport aux individus. La raison de la présence de dents sous les gencives de la baleine, c’est le type mammifère qui est sa loi.
exclut le particulier, c’est-à-dire l’accident. Telle est la matière que Socrate assignait déjà à la définition.
L'essence et l'accident. — Qu’est-ce que l’accident? Qu’estce que l’essence?
t L’accident est chose variable : c’est tantôt un rapport fortuit et passager, comme la place occupée par un individu dans l’espace et dans le temps ; tantôt une modification accessoire qui n’altère pour ainsi dire que la surface de l’être qui le subit sans en entamer le fond ; c’est, d’une manière générale, tout ce qui arrive aux êtres par un concours fortuit de circonstances extérieures.
« L’essence est au contraire chose invariable : c’est l’ensemble des caractères intimes qui persistent au milieu du changement des relations et des modifications accidentelles ; c’est, par suite, ce que l’être possède en lui-même, ce qui ne peut cesser de lui appartenir sans qu’il cesse aussitôt d’exister, d (L. Liard, Des définitions, introd.)
« L’essence d’une chose, dit M. Ravaisson, d’après Aristote, n’est pas tout ce qu’elle est, mais seulement ce qu’elle ne peut pas ne pas être ï ( Mét . d’Aristote, vol. I, p. 512).
La défluition exclut l'accident. — De cette nature de l’accident il résulte nécessairement que l’accident est exclu de la définition. En effet, la définition, faisant partie de la science, doit être quelque chose de stable et de déterminé ; or l’accident est, par nature, indéterminé et changeant. Donc l’accident échappe à la science et à la définition1.
Donc elle ne peut porter sur l'individu. — Si la définition a pour matière non l’accident, mais seulement l’essence, il s’ensuit qu’elle a pour matière non les individus, mais seulement les espèces. En effet, les individus sont la synthèse d’une essence ou type spécifique, identique pour tous les individus d’une espèce, et d’accidents divers qui les distinguent les uns des autres, et constituent leur individualité.
1. Remarquons que, exclu de la science des êtres dont il est Vaccident, l’accident n’est pas pour cela absolument exclu de la science ; car les accidents eux-mêmes peuvent se distribuer en certaines espèces, dont on peut découvrir les lois : ainsi il y a des lois qui rendent compte de la couleur des yeux et des cheveux, du tempérament, des maladies, etc. En ce sens-là, pris lui-même comme sujet, et non plus comme attribut, l’accident peut même avoir sa définition ; ainsi on définit les maladies, et les règles ordinaires de la définition s’appliquent aux cas de ce genre. L’accident ne peut donc jamais faire partie d’une définition, mais il peut être lui-même l’objet d’une définition, laquelle à son tour devra exclure ce qui est accidentel par rapport à cet accident pris comme sujet. On ne définit pas l’homme par une certaine maladie dont il est susceptible. Mais on définit cette maladie ; et de cette définition on doit écarter les accidents particuliers dont cette maladie est susceptible.
Or ces accidents, autant par leur nombre que par leur variabilité, se dérobent aux prises de la pensée et de la définition.
« Il est impossible à nous, dit Leibniz ( Nouv . Ess ., liv. III, ch. m), d’avoir la connaissance des individus et de trouver le moyen de déterminer exactement l’individualité d’aucune chose, à moins que de la garder elle-même les plus petites différences nous sont insensibles. L’individualité enveloppe l’infini et il n’y a que celui qui est capable de le comprendre qui puisse avoir la connaissance du principe d’individuation d’une telle ou telle chose : ce qui vient de l’influence (à l’entendre sainement) de toutes les choses de l’univers les unes sur les autres. »
L’individu n’est donc pas susceptible d’une conception distincte et analytique. Il peut être un objet d’intuition ou de perception, il ne peut être un objet de définition. On ne définit que l’espèce.
Elle porte sur l’espèce. — L’individu est fait d’essence et d’accident ; l’espèce est toute essence : il n’y a en elle rien que de fixe et d’universel. Ainsi, dire que la définition a pour objet l’essence et dire que la définition a pour objet l’espèce, c’est dire, en deux termes différents, une seule et même chose 4.
Ses conditions g règles négatives. — Que doit être la définition de l’espèce? — Les conditions qu’elle doit remplir se formulent différemment suivant que l’on se place au point de vue de l’extension ou au point de vue de la compréhension.
La condition la plus générale, qui les résume toutes, c’est que ia définition doit être égale ou adéquate à son objet , c’est-à-dire qu’elle ne doit pécher ni par excès, ni par défaut. Au point de vue de la compréhension, cela signifie qu’elle ne doit ni admettre des caractères accidentels , ni exclure aucun des caractères spécifiques ; qu’elle doit représenter l’essence seule, mais toute l’essence. — Au point de vue de l’extension, cela signifie qu’elle doit être universelle (< conveniat omni definito), c’est-à-dire embrasser tous les individus de l’espèce ; et propre ( conveniat uni definito). c’est-àdire n’envelopper aucun des individus étrangers à l’espèce.
Ces règles concernant l’extension ne sont, visiblement, que la conséquence des règles concernant la compréhension. En effet, si la définition manque de généralité, c’est parce qu’on aura considéré comme caractère nécessaire à l’espèce quelque attribut acciden-
1. Nous nous plaçons toujours au point de vue de la compréhension, et nous appelons ici espèce le type spécifique ( species ) qui constitue l’espèce au sens le plus ordinaire du mot.
tel qui n’en fait pas partie intégrante ; et si la définition manque de propriété, c’est, au contraire, qu’on aura omis un ou plusieurs des caractères constitutifs et caractéristiques de l’espèce. Si je définis l’homme un animal raisonnable à peau blanche , l’intrusion d’un caractère accidentel dans la compréhension de l’idée homme exclut un certain nombre d’hommes de son extension. Et si, au contraire, je définis l’homme un être raisonnable, l’omission d’un caractère essentiel, Y animalité, dans la compréhension de l’idée, ouvre son extension à des êtres étrangers à l’humanité, Dieu par exemple.
Règle positive : la matière de la définition. — Mais ces règles ne sont en quelque façon que négatives; elles indiquent proprement ce que la définition ne doit pas être, les déîauts qu’elle doit éviter. Reste à donner la règle positive de la définition, c’est-à-dire celle qui exprime comment et par quoi la définition doit être constituée.
1° La totalité de» éléments de l’essence. — La définition a pour objet l’espèce. Or l’essence de l’espèce n’est pas quelque chose d’un, d’homogène, d’indivisible.
Comme l’individu, l’espèce est un composé qu’une analyse réelle ou idéale peut résoudre en ses éléments. Tout corps humain est fait de plusieurs organes que l’on peut réellement séparer; toute âme humaine est faite de plusieurs pouvoirs que l’on peut idéalement distinguer. Ces éléments constituants d’une espèce seront tantôt des parties composantes, comme dans les deux exemples ci-dessus, tantôt des propriétés, des caractères, des attributs. Dans une espèce chimique composée, comme l’eau, on distingue des éléments composants; dans une espèce chimique simple, comme l’oxygène, on U3 distingue plus que des caractères ou propriétés constitutives. Pareillement, l’essence de l’arne est constituée par un ensemble de pouvoirs ; l’essence de la vertu, par un ensemble de caractères. — Éléments composants, ou propriétés, cette pluralité tout entière doit nécessairement entrer dans la définition ou notion adéquate d’une espèce. Dans la définition de l’eau doivent être représentés tous les éléments constituants de l’eau et toutes les propriétés caractéristiques de l’eau. — La définition sera donc un total de tout ce qui entre dans l’essence d’une espèce et la constitue.
2° Le» rapport» de ces élément» : le genre, la différence. — Mais ce n’est point assez de savoir tous les éléments de l’essence spécifique, il faut encore reconnaître les rapports de
ces éléments entre eux. Or la comparaison des espèces entre elles nous fait voir que les attributs constitutifs d’une espèce peuvent se partager en deux groupes : les uns propres à l’espèce en question, les autres communs aussi à d’autres espèces. Les attributs du premier groupe se nomment la différence, les attributs du second se nomment le genre. D’où cette règle: on définit par le genre et par la différence. — Il faut y insister, en donner le sens et la raison.
Vrai sens du mot genre : type. — Tout d’abord il faut bien entendre ce mot de genre. Signifie-t-il ici un groupe, une classe? C’est le sens que la plupart des logiciens modernes lui donnent, et c’est pourquoi ils prétendent que la définition présuppose la classification, à laquelle elle se réfère. Mais on peut remarquer que la définition ainsi entendue manque d’homogénéité. Car la différence est, de l’aveu commun, constituée par un ou plusieurs attributs : si donc, d’autre part, le genre est un groupe d'êtres , les deux parties de la définition ne sont pas du même ordre et ne peuvent former un tout homogène.
De plus, de l’aveu commun, la définition a pour objet la nature ou l’essence : or une classe d’êtres n’est ni l’essence, ni une partie de l’essence.
Par genre on doit donc entendre, non pas la classe, mais la somme d’attributs, le type qui est la marque de la classe. — Sans doute, en définissant par le type générique, on fait, par cela même, entrer l’espèce définie dans le groupe où ce type se réalise. Mais ce n’est là qu’une conséquence ; car ce classement suppose un motif, et ce motif ne peut être que la participation à l’essence commune du groupe. Comment savoir que tel animal est au nombre des vertébrés, si avant tout nous ne savons ce que c’est qu’être vertébré? Le tvpe qui définit le groupe doit donc être visé tout d’abord.
C’est le sens historique. — Tel est d’ailleurs, sans qu’on en puisse douter, le sens attribué au mot genre par les philosophes qui ont créé la théorie de la définition. Socrate, le premier, cherche à définir par le genre; or par genre il entend la raison ou le principe : ainsi la science est pour lui le genre, c’est-à-dire la raison de la piété. Le genre, c’est aussi pour lui la cause : la science est non seulement raison ou principe, mais encore cause suffisante et déterminante de la piété (d’après sa théorie, que la science entraîne nécessairement une pratique conforme). Le genre enfin, c’est encore pour lui l 'essence : la piété et toutes les vertus sont de l’essence de
la science (voyez Fouillée, Phil. de Socrate , 1. 1, p. 124). — Platon n’entend point autrement les genres, objets de la définition. Seulement, tandis que, pour Socrate, les genres ou essences ne sont jamais séparés des individus particuliers où ils se réalisent, Platon, au dire d’Aristote, « sépara les genres des individus et donna à ces essences le nom d’idées ». Définir par le genre, pour Platon c’est donc définir par l’Idée, l’essence ou le type idéal auquel les êtres d’une même classe participent ( id.,ibid ch. vin).
Aristote corrige la théorie de Socrate et de Platon : d’après lui, ce n’est pas le genre seul qui doit être la matière de la définition; c’est le genre, plus la différence. Mais d’ailleurs il prend le mot genre dans le même sens. L’essence, dit-il, n’est pas dans le genre, sujet des différences spécifiques (Ô7roxEqÀSvov xaTç ôtacpopaïç. Met ., IV, xxvm), matière commune à plusieurs espèces, possibilité indéfinie dont elles sont des réalisations différentes. L’essence n’est pas davantage dans la différence spécifique prise à part. L’essence, c’est le tout (fôiov to tcSv, Anal., post., II, vi). Le genre est comme la matière ou la puissance. La différence est comme la forme ou Y acte. L’essence résulte de leur union, c’est-à-dire de la détermination de la matière par la forme, ou de la réalisation de la puissance dans l’acte.
La différence : forme spécifique. — C’est dans ce sens, fondé à la fois en raison et sur la vraie tradition, que nous prenons ici le mot de genre. Nous considérons le genre comme une matière plus ou moins indéterminée et susceptible de recevoir diverses formes particulières. — La différence, d’autre part, peut être envisagée comme l’une de ces formes spéciales, qui, s’ajoutant à cette matière, la précise, la détermine et en fait une essence spécifique l. Soit le parallélogramme : cette figure est du genre quadrilatère; et ce genre reçoit une détermination particulière du parallélisme des côtés, qui est ici la différence. L’homme a pour genre V animalité ; et ce qui différencie en lui ce type spécifique, c’est la raison. L’acide sulfureux et l’acide sulfurique sont des corps du
1. Il ne faudrait pas cependant prendre trop à la lettre cette comparaison du genre avec une matière indéterminée et de la différence avec une forme ou ensemble de formes déterminantes. Cette comparaison s’appliquera assez bien à certains cas : par exemple, à la définition des espèces animales où le genre est une sorte de dessin ou de plan et la différence un ensemble de formes additionnelles qui le précisent. Mais on peut métaphoriquement l’étendre à tous les cas : l’ensemble des attributs appelés genre peut toujours être considéré comme une sorte de matière logique que déterminent d’autres attributs constituant la différence.
même genre en ce qu’ils sont l’un et l’autre composés des mêmes éléments : le soufre et l’oxygène. Les proportions particulières dans lesquelles ces substances se trouvent combinées dans chacun d’eux constituent leur différence.
Genre et différence enferment une multiplicité. —
Mais l’emploi de ces singuliers, le genre et la différence, ne doit pas faire illusion. Si la distinction d’un genre et d’une différence implique déjà dans l’objet une multiplicité, le genre et la différence sont eux-mêmes, au moins dans la grande généralité des cas, une multiplicité. Le genre, c’est le plus souvent un ensemble d’attributs, formes, propriétés, éléments; et la différence, c’est de même un ensemble d’attributs, formes, propriétés, éléments, qui s’associent aux précédents et les déterminent. — Dans certains cas, il est vrai, les caractères spécifiques, ou différences , peuvent tous se rattacher à une différence plus importante, qui paraît être le principe d’où dérivent toutes les autres. C’est à celle-là qu’on réserve alors particulièrement le nom de différence , en attribuant, en ce cas, aux autres différences le nom de propres : ainsi tous les attributs différentiels de l’espèce humaine, comme la parole, la faculté scientifique, la moralité, le rire, etc., paraissent dériver de la raison; toutes les propriétés de la circonférence se rattachent plus évidemment enco*re à cette propriété fondamentale d’avoir tous ses points à égale distance d’un point intérieur. Pareillement tous les attributs constitutifs du genre peuvent parfois se rattacher à un caractère dominateur qui sera le genre par excellence. — Mais il n’en est point ainsi dans tous les cas, ni pour le genre ni pour la différence. Par exemple, on ne saurait rapporter ni les divers caractères qui distinguent l’espèce lion parmi les chats à une seule différence fondamentale, ni les caractères constitutifs du genre chat à un seul caractère fondamental. — Dans tous les cas, que cette subordination soit possible ou non, la notion scientifique ou définition de l’espèce implique la connaissance de toutes les différences qui constituent la différence et de tous les caractères génériques qui constituent le genre.
Raisons d’associer le genre et la différence. — S’il ne suffit pas de connaître un des éléments de la différence ou du genre, à plus forte raison ne suffira-t-il pas de faire entrer dans la définition le genre sans la différence ou la différence sans le genre.
On ne définira pas par le genre seul, comme le voulait Platon,
car le genre n’est que la matière première de l’espèce et comme l’étoffe dont elle est laite. La définition réduite au genre serait donc incomplète puisqu’elle omettrait la forme caractéristique qui est l’achèvement de l’espèce. Par suite, elle serait impropre ou trop large, car le même genre est commun à plusieurs espèces. L’animalité, par exemple, est réalisée sous d’autres formes que l’humanité.
D’autre part, la définition n’aura pas davantage pour objet la différence seule, pour les mêmes raisons. La différence n’est que la forme d’une matière. La définition par la différence seule serait donc également incomplète. Elle serait aussi impropre ; car cette même forme peut se réaliser autre part que dans cette matière. Ainsi la raison peut être réalisée autre part que dans l’animalité, en Dieu par exemple.
L’espèce est constituée par la réalisation, ou, comme dit Aristote, par l’actualisation du genre, qui n’est en lui-même qu’une matière ou puissance indéfinie, dans la différence, qui en est la forme définie et Concrète. Donc on définit l’espèce par le genre et la différence n xnis.
Le genre doit être prochain» — Les logiciens ajoutent qu’on doit choisir le genre prochain. Le genre prochain, c’est la matière qui est déjà suffisamment déterminée pour n’avoir plus besoin que de la différence pour constituer l’espèce L Ainsi, le quadrilatère étant supposé, pour constituer ensuite un parallélogramme il suffit du parallélisme des côtés. Cela pourrait ne pas suffire si un polygone quelconque était donné. Le quadrilatère est ici le genre prochain ; le polygone est un genre trop éloigné. — Pour cette raison, on peut critiquer cette définition de l’homme : un animal raisonnable. Animal est un genre trop indéterminé: car, s’il plaisait à Dieu de donner la raison à un chien ou à un éléphant, l’appellerions-nous un homme? Recourir, pour définir, à un genre autre que le genre prochain, c’est omettre un certain nombre de déterminations de l’espèce. Une telle définition est donc inadéquate, et comme telle elle peut manquer de propriété.
Genres de divers degrés. — Dans tout ce qu’on vient de dire, les mots genre et espèce ne sont pas pris dans un sens absolu, comme désignant des essences d’un rang et d’un degré déterminés
1. Au point de vue de l’extension, le genre prochain c’est le groupe immédiatement supérieur au groupe défini.
et constants L Ils sont pris dans un sens purement relatif. C’est-àdire que ce qui était genre par rapport à une espece, devient espèce par rapport à un genre supérieur. Les règles données s’appliquent à toute la série. Tant qu’on peut distinguer, dans un type donné, un plan ou une matière, déterminée par certaines propriétés, et susceptible de l’être par d’autres, ce type peut être considéré comme une espèce constituée par la synthèse d’un genre et d’une différence, et l’on peut en donner la définition.
Les genres supérieurs sont indéfinissables. — Ce n’est qu’en atteignant les genres suprêmes ( generahssima ) que la définition, entendue comme précédemment, devient impossible. Mais est-ce, comme on le dit parfois, par suite d’une impuissance de la définition, d’une incapacité de notre esprit? — En aucune façon. En effet, les genres suprêmes sont les genres absolument indéterminés : l’être ou le possible, par exemple. En eux point de différences : faudrait-il donc qu’il y en eût dans la notion qui doit les représenter? C’est alors précisément que la notion serait inexacte. Le concept d’une chose simple par essence doit être simple, comme la chose même.
Les individus et les genres suprêmes sont donc également indéfinissables, mais pour des raisons opposées. Dans l’individu, comme on l’a indiqué plus haut, les différences sont infinies et infiniment variables : on ne saurait donc ni les embrasser ni les fixer dans une notion. Dans les genres suprêmes, les différences n’existent pas. L’intuition des individus n’est donc pas susceptible de devenir une définition, parce que l’analyse des éléments qu’elle enferme n’est pas susceptible d’achèvement. La conception des genres suprêmes, bien que susceptible d’être adéquate, n’est pas non plus une définition, parce que la matière même d’une analyse quelconque y fait défaut.
Résumé. — En résumé, la définition a pour matière l’essence spécifique. L’essence spécifique est constituée par l’union d’un genre et d’une différence. Le genre et la différence sont eux-mêmes constitués par deux groupes d’attributs. Les éléments de chacun de ces groupes sont coordonnés entre eux et parfois subordonnés dans chaque groupe à un élément principal. De plus, l’un de ces groupes, celui qui constitue la différence, est lui-même en entier subordonné à l’autre, qui constitue le genre. On peut donc dire, en somme,
I. Ou, au point de vue de l’extension, comme désignant des groupes d’un rang déterminé dans l’échelle de la classification.
qu’une définition est à la fois un total et un système dans lequel tous les attributs constitutifs d'une espèce sont dénombrés, classés et subordonnés les uns aux autres l,
"DEUXIÈME SECTION : LA DÉFINITION COMME OPÉRATION CONSTITUTIVE DES CONCEPTS SCIENTIFIQUES
Opérations impliquées dans la constitution des concepts. — Il est aisé de dire ce que doit être une définition : le difficile, c’est de la faire. Quelle méthode suivre pour y arriver?
D’après la nature et les conditions de la définition, telles qu’on vient de les exposer, il est aisé de voir que la constitution d’une définition suppose trois opérations principales: 1° l’énumération complète des caractères de l’espèce; — 2° l’abstraction des caractères constitutifs de l’essence, par l’élimination ou l’exclusion des caractères accidentels ; — 3° la découverte de la hiérarchie ou subordination naturelle des caractères constitutifs.
1° L'énumération complète des caractères : pas de criteriimi. — Au sujet de la première opération, il n’y a point de critérium défini qui puisse servir de règle et de preuve de l’exactitude et de l’achèvement de l’opération. Reconnaître sans erreur et sans omission les caractères d’une espèce, c’est faire une observation exacte et complète. Il n’y a pas de preuve logique qui fasse reconnaître qu’un tel but a été atteint. — Qui sait même s’il est susceptible d’être jamais atteint? Chaque jour amène la découverte de propriétés nouvelles, de caractères nouveaux dans les espèces minérales, végétales ou animales. Nul ne pourra jamais dire, au sujet de l’une quelconque dje ces espèces : « J’ai épuisé le sujet, après moi il n’y a plus rien à en découvrir ». — M. Taine a décrit d’une manière frappante le travail sans terme de la science dans cette voie.
« L’enfant doit tout d’abord faire coïncider ses idées générales avec celles d’autrui. Supposons ce travail achevé, et l’enfant arrivé au seuil de
1. Quels avantages trouvons-nous à réduire ainsi la nature à un ensemble de définitions ou de types ? Les voici : 1° d’une part, les individus d’une espèce sont en nombre indéfini ; le type spécifique est un : se représenter le type, c'est penser dans une seule pensée tous les individus de l’espèce ; — 2° d’autre part, la comparaison des types spécifiques permet de constater qu’ils ne diffèrent point les uns des autres du tout au tout, mais au contraire qu’ils sont, au moins dans certaines limites, foncièrement identiques : donc penser la nature par le moyen des types, c’est se rendre sensible l’unité et l’homogénéité fondamentale de la nature. — Mais ces avantages seront plus à propss exposés en traitant de la classification (voyez plus bas).
l’âge adulte. Ici commence une nouvelle série de remaniements, additions et corrections, celle-ci indéfinie et qui se poursuit de génération en génération et de peuple en peuple ; je veux parler de la recherche scientifique.
— Cette fois il s’agit de faire coïncider nos idées générales, non plus avec les idées générales d’autrui, mais avec les caractères généraux des choses. Sitôt que nous sommes pris de ce désir, un premier besoin se déclare : il y a des lacunes dans nos idées ; il faut combler ces lacunes.
— Par exemple, la notion qu’un homme ordinaire a du corps humain est fort pauvre et fort incomplète ; il ne le connaît qu’en gros ; pour lui, c’est une tête, un tronc, un cou, quatre membres de telle couleur et de telle lorme ; cela lui suffit pour la pratique. Mais il est clair que les caractères propres au corps humain sont infiniment plus nombreux ; une telle notion en représente cinq ou six, et des plus extérieurs ; accroissons-la de tous ceux que l’observation prolongée et variée pourra découvrir. — L’anatomiste arrive avec l’envie de voir le détail et le dedans ; il dissèque, note, décrit et dessine. Le manuel qu’il livre aux commençants a mille pages et il faudrait je ne sais combien d’atlas et de volumes pour contenir la figure et l’énumération de toutes les parties qu’à l’œil nu il a constatées. — S’il arme son œil du microscope, ce nombre se multiplie au centuple ; Lyonnet n’a pas eu trop de vingt ans à décrire la chenille du saule. — Au delà de notre microscope, des instruments plus puissants accroîtraient encore notre connaissance ; il est visible que dans cette voie la recherche n’a pas de terme. — Pareillement, voici un corps inorganique, de l’eau; l’idée que j’en ai est celle d’un liquide sans odeur ni couleur, transparent, bon à boire, qui peut devenir glace ou vapeur, rien de plus ; du groupe énorme de caractères ou propriétés physiques et chimiques qui s’accompagnent et constituent l’eau, je ne sais pas autre chose. Les physiciens et les chimistes viennent avec leurs balances, leurs thermomètres, leurs machines électriques, leurs instruments d’optique, leurs réactifs, et entre leurs mains, les cinq ou six mailles qui composaient mon idée se multiplient jusqu’à former un vaste réseau. Mais ce réseau, si agrandi qu’on l’imagine, n’aura jamais autant de mailles qu’il y a de caractères dans l’objet auquel il correspond ; car il suffira toujours de trouver un corps nouveau pour lui en ajouter une. Au commencement du siècle, la découverte du potassium et du sodium a montré qu’au contact de certains métaux l’eau se décompose à froid ; c’était là un caractère nouveau. Si nous avions en main les corps simples inconnus que les raies du spectre nous indiquent aujourd’hui dans les étoiles, et si nous pouvions soumettre l’eau à leur action, très certainement l’eau manifesterait des propriétés inconnues qu’il faudrait ajouter à sa liste. — En attendant, pour tout objet, cette liste demeure toujours ouverte, et l’idée que nous avons d’une espèce, d’un genre, bref d’une file quelconque de caractères généraux, ne comprend jamais et ne peut jamais comprendre qu’un fragment limité de leur chaîne illimitée. > ( L’Intelligence , vol. II, liv. IV, ch. i : Idées générales qui sont des copies.)
2° Distinction de® caractères constitutifs et des accidents : indices proposés. — Supposons que le dénom-
brement des caractères d’un groupe d’êtres soit achevé : il s’agit maintenant de distinguer parmi ces caractères quels sont les caractères accidentels que l’on doit exclure, et quels sont les caractères essentiels ou constitutifs que l’on doit retenir pour en former la matière de la notion typique ou définition. A quel indice se reconnaît l’accident? à quel indice ce qui appartient à l’essence?
On donne d’ordinaire comme critérium de l’accident Yabsence de généralité . Ce critérium, réduit à lui-même, nous paraît insuffisant. En effet, il est, dans la nature, des caractères très répandus et qui ne sont pourtant que des accidents sans importance. La couleur, par exemple, n’est ordinairement qu’un accident de peu de valeur; or telle couleur, par exemple la couleur blanche, est commune à un nombre immense d’êtres dans la nature. — Si l’accident n’était susceptible de généralité, on n’aurait pas pu créer de classifications artificielles fondées sur les accidents. — Loin de n’avoir pas de généralité, l’accident en a souvent plus que les caractères constitutifs; car le caractère constitutif, partie intégrante d’un type, ne peut se réaliser qu’avec et dans ce type même; son extension est donc déterminée. Tandis que l’accident qui n’a pas de domaine propre ne connaît pas de domaine qui lui soit interdit : comme une sorte de parasite, il s’implante et prospère un peu partout.
Dira-t-on que la caractéristique de l’accident c’est Yabsence de fixité ? — Rien déplus juste : l’accident, qui peut se réaliser chez certains individus d’une multitude d’espèces, n’est pas constant chez tous les individus d’une même espèce. Mais l’usage de ce critérium suppose que l’espèce soit déjà définie et circonscrite ; or il s’agit précisément, au point où nous nous supposons placés, de la circonscrire et de la définir. On tourne donc dans un cercle vicieux. Mettons-nous, comme il convient d’après l’hypothèse, dans la position du savant pour lequel il n’existe encore ni espèces ni genres : remarquant que certains caractères, qui ne sont pourtant, au vrai, que des accidents, se trouvent très répandus, qu’est-ce qui l’empêchera de fonder l’espèce sur ces accidents ? L’accident serait fixe alors dans l’espèce qu’il aurait servi à définir et à limiter.
Vrai critérium : la liaison ou l'indépendance. — Le vrai critérium de l’accident, c’est le manque d'influence l, et le
1. Nous ne faisons ici qu’étendre à la distinction de l’essence et de l’accident le critérium admis par les naturalistes pour distinguer parmi les caractères essentiels eux-mêmes les caractères dominateurs et les caractères subordonnés (voyez Cuvier, Règne animal, introd., p. 11-12).
critérium du caractère essentiel, c’est l 'influence; ou, en d’autres termes, l’accident, c’est ce qui, étant sans liaison, sans cohérence avec l’ensemble de l’être où il apparaît, peut, par suite, tantôt être donné chez des êtres d’ailleurs dissemblables en tout, tantôt inversement faire défaut chez des êtres d’ailleurs en tout semblables à certains de ceux chez lesquels il se rencontre. L’accident, en un mot, est un caractère qui n’est nécessairement ni exclu ni exclusif. — Inversement, le caractère constitutif, c’est celui qui, faisant partie intégrante d’un ensemble, ne peut ni être donné sans qu’une partie notable tout au moins de cet ensemble soit donnée, ni faire défaut sans qu’une partie notable tout au moins de cet ensemble fasse défaut.
C’est surtout dans le règne végétal ou animal qu’apparaît manifestement cette différence. «Il est, dit H. Milne Edwards, des caractères que l’on voit varier sans que ces variations puissent entraîner des différences dans le reste de l’économie; d’autres au contraire ne varient jamais sans que ces changements coïncident avec des modifications plus ou moins profondes dans l’organisation. » Les premiers sont des caractères accidentels, les seconds des caractères constitutifs.
Disons donc en résumé : l’accidentel, c’est l’indépendant, ou, si l’on peut ainsi dire, l’incohérent; c’est ce qui, suivant une expression de Cuvier, n’a pas avec autre chose de rapport nécessaire d incompatibilité ou de coexistence (Règne animal, introd.,p. 12); c’est par suite ce dont la présence ou l’absence est sans influence ; ce qui est susceptible de variation indépendante et solitaire. — Tout ce qui fait partie de l’essence a des caractères opposés.
Règles d’exclusion. — De la sorte, pour exclure l’accident, on peut poser deux règles exactement parallèles à celles qui résument, dans la recherche de l’antécédent causal, les méthodes d’accord et de différence.
Méthode d’accord : N’est pas cause d’un phénomène, c’est-àdire n’est pas lié à ce phénomène par une loi de causalité, un antécédent qui peut ne pas être donné alors que ce phénomène est donné. De même ici l’on peut dire : Ne fait pas partie de l’essence, c’est-à-dire n’est pas lié par une loi de coexistence avec l’ensemble des caractères d’un être donné, un caractère qui peut n’être pas donné alors que cet ensemble se trouve donné.
Méthode de différence : N’est pas cause d’un phénomène un antécédent qui peut être donné sans que ce phénomène soit donné. De même ici l’on peut dire : N’est pas lié par une loi de
coexistence avec l’ensemble des caractères d’un être donné, un caractère qui peut être donné alors que cet ensemble n’est pas donné.
Résumé. — Ainsi, par la comparaison des êtres, l’accident s’élimine comme de lui-même, sous l’œil de l’observateur.
Cette élimination achevée1 ( exclusiones et rejectiones débitât. Bacon), les caractères constitutifs se trouvent ainsi dégagés des accidents. On a en effet, comme reste, des caractères qui soutiennent entre eux « des rapports fixes de coexistence ou d’incompatibilité », c’est-à-dire qui s’appellent ou s’excluent les uns ies autres et qui forment ainsi des groupes ou faisceaux naturels et distincts. Chacun de ces groupes de caractères est une essence, un type, une espèce.
3° Détermination de l’ordre hiérarchique. — Reste à déterminer l’ordre et la hiérarchie des caractères qui sont les éléments constituants de ces groupes. Jusqu’à présent en effet ces caractères sont tous sur le même plan. La notion que nous avons des espèces est donc pour ainsi dire plate, sans perspective ni profondeur. Tel serait un portrait dans lequel la charpente osseuse apparaîtrait à fleur de peau. Comme telle, cette notion est imparfaite, inexacte même; elle n’est encore qu’un total: reste à en faire un système .
Comment déterminer les rapports des éléments constitutifs de l’essence?
Vrai critérium : le mode particulier de liaison. —
Comme lorsqu’il s’est agi de la distinction de l’essence et de l’accident, la généralité plus ou moins grande se trouverait encore ici un critérium insuffisant. Par exemple, il peut arriver que l’identité du milieu, la conformité des fonctions, établissent entre des êtres appartenant à des groupes d’ailleurs fort éloignés (par exemple entre les oiseaux et certains mammifères volants, entre les poissons et certains mammifères aquatiques) des rapports de similitude. Les caractères de cet ordre, communs à deux groupes d’êtres, sont donc plus généraux que les caractères particuliers à chacun et qui servent à constituer leur classe. Ils sont loin pourtant d’avoir la même importance.
Il faut encore ici en revenir à la considération des « rapports nécessaires de coexistence ou d’incompatibilité». S’agit-il de la distinction de l’essence et de l’accident: le critérium, c’est, comme en
1. Sur ce travail d’élimination, et cette épuration des notions générales par l’exclusion de l’élément accidentel, voy. Taine, ibid.
RABiER. — Logique. 13
l’a vu, Vexistence ou la non-existence d’une liaison et d’une influence. — S’agit-il de la détermination des rapports des caractères constitutifs entre eux: le critérium sera le mode particulier de liaison et d’influence.
Deux sortes de liaison : coordination, subordination. — Or l’emploi de ce critérium nous permet de constater entre les caractères constitutifs deux ordres de relations que l’on n’a pas d’ordinaire suffisamment distinguées : la coordination et la subordination.
Il est des caractères constitutifs qui sont liés entre eux de telle sorte qu’ils coïncident toujours, dans leur présence, leur absence et leurs variations. Ces caractères sont donc coextensifs; là où l’un se rencontre, on peut s’attendre à rencontrer tous les autres. Ils forment donc un ensemble, un tout en quelque façon indissoluble; ils sont comme les pièces intégrantes d’un certain type. Tels sont les divers caractères qui constituent, par exemple, le type vertébré ou le type carnassier *, et qui sont énumérés dans les histoires naturelles à titre de définitions de ces types. Ces caractères peuvent s’appeler coordonnés , connexes , corrélatifs.
Mais les caractères constitutifs peuvent avoir entre eux une liaison d’espèce différente. Un caractère donné entraîne d’abord, comme on vient de le voir, la présence de tels autres caractères déterminés , mais de plus il entraîne la présence de tels ou tels autres caractères, parmi un certain nombre déterminé de caractères divers, indifféremment mais exclusivement possibles. Par exemple, dès qu’un animal a des vertèbres, son appareil circulatoire ou respiratoire peut présenter indifféremment trois ou quatre formes diverses, mais ne peut présenter que l’une d’entre elles. De plus, ce même caractère n’étant pas donné, aucun des autres ne peut l’être : si l’animal n’a pas de vertèbres, aucune de ces formes de l’appareil circulatoire ou respiratoire n’est possible. C’est une semblable relation qui constitue précisément la subordination des caractères.
Définition du caractère dominateur. — Un caractère dominateur est donc celui qui est, d’une part, constitutif, c’est-à-dire
1. « La forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l’omoplate, celle des ongles, tout comme l’équation d’une courbe entraîne toutes ses propriétés ; et de même qu’en prenant chaque propriété séparément pour base d’une équation particulière on retrouverait, et l’équation ordinaire, et toutes les autres propriétés quelconques, de même l'ongle , l'omoplate, le condyle , le fémur et tous les autres os pris chacun séparément donnent la dent ou se donnent réciproquement. » (Cuvier, Discours sur tes révolutions du globe.)
influent, et qui, d’autre part, exerce son influence, non pas seulement sur un caractère ou groupe de caractères unique dont sa présence nécessite invariablement la présence, et son absence l’absence, mais sur une pluralité de caractères ou de groupes de caractères, dont sa présence détermine l’ambiguë possibilité, et dont son absence détermine l’impossibilité simultanée1.
l.a notion de l’espèce devient ainsi définition. — Supposons ces relations de coordination et de subordination déterminées : la définition se trouve faite. Dès lors, en effet, les caractères de l’espèce à définir se trouvent partagés en deux groupes : d’une part, on a un groupe de caractères connexes entre eux, et tous ensemble subordonnés aux autres caractères constitutifs. Ce groupe forme la différence spécifique : tel est par exemple l’ensemble des caractères propres au lion ou au tigre. — D’autre part, on a un groupe de caractères dominateurs par rapport aux précédents. Ce groupe forme le genre : tel est l’ensemble des caractères communs à tous les chats .
Mais ce dernier groupe lui-même n’est pas homogène. Ce genre peut être considéré comme une espèce à définir; l’analyse y distinguera, comme précédemment, un groupe de caractères subordonnés et connexes entre eux, à savoir: ceux qui constituent la différence spécifique des chats, — et un groupe de caractères dominateurs, à savoir : ceux qui constituent le genre carnassier . Ce genre, à son tour, donne lieu à la même distinction, et ainsi de suite, jusqu’aux genres suprêmes qui, se dérobant à l’analyse, ne sont pas susceptibles de définitions.
Résumé. — C’est ainsi que la notion des espèces est rendue : 1° complète par le dénombrement des caractères; — 2° propre par /exclusion des accidents; — 3° systématique par la coordination et la subordination des caractères. Alors seulement elle mérite le nom de définition2.
Nous dirons plus loin, en parlant de la classification, quelles dif-
1. On voit par là que le caractère dominateur est sans doute plus générai que le caractère subordonné. Mais son extension diffère par deux endroits de celle tout aussi grande d’ailleurs qui peut appartenir à un caractère accidentel. C’est d’abord une extension d'action , d'influence , et non pas de simple présence, comme celle de l’accident. — D’où suit cette autre différence, que l’extension du caractère dominateur est déterminée et limitée, car toute influence a des limites, tandis que celle de l’accident est, en quelque façon, indéterminée et illimitée.
2. Nous avons, dans tout ce qui précède, pris nos exemples dans les sciences naturelles : c’est là en effet que la définition a le plus d'importance, c’est là aussi que les procédés mis en œuvre pour définir sont le plus manifestes. Mais
Acuités, à certains égards insurmontables, rencontre le savant dans cette tâche dont nous venons de marquer les stades successifs, et pourquoi les définitions empiriques , comme les classifications qu’elles fondent, sont toujours sujettes à révision, à correction, pourquoi elles sont, quoi qu’on fasse, toujours exposées à recevoir des démentis de la réalité.
TROISIÈME SECTION : LA DÉFINITION COMME PROPOSITION EXPLICATIVE D’UN CONCEPT.
De la définition d’idées. — Reste à dire quelques mots de la définition entendue au sens de proposition qui développe le contenu d'un concept donné.
Règle î équation des deux termes. — La règle suprême de la définition des choses, par le moyen d’un concept, c’est, comme on l’a vu, l’adéquation parfaite de la chose (espèce) et du concept. La règle suprême de la définition d’idées, c’est l’adéquation parfaite du concept qui, dans la proposition, est représenté par le sujet , et de l’exposé du concept, représenté par Y attribut. C’est ce qu’on exprime en disant qu’une définition est une proposition réciproque. Le sujet et l’attribut ayant même compréhension, la proposition peut se convertir sans aucun changement ( conversio simplex). Exemple : Le triangle est un polygone à trois côtés ; réciproquement on peut dire : Le polygone à trois côtés est un triangle.
Procédé abréviatif. — Mais comment obtenir celte adéquation paifaite de l’attribut et du sujet? S’il faut que l’attribut épuise la compréhension du sujet, la définition sera, pour ainsi dire, interminable ? — Il en sera ainsi, en effet, lorsque le contenu du concept n’aura pas été préalablement organisé en système. Mais, si le concept mérite lui-même le titre de définition de chose, c’est-àdire si les attributs y sont coordonnés en deux groupes, et ces groupes eux-mêmes subordonnés l’un à l’autre, à titre de genre et de différence, alors la définition du concept est parfaite dès qu’on indique le genre et la différence. Cette règle : on définit par le
tout ce qu’on a dit pourrait se répéter, mutatis mutandis, pour tous les objets de nature physique ou psychologique susceptibles de définition. Nous n’avons^ fait que choisir des exemples & éclatants ». — Il y a seulement un ordre de définitions qui ont des caractères et une origine tout autres que ceux dont on vient de parler : ce sont les définitions mathématiques. On en parlera plus loin.
genre et la différence , s’applique donc à la fois à la définition de choses et à la définition d’idées. Mais dans les deux cas elle a une portée bien différente. On définit les choses par le genre et la différence, parce que c’est le moyen d’avoir des choses une idée exacte, complète et scientifique. On définit les concepts par le genre et la différence, parce que c’est le moyen le plus bref d’en dire tout le contenu1.
La v&leni» objective de ces définitions dépend de celle des concepts. — Maintenant, un concept est-il bien formé? Mérite-t-il le nom de définition ? La proposition qui l’explique, si elle est bien formée à son tour et mérite aussi le nom de définition, se trouve représenter exactement une chose, une espèce, en même temps qu’elle représente exactement un concept. — Si au contraire le concept est inadéquat à l’objet défini, la proposition qui le développe, tout en étant elle-même adéquate à son concept, se trouvera inadéquate à l’objet. — En d’autres termes, à titre de définition d’idée, la proposition qui explique une idée est parfaite dès qu’elle est adéquate à cette idée ; mais, si on cherche dans cette proposition l’exposé de la nature des choses, alors, étant supposée adéquate au concept, elle vaut ce que vaut le concept lui-même.
Leur utilité. — Que nos concepts soient bien ou mal formés, la définition qui les développe a toujours néanmoins son utilité propre. Elle est un moyen de tirer ses idées au clair, d’ei faire passer le contenu de l’état de conscience sourde à l’état de conscience expresse ; elle est un remède à l’obscurité et à la confusion des idées. Il n’est pas en notre pouvoir de n’avoir que des idées vraies ; il est en notre pouvoir de n’avoir que des idées distinctes. La définition d’idées n’est donc pas seulement un moyen d’instruire les autres, c’est auêsi un moyen de s’instruire soi-même, ou du moins de mieux se rendre compte de ce qu’on sait. Définir, c’est apprendre une seconde fois.
Leur usage. — Dans l’enseignement, quel usage faut-il faire des définitions? — La définition est l’exposé, sous la forme la plus brève, du concept, qui résume lui-même la science. La définition condense donc dans une formule tout le savoir acquis. Débuter par une définition, c’est prétendre infuser en deux mots tout ce savoir
1. Les règles concernant la propriété et l’universalité de la définition peuvent aussi s’appliquer à la définition d’idées : l’attribut dans la définition doit avoir exactement la même extension que le sujet. C’est ce qui aura lieu s’il a exactement la même compréhension.
dans l’esprit de l’ignorant ; c’est attribuer aux définitions un pouvoir magique. Les trois quarts des définitions, étant données d’emblée, seront, pour qui les entend pour la première fois, verba et voces prœtereaque nihil..., à moins cependant qu’elles ne soient une suggestion d’idées bizarres ou fausses. — Règle générale, il faudra donc commencer par donner de la chose dont il s’agit une indication suffisante pour qu’on la reconnaisse et qu’on ne s’y trompe pas. On procède ensuite à l’analyse de l’objet ou de la notion, et, cette analyse faite, on la résume dans la définition. Le meilleur enseignement est celui qui suit la marche même de la science. L’élève est alors instruit comme il s’instruirait lui-même. Certaines définitions d’Aristote sont ridiculisées comme des énigmes parce qu’on les détache des explications qui les préparaient. Elles paraissent parfaitement claires, si on les replace là où l’auteur les avait placées.
De la définition de mots. — Règle générale, disons-nous, il faut commencer à enseigner en indiquant d’une manière suffisante l’objet dont il s’agit. Ce genre de définition est ce qu’on nomme proprement définition de mots. Définir un mot, c’est dire le sens qu’on y attache, c’est-à-dire indiquer la chose ou l’idée à laquelle on l’applique1. Le but est atteint dès que l’idée ou la chose est suffisamment désignée pour qu’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas de faire connaître la chose ou l’idée, mais seulement de la faire reconnaître. Il n’est donc pas nécessaire d’en dire tout le contenu : c’est assez d’en indiquer quelque caractère distinctif. — La méthode naturelle, dans l’enseignement, sera donc de commencer par une définition de mots qui désigne l’objet en question, et de finir par une définition d’idée ou de chose qui résume tout ce qu’on aura pu apprendre sur cet objet.
1. Les logiciens entendent autrement la définition de mots lorsqu’ils disent qu’elle est libre et incontestable. Il s’agit en ce cas de Y attribution d’un certain sens à un certain mot, et non de la désignation du sens reconnu, autorisé d’un certain mot. Il est clair que je puis prendre le mot qu’il me plaît pour désigner tel ou tel objet; par exemple, appeler cave ce que d’autres appellent grenier. Mais, si on me demande quel est le sens d’un mot dans une langue donnée, le mot devient pour ainsi dire une chose et je ne puis le définir à ma fantaisie. Si en ce sens les définitions de mots étaient libres, l’œuvre du Dictionnaire no donnerait pas tant de travail à l’Académie Française.