‹ Leçons de philosophie (volume 2)Chapitre 26 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

SCIENCE DES ÊTRES : LA GÉNÉRALISATION DEUXIÈME PARTIE : LA CLASSIFICATION

La classification suit la définition. — Les types dégagés par la définition n’existent pas, comme le pensait Platon, en dehors des individus sensibles; ils n’ont de réalité objective, comme l’a bien vu Aristote, que dans les individus. — Les individus dans lesquels le type est réalisé forment, à raison de cette identité essentielle, une classe distincte dans la Nature. Donc, toute définition, en même temps qu’elle rassemble certains caractères dans une notion, groupe un certain nombre d’individus sous cette même notion. En d’autres termes, toute définition a pour conséquence une classification. — Mais, avant de parler de la classification fondée sur la définition, il faut parler de la classification en général et de ses diverses espèces.

Espèces de la classification. — Une classification est une division d’un genre particulier. La division en général est une séparation par parties, qui peut être fondée sur divers principes : par exemple, sur la distinction des positions dans l’espace (division d’une surface), sur l’ordre logique (division d’un discours), etc. La classification est une division fondée sur des ressemblances et des différences.

On peut faire parmi les classifications des distinctions de plus d’un genre, suivant le point de vue auquel on se place.

1. Classification pratique : ses services. — Il est des classifications qu’on peut appeler pratiques, et d’autres qu’on peut appeler théoriques. La classification pratique est celle qui est faite uniquement en vue du besoin de reconnaître immédiatement un objet déterminé au milieu d’un grand nombre d’autres. Il est utile, par exemple, de trouver promptement tel mot dans un die-

tionnaire qui contient tous les mots de la langue, tel livre dans une vaste bibliothèque, tel soldat dans une armée, telle plante parmi tous les végétaux. Comment résoudre ce problème? — En divisant et en subdivisant l’ensemble des objets parmi lesquels s’opère la recherche. Les divisions et les subdivisions portant certaines marques, il suffira de savoir lesquelles de ces marques appartiennent à l’objet cherché, pour aller droit, de l’ensemble des objets, à travers la série des subdivisions, au groupe le plus restreint dont il fait partie. Après quoi, on n’a plus à chercher l’objet en question que dans le petit nombre des objets de ce dernier groupe, au lieu d’avoir à le chercher dans la totalité des objets. Et même, dans certains cas, les objets du groupe le plus restreint étant euxmêmes rangés dans un certain ordre, le fil conducteur de la classification mène jusqu’à l’objet lui-même, et dispense de toute espèce de recherche. Ainsi l’ordre alphabétique, déterminant exactement la place d’un mot dans un dictionnaire, et l’ordre numérique la place des livres dans une bibliothèque1, dispensent de tout tâtonnement.

Son procédé ï deux cas. — Mais quelles seront les marques adoptées pour les divisions et les subdivisions? — Du moment qu’un intérêt pratique est la seule fin que l’on se propose, les marques les meilleures seront les marques les plus distinctes. Et peu importe la manière dont les objets se trouveront groupés par suite du choix de telle ou telle marque. L’ordre n’est pas ici proposé comme une fin pour la connaissance, mais comme un moyen pour abréger la recherche; il n’a pas de valeur en soi, il n’a qu’une valeur d’usage; naturel ou factice, cet ordre est donc également bon, pourvu qu’il soit clair. De telles classifications seront donc par essence artificielles, n’étant proprement qu’un artifice imaginé pour épargner notre temps et notre peine. — Pourtant toutes ne peuvent pas être artificielles au même degré, et il faut ici distinguer deux cas.

1° Si le nombre des objets est déterminé, marques conventionnelles. — Ou bien il s’agit d’objets donnés, en nombre déterminé, comme les livres d’une bibliothèque, les soldats d’une armée, les échantillons d’un musée; ou bien au contraire il s’agit des êtres qui existent dans la Nature en nombre indé-

1. Dans les grandes bibliothèques il est d’usage d’adopter les lettres de l’alphabet comme indices des grandes divisions et les nombres comme indices de la place occupée par chaque ouvrage en particulier.

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE. 201

fini, et que nous n’avons pas sous la main. Dans le premier cas, rien ne vaut, pour le but proposé, une classification absolument artificielle , c’est-à-dire fondée sur des marques extrinsèques ou imposées par nous aux objets, et non pas intrinsèques ou prises des objets. En effet, les moyens de distinction créés par l’art humain sont bien autrement précis et rigoureux que ceux que nous offre la Nature. Les couleurs et les formes naturelles se fondent les unes dans les autres par degrés ou nuances insensibles; mais les formats que nous donnons à nos livres, les couleurs des étiquettes que nous collons sur nos échantillons, sont des signes absolument déterminés et distincts. Quant aux lettres et aux nombres, non seulement ils se distinguent absolument les uns des autres, mais encore ils occupent une place fixe dans les séries alphabétique ou numérique, et assignent une place fixe à l’objet que nous avons marqué de ces signes. Ainsi, dans une armée de cent mille hommes rangés en bataille, on sait exactement la place d’un soldat, dès qu’on connaît les numéros de son corps d’armée, de son régiment, de son bataillon, de sa compagnie et son numéro matricule. De telles classifications sont proprement des classements susceptibles d’être exposés sous forme d’index, de catalogues, etc.

2° S'il s’agit d’un uornbre illimité, marques prises des objets. — Mais de tels procédés ne sont applicables qu’à des objets donnés et dont on est maître de disposer. Ils ne sont pas applicables aux êtres de la Nature en général. Nous pouvons mettre des étiquettes aux plantes d’un herbier ou d’un jardin, nous pouvons immatriculer des soldats; mais nous ne pouvons étiqueter toutes les plantes des champs et enrégimenter tous les animaux de la terre, de l’air et des eaux. Comment donc s’y prendre, étant donnée, par exemple, la description d’un animal, pour reconnaître aisément, dans l’immense variété des animaux que nous percevons, l’animal objet de cette description; ou inversement, étant donné un animal, pour reconnaître, parmi tous les noms et toutes les descriptions d’un dictionnaire, le nom et la description qui lui conviennent?

Forcément, il faut ici que les marques distinctives fournies par la classification se rencontrent dans l’objet même. Donc ces marques auront dû être prises des objets; et, par conséquent, en un sens, une telle classification sera naturelle , puisque les objets ne portent en eux-mêmes d’autres marques que celles que leur a données la Nature.

Cette classification reste encore artificielle. — Mais, à un autre point de vue, cette classification sera, ou du moins pourra être encore artificielle , et cela pour deux raisons. Faite uniquement pour cette fin pratique de retrouver les objets, elle n’est proprement qu’un instrument ou un artifice. — De plus, en raison même de cette fin pratique, elle n’a besoin d’emprunter aux objets qu’un nombre juste suffisant de caractères suffisamment distincts pour constituer les groupes. Mais il n’est nullement indispensable à cette classification ni que ces caractères choisis soient liés entre eux, ni qu’ils soient liés à la nature intime des êtres. Par exemple, rien n’empêcherait de faire une première division du règne animal fondée sur les couleurs. Puis de subdiviser les groupes généraux ainsi formés en prenant comme marques distinctives les différences de grandeur; puis de subdiviser les subdivisions ainsi obtenues en prenant comme marque distinctive le mode de locomotion, etc. Qu’en résulterait-il? Sans doute les animaux seraient de la sorte rapprochés dans les mêmes groupes en vertu de certaines ressemblances naturelles. Mais comme, d’autre part, ils se trouveraient rapprochés en dépit de différences bien plus nombreuses et bien plus profondes, une telle classification serait infiniment plus artificielle que naturelle.

Les classifications naturelles sont encore pratiquement les meilleures. — En réalité, des classifications à ce point artificielles ne sont guère usitées dans aucun ordre de sciences, même pour la fin pratique dont nous parlons. La raison en est que les différences et les ressemblances les plus profondes entre les êtres sont aussi, règle générale, les plus frappantes , et que, après tout, l’ordre vrai est ordinairement un fil conducteur plus sûr, parmi la multitude des choses de la Nature, qu’aucun ordre factice. Ainsi la classification des plantes en dicotylédones, monocotylédones et acotylédones, expression scientifique très exacte des rapports essentiels du règne végétal, a en même temps l’avantage pratique de le partager en groupes distincts au premier coup d’œil. De la sorte, l’avantage pratique de la classification, qui peut être obtenu sans doute par des rapprochements peu naturels, l’est mieux encore par les rapprochements les plus naturels. C’est pourquoi, mises à part les classifications qui se font par le moyen de signes extrinsèques et d’institution humaine, classifications qui demeurent toujours indispensables, il n’y a pas lieu de faire ou de maintenir des classifications simplement et exclusivement pra-

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE. 203

tiques, à côté des classifications qui se proposent un but théorique : celles-ci peuvent servir à la fois à la théorie et à la pratique. — ■ Parlons maintenant de ces classifications.

IS. Classification théorique; son but; elle doit être naturelle. — La classification théorique est en elle-même une fin. Susceptible d’être utilisée, comme on vient de le dire, pour un but pratique, elle se propose essentiellement la connaissance même des rapports sur lesquels elle est fondée , et de l’ordre qu’elle met dans les choses. Or ces rapports, cet ordre, en quoi peuvent-ils être intéressants, sinon en ce qu’ils sont les rapports, l’ordre même de la Nature? C’est pourquoi la classification théorique aspire à reproduire, sans erreur et sans omission, les nrais rapports des choses. Une telle classification est donc naturelle dans la mesure où elle y réussit. Elle reste artificielle dans la mesure des rapports fictifs qu’elle suppose ou des rapports réels qu’elle ignore.

Conditions d’une classification naturelle. — A vrai dire, dans la Nature il n’y a pas deux êtres qui soient ni absolument différents, ni absolument semblables. Donc toute classification qui rapproche deux êtres quelconques, les rapproche en vertu de certaines ressemblances et en dépit de certaines différences. Donc toute classification est à la fois naturelle en un sens et, en un autre, artificielle. Mais, si les ressemblances l’emportent sur les différences, on pourra dire que la classification est naturelle. Dans le cas contraire, elle sera dite artificielle. — Ce n’est pas tout: pour qu’une classification puisse être dite naturelle, il faut, non seulement que les ressemblances qui fondent la classe l’emportent sur les différences qui tendent à la dissoudre ; mais il faut encore que ces ressemblances l’emportent sur celles qui peuvent exister entre les êtres de la classe et ceux des autres classes1. — En deux mots, il faut, d’une part, que les êtres de la classe se ressemblent entre eux plus qu’ils ne diffèrent les uns des autres; et il faut, d’autre part, qu’ils se ressemblent entre eux plus qu’ils ne ressemblent à ceux des autres classes.

Procédé à suivre. II ne suffit pas de nouibrer les ressemblances. — Ceci posé, il peut sembler, au premier abord, que la méthode à suivre pour réaliser des classifications

1. « On nomme méthode naturelle, dit Cuvier ( Règne animal, intr., p. 12), un arrangement dans lequel les êtres du même genre seraient plus v Disins entre eux que de ceux de tous les autres genres ; les genres du même ordre plus voisins entre eux que de ceux de tous les autres ordres, et ainsi de suite. »

naturelles soit simplement de compter les ressemblances que ces êtres présentent entre eux. Tel est justement le procédé suivi par le naturaliste français Adanson dans sa classification des plantes.

« Adanson avait commencé par établir un grand nombre de systèmes sur chaque partie de la plante et sur les principales modifications de ces parties : chacun de ces systèmes constatait certains rapports entre certaines plantes. En les comparant entre eux, on pouvait donc évaluer la somme de ces rapports entre deux plantes données, et le système naturel général résultait ainsi de tous ces systèmes particuliers. »

Mais Adanson, en évaluant le nombre des points de ressemblance, avait négligé d’en considérer l’importance. « Avec beaucoup de raison, il avait employé concurremment tous les caractères de la plante pour les classer. Mais il avait eu le tort de les employer tous à peu près au même titre, et souvent la somme des rapports ainsi calculée se trouva fausse, comme le serait une somme de monnaie qu’on prétendrait évaluer en ayant égard seulement au volume et non au métal des pièces. » (Adrien de Jussieu, Dict. des sc. nat. de D’Orbigny, art. Taxonomie.)

Vrai procédé î subordination des caractères. — C’est Antoine-Laurent de Jussieu qui a posé (1789) le vrai principe de la classification naturelle, à savoir le principe de la subordination des caractères. D’après Jussieu, les caractères des êtres sont de valeur tout à fait inégale; de telle sorte qu’un caractère du premier ordre équivaut à plusieurs du second ; un du second à plusieurs du troisième, et ainsi de suite. Les caractères doivent donc être, suivant sa propre expression, pesés et non pas seulement comptés; car la ressemblance naturelle entre deux êtres est en raison non pas tant du nombre que de l’importance des points par où ils se ressemblent.

Nous avons expliqué plus haut en détail (chap. xi) le sens de cette règle; nous avons dit comment, pour l’appliquer, il faut successivement dégager, par l’élimination des accidents, les caractères constitutifs , puis distinguer parmi les caractères constitutifs les caractères de même ordre ou connexes et les caractères d’ordres différents, c’est-à-dire dominateurs et subordonnés. Nous avons essayé d’indiquer avec précision le critérium scientifique de ces diverses distinctions. Or tout ce travail se résume dans un mot, la constitution du type ou définition. Donc, dire que la classification doit avoir pour base la subordination des caractères, c’est dire que la classification doit avoir pour base la définition. A cette classification naturelle ou essentielle s’oppose la classification fondée sur les

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

caractères qui sont exclus de la définition, à savoir sur les accidents.

Profit pour la connaissance, résultant de la classification naturelle. — Si tels sont la nature et le principe de la classification naturelle, nous pouvons comprendre maintenant quel est l’intérêt scientifique, quels sont les avantages intellectuels que présente ce genre de classifications. Pour mieux nous en rendre compte, supposons la classification naturelle achevée et parfaite. On peut dès lors ramener ces avantages à trois principaux, qui concernent ce qu’on peut appeler la quantité , la qualité , la fécondité de la connaissance.

1° Quantité î réduction de nombre, accroissement de portée. — Au point de vue de la quantité, le nombre des connaissances qu’il s’agit d’acquérir se trouve infiniment réduit, tandis que, par cette réduction même, la portée ou extension de la connaissance est infiniment accrue. Nous avons insisté ailleurs sur les bornes de notre perception et l’impuissance de notre mémoire, eu égard au nombre et à la variété infinis des objets que la Nature nous présente ( Psych ., ch. xxvi). Un exemple pris du sujet actuel rendra ces observations plus sensibles : il nous est fourni par l’histoire du Prodromus de De Candolle.

Commencée vers 1822 par Augustin Pyramus de Candolle, cette œuvre colossale a occupé trois générations de botanistes, aidés par trente-trois collaborateurs. Il a fallu cinquante ans pour composer dix-sept volumes où se trouvent décrites 58975 espèces de dicotylédones ( Prodromi systematis naturalis Historia, etc., auct. Al. de Candolle, Paris, 1873). — «Mais, ajoute un botaniste (Naudin, de l’Institut, Les espèces affines et la théorie de révolution, in Rev. sc.,mars 1875), ce nombre devra être accru de bien des milliers d’espèces introduites trop tardivement dans les collections pour avoir pu trouver place dans ces volumes, sans parler de celles qu’il y aura à récolter dans de vastes pays jusqu’ici peu ou point explorés. Cependant ce ne sont là encore que les dicotylédones ; il reste à y ajouter l’embranchement entier des monocotylédones, que les rédacteurs du Prodromus à bout de forces ont été obligés de laisser à leurs successeurs. Plus on y réfléchit, plus on arrive à conclure que la totalité des plantes phanérogames du monde entier atteint bien près de 200 000 espèces, si même elle ne dépasse ce nombre écrasant.. . Pesterait encore à décrire l’immense flore cryptogamique (200000 espèces peut-être : algues, lichens, champignons, mousses, fougères, etc.), beaucoup plus difficile à étudier et à classer en espèces que les phanérogames. Le dépouillement en sera excessivement laborieux, tellement laborieux qu’on ose à peine espérer qu’il y aura des hommes assez courageux et assez favorisés des circonstances pour l’entreprendre. »

Le règne animal, d’autre part, ne compte probablement pas moins de 600000 espèces.

Gomment rendre accessible à notre connaissance un objet aussi étendu? — En poursuivant ce travail de systématisation qui commence par la réduction des individus en espèces, se continue par la réduction des espèces en genres, des genres en familles, etc. Faute de quoi, « ce serait le chaos dans les collections, dans les livres et dans les esprits». Nul ne saurait percevoir ni tous les individus de toutes les espèces, ni même peut-être un individu de chacune des espèces; en tout cas, il n’en saurait garder l’image distincte dans sa mémoire. Mais à quoi bon charger la mémoire d’un tel fardeau? Aux images des individus on substituera le type des espèces formé par la définition de ce qu’il y a d’essentiel dans les individus; car, si les êtres diffèrent par les accidents, ils coïncident par leur essence ; et dès lors la pensée unique de l’essence vaut pour tous les individus, qui par elle ne font qu’un. — Si ces types des espèces sont eux-mêmes trop nombreux, on y substituera le type des genres, formés de ce qu’il y a d’essentiel dans une pluralité d’espèces, etc. De la sorte, à l’inutile encombrement d’images individuelles dont le nombre est infini et dont la compréhension à chacune est infinie, succède dans la pensée un système de types dont le nombre est déterminé et dont la compréhension à chacun est déterminée.

Comparaison avec les classifications artificielles. —

Dès lors on voit bien l’avantage de la classification naturelle sur la classification artificielle. La classification artificielle, formant des groupes fondés sur des ressemblances d’accidents, ne permet pas de penser les individus enfermés dans ces groupes par le moyen de ces ressemblances seulement, en négligeant le reste de leurs caractères ; car ces ressemblances sont des accidents, et ce reste c’est l’essentiel. Ce serait donc retenir l’accident et négliger l’essence : ce serait lâcher la proie pour l’ombre l. — Inversement, la classification naturelle, étant fondée sur la définition, c’est-à-dire sur les caractères constitutifs des êtres, permet de penser les êtres enfermés dans un genre au moyen de la seule compréhension du genre lui-même, en négligeant le reste; car penser cette compréhension c’est retenir l’essence, et négliger le reste c’est omettre ce qui est accidentel ou moins important. Par exemple, si de l’animal appelé

1. En d’autres termes, dans un tel système les propositions générales sont impossibles ou insignifiantes. (Cf. Cuvier, ibid., préf., p. vin.)

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

lion je retenais seulement les caractères indices de son groupe dans une classification tout à fait artificielle, comme la grandeur, la couleur, etc., que saurais-je du lion? Mais si, du même animal, j’ai retenu ceci seulement : qu’il est carnassier, — avec les caractères liés à celui-ci, et qui en constituent la compréhension dans une classification naturelle, j’ai déjà une idée, non pas adéquate sans doute, mais du moins très substantielle du lion 4.

La classification artificielle n’est donc nullement, comme on le dit parfois, un soulagement pour la mémoire; elle ne permet de rien oublier sous peine de tout perdre. Elle est seulement, on l’a vu, un moyen abréviatif de retrouver les objets. Seule la classification actuelle est un moyen simplificatif de les penser. L’une économise le temps de la recherche, l’autre économise la pensée même.

Objection : la représentation de la Nature est appauvrie. — On peut faire observer, il est vrai, que cette simplification, cette économie de représentation est un appauvrissement. Que reste-t-il de l’admirable richesse, de l’inépuisable variété de la Nature dans les tableaux des classifications ? Les êtres y apparaissent bien plus desséchés et dénudés encore que les échantillons d’un herbier ou d’un musée. La collection des types schématiques d’une classification, c’est à peine une sorte de squelette de la Nature. Tel est, dans tous les domaines, le résultat de la considération scientifique des choses. De même que le monde physique sort des analyses des chimistes et des physiciens, dénudé de ses qualités sensibles, et que le phénomène de l’arc-en-ciel, par exemple, est réduit par l’optique à une formule numérique, ainsi les êtres de la Nature sont réduits par la classification à des formules en quelque sorte géométriques.

Compeiisatioiis. — Sans doute; mais d’autre part quelle compensation du côté de X étendue de la connaissance! En nous représentant ces formules, nous ne pensons pas, il est vrai, le tout de chaque individu, mais nous pensons à la fois tous les individus présents, passés ou futurs qu’elles représentent. Si la compréhension diminue, l’extension s’accroît d’autant. L’infini détail de la Nature nous échappe, mais l’infinie portée de ses lois nous est découverte ( Psych ., ch. xxvi). Au point de vue scientifique , le gain certainement dépasse la perte. — Même au point de vue

1. Les indices de classification sont, d’une part, vides de contenu, et, d’autre part, compréhensifs et par conséquent très significatifs.

esthétique , la perte n’est point sans compensation, puisque I?. Nature n’est guère moins admirable dans la simplicité de ses loir que dans la variété de ses effets.

2° Qualité î l’ordre de la Nature est dégagé. — Cette extension illimitée de la connaissance n’est pas d’ailleurs le seul avantage qui compense l’appauvrissement résultant de la transformation de la connaissance concrète ou sensible en connaissance abstraite ou scientifique; car, par cette transformation, la connaissance déjà simplifiée dans sa matière et accrue dans sa portée gagne en même temps en qualité . Ce que les systèmes naturels permettent de saisir, ce n’est pas seulement un nombre d’êtres infini, c’est aussi la parenté1 à divers degrés de tous ces êtres entre eux. Une classification naturelle, c’est la systématisation des affinités naturelles. Ce qui apparaît dans les tableaux de la classification naturelle, ce n’est donc pas seulement l’immensité de la Nature résumée sous une forme concise: c’est aussi l’ordre, l’unité, l’harmonie de la Nature. Or n’est-ce pas principalement par l’ordre qu’elle renferme, que la Nature nous agrée?

Considérée à ce point de vue, elle nous apparaît, plus rationnelle , car, s’il n’y avait en elle qu’une diversité sans limites, la Nature serait pour l’esprit comme un labyrinthe inextricable. — Elle nous apparaît en quelque façon comme raisonnable , car de cet ordre, de cette liaison, de cette parenté des choses entre elles, par où elles sont conformes aux exigences de notre raison, ressort pour nous comme un témoignage d’une secrète parenté de la Nature ellemême et de cette raison. — Elle nous apparaît plus belle enfin : car l’unité dans la variété est une des conditions déterminantes de la beauté. Et la science elle-même, qui nous dévoile cette beauté, revêt par là un caractère esthétique2. — L’expression systématique de la Nature, par le moyen de la classification naturelle, est donc

1. Parenté réelle et généalogique selon les transformistes; pour tous, parenté

au moins idéale.

2. On peut même dire que la satisfaction qu’elle nous procure est, en un sens, analogue à celle qui naît de la poésie. La poésie vit d’images, c’est-à-dire de l’expression de certaines affinités entre les choses. C’est surtout par ces rapprochements inattendus qu’elle nous enchante ( Psych ., ch. xx). Or la science aussi par ses classifications nous fait saisir les ressemblances des choses. Seulement la poésie s’adresse à l’imagination, et les rapports qu’elle saisit et traduit dans ses images sont ordinairement fugitifs et souvent fictifs. La science, au contraire, s’adresse à la raison, et les rapports qu’elle exprime dans ses classifications sont les rapports vrais et essentiels. Au fond pourtant la satisfaction procurée est de même ordre. De part et d’autre elle naît de la perception de la ressemblance au milieu d’ur.e grande diversité.

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE. 209

bien qualitativement supérieure à une représentation même coextensive à la totalité (chose impossible d’ailleurs) des êtres de la Nature, qui, embrassant sans en rien omettre les caractères individuels de chacun de ces êtres, nous laisserait ignorer les rapports plus ou moins éloignés de ces mêmes êtres entre eux. C’est pourquoi, une telle représentation fût-elle possible, la classification n’en resterait pas moins nécessaire1.

3° Fécondité: les inférences par analogie sont rendues possibles. — Enfin , cette connaissance est féconde : car les ressemblances déjà constatées servent perpétuellement de base d’inférence pour induire par analogie des ressemblances nouvelles jusqu’alors inaperçues. « Par exemple, lorsque des plantes forment, en vertu de leur organisation, une famille vraiment naturelle, on est ordinairement bien fondé à leur attribuer les mêmes propriétés économiques ou médicales » (Ad. de Jussieu).

Valeur objective des classifications. — Pour mieux faire comprendre l’intérêt scientifique de la définition et de la classification, nous avons supposé que les types que nous dégageons et les classes que nous formons par le moyen de ces types, sont susceptibles de posséder une vérité, une fixité, en un mot une valeur objective absolue. Reste à savoir s’il ne faut pas rabattre quelque chose de ce postulat.

Leur imperfection. Elle résulte : 1° des défauts de l’observation. — Nous ne rappellerons que pour mémoire les lacunes et les méprises toujours possibles de l’expérience. L’analyse anatomique et la comparaison des organes ou des organismes sont une œuvre minutieuse, délicate et par nature illimitée. Il n’y a pas de preuve logique qu’elle ait été conduite sans erreur et jusqu’au bout. Or l’omission ou la méconnaissance d’un seul caractère peut entièrement fausser une définition et une classification.

2° De l’impossibilité d’une preuve rigoureuse des lois de coexistence. — Mais les erreurs et les omissions sont

1. De Blainville et d’autres naturalistes ont essayé de représenter par la classification la hiérarchie naturelle des êtres. L’expérience a prouvé qu’il fallait renoncer à cette idée. Les êtres ne forment pas, au point de vue de la perfection des organismes, une série linéaire. Par exemple, les espèces supérieures d’un groupe inférieur peuvent l’emporter de beaucoup en perfection sur les espèces inférieures d’un groupe supérieur.

radier. — Logique. 14

possibles ; ussi dans les sciences physiques, qui ont pour objet les lois de succession. Il y a, pour les sciences naturelles, qui ont pour objet les lois de coexistence , une autre cause bien plus grave d’infériorité, à savoir : l’insuffisance logique de la preuve qu’elles peuvent administrer.

La preuve de l’existence d’une loi entre deux phénomènes résulte, on l’a vu (ch. vm), de l’exclusion parfaite de tous les phénomènes concomitants, et d’une sorte de vide fait autour des deux phénomènes en question. Leur coïncidence, par cela même qu’elle est rendue «solitaire », est la preuve d’une loi. Or, cette exclusion parfaite, la Nature ne la réalise jamais pour nous; mais dans les sciences physiques, en beaucoup de cas, nous parvenons à la réaliser expérimentalement d’une manière assez approchée, pour légitimer au moins une certitude morale. — Dans les sciences naturelles, si l’expérimentation est possible tant qu’il ne s’agit que de déterminer les lois de succession des phénomènes physiologiques, elle nous est interdite dès qu’il s’agit de déterminer les lois de coexistence des organes. Nous ne pouvons pas réaliser par nous-même, à l’état d’isolement, telle pièce du type vertébré ou du type mammifère, pour voir si les autres pièces du type apparaîtront simultanément ou non. Nous n’avons d’autre ressource que d’observer les organes dans les conditions mêmes où la Nature les réalise, c’est-à-dire au milieu d’un amas d’organes et de circonstances de tout genre. — Or admettons un instant la Nature ainsi faite que l’observation, réalisée dans de telles conditions, nous donne des résultats parfaitement nets et concordants touchant les coexistences des caractères : une preuve de ce genre serait logiquement insuffisante, vu l’impossibilité d’opérer les exclusions nécessaires.

En d’autres termes , que deux caractères apparaissent et disparaissent en fait simultanément dans tous les cas constatés, on n’en saurait conclure logiquement, tant que ces caractères n’ont pas été isolés de tout ce qui les entoure, qu’ils ne puissent apparaître ou disparaître séparément. Tant aurait-il valu dire, avant la découverte de l’Australie, que les cygnes sont nécessairement blancs, parce qu’on n’avait pas eu jusqu’alors d’exemple du contraire1. — Par conséquent, même en mettant les choses au mieux,

1. Il est vrai que certains principes d’une haute valeur, tels que 1 q principe des corrélations de Cuvier et le principe des connexions de Geoffroy, apportent ici, touchant la nécessité de certaines coexistences, un puissant supplément de

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

c’est-à-dire en admettant qu’il y ait dans la Nature des lois absolues de coexistence, et que l’observation en témoigne autant qu’elle peut le faire, la preuve que nous avons découvert les vraies lois de coexistence ne saurait jamais être fournie, vu l’impossibilité où nous sommes de recourir au raisonnement expérimental.

3° Delà nature même des choses. — Mais ce n’est pas seulement notre faute à nous, et à nos méthodes, si nos définitions et nos classifications sont imparfaites et incertaines : c’est la conséquence forcée de la nature même des choses. On ne peut pas demander à la science de nous montrer dans le plan de la Nature une netteté de divisions, une inflexibilité de lignes, dont nous nous accommoderions fort sans doute, mais dont la Nature, qui a mieux à faire apparemment, ne s’accommode pas.

A. La valeur des organes varie suivant les espèces. — Tout d’abord, en effet, un même organe n’a pas, chez différents êtres, une valeur fixe et absolue.

« L’importance d’un organe peut varier considérablement d’un animal à Vautre; et telle partie qui maîtrise en quelque sorte toute l’économie chez certaines espèces, se trouve ailleurs déchue de son rang et réduite à un rôle secondaire » (Milne Edwards). Par exemple, la formule dentaire, si importante chez les mammifères, comme l’a montré Cuvier, perd une grande partie de son poids chez les vertébrés à sang froid. — Les caractères tirés des téguments et des productions de la peau, tellement importants chez les poissons, qu’Agassiz a pu les prendre pour les bases de ses ordres dans cette classe, est de si mince valeur chez les mammifères et les oiseaux, qu’ils servent tout au plus à en distinguer les races et les variétés. — Le mode de placentation entraîne ordinairement tout un ensemble organique ; pourtant ici encore il y a des exceptions : ainsi le chevrotin, qui est un ruminant, devrait par sa placentation appartenir à l’ordre des carnassiers.

B. Dans une même espèce, suivant le stade de l’évo»

lution. — Bien plus, un même caractère n’a pas la même importance pour un même être aux différentes périodes de son existence. Tel organe, indispensable à l’être vivant à un certain moment de son existence, devenant ensuite inutile, s’oblitère ou disparaît en totalité et fait place à des organes nouveaux. On sait les métamorphoses des animaux inférieurs. Or les animaux supérieurs eux-mêmes en subissent d’aussi profondes durant la période embryonnaire de

preuve. Mais on verra tout à l’heure que ces principes eux-mêmes n’ont pas une valeur absolue ; donc les lois particulières qui s’en déduisent ne peuvent être considérées comme ayant une valeur absolue.

leur développement. Cuvier, il est vrai, voulait exclure la considération des caractères transitoires et fonder la classification uniquement sur les caractères définitifs de l’être parvenu à son entier développement. Mais on sait aujourd’hui que souvent les caractères transitoires sont précisément ceux qui révèlent le mieux la vraie nature et la vraie parenté des êtres.

« Sans l’embryogénie, dit M. de Lacaze-Duthiers (Rev. $c.t mars 1866, p. 267), la zoologie ne peut faire un pas. La connaissance d’un être est intimement liée à la connaissance de son développement : «: Embryologia ancilla zoologiæ. t> — « Les services rendus par l’embryogénie à la zoologie systématique, écrit M. Perrier (la Philosophie zoologique avant Darwin , p. 263), ne cessent de se multiplier. Les rapports les plus imprévus sont souvent établis entre des groupes dont il était impossible de supposer la parenté. Non seulement on se trouve obligé de reconnaître l’identité spécifique d’êtres que l’on plaçait dans des genres ou même des familles différentes, mais des classes entières d’animaux doivent être abolies1. Les naturalistes les plus éminents affirment l’impossibilité de déterminer la position systématique d’un animal quelconque si l’on ne s’est astreint à le suivre depuis les premières phases de l’évolution de fceuf d’où il doit sortir, jusqu’à ce qu’il devienne capable lui-même de se reproduire par voie sexuée. »

Ainsi, la considération des formes transitoires doit s’ajouter à la considération des formes définitives. Mais, si l’observation des êtres en cours d’évolution, qu’on pourrait appeler l’anatomie dynamique , apporte un supplément de lumière à l’observation de l’être adulte et fixé, qu’on pourrait appeler l’anatomie statique , cette considération apporte aussi un surcroît de difficultés, puisque, en raison du compte à tenir des organes transitoires, un même être, selon les différentes périodes de son existence, réalise des types différents et se classe dans des groupes différents.

G. Organes disparates dans un même organisme. — Bien plus, ce n’est pas seulement aux divers stades de son développement qu’un même être peut présenter des caractères divers ou même contradictoires : c’est aussi simultanément et d'une manière permanente. A chaque pas se rencontrent dans la Nature des êtres disparates, réunissant les caractères de deux

1. G’est-à-dire que des formes organiques qu’on avait prises pour des animaux distincts ont été reconnues comme les phases successives du développement d’un même animal : ainsi les sertulariens, dont Cuvier avait fait la famille des sertulaires distincte de la famille des médusaires, ne sont que de jeunes méduses. Voilà donc des types qui, réels et distincts à un certain moment, s'évanouissent un peu plus tard.

LA CLASSIFICATION. - SA VALEUR OBJECTIVE

groupes distincts. Tel est le Paresseux, que sa forme et certaines particularités rapprochent des Primates, tandis que sa dentition le met presque au dernier degré de l’échelle des Mammifères. — C’est surtout parmi les espèces éteintes que se trouvent les plus remarquables de ces types réunissant en eux des caractères disséminés ailleurs chez des êtres fort éloignés. Louis Agassiz les appelle ingénieusement les types synthétiques (De l’Espèce et de la Classification en zoologie, trad. fr., ch. xxvii). De ce genre était l’Archæopteryx, cet être paradoxal, qui avait le squelette d’un lézard et les plumes d’un oiseau.

Résumé : relativité des classifications. — De ces

observations il résulte évidemment qu’un système parfait et définitif de définitions et de classes est chose impossible. Dans l’imperfection de toutes nos tentatives à cet égard, il y a deux parts à faire : l’une adventice , qui tient à nos ignorances et à nos erreurs; l’autre essentielle et irrémédiable , qui tient à la nature même des choses. Les rapports de coexistence des caractères et les rapports de ressemblance des êtres sont trop complexes et aussi trop flexibles pour pouvoir se représenter exactement par des types et des divisions aussi simples, aussi rigides, aussi tranchés. La Nature, comme Protée, est insaisissable. Aucun système ne se superposera jamais exactement à la Nature, non plus qu’aucune droite à une courbe, non plus qu’aucune ferme verbale de sens convenu et fixé à la pensée, chose de sa nature illimitée et fuyante : de part et d’autre, ce sont des incommensurables. Un à peu près provisoire et perfectible doit donc nous contenter1.

1. On pourrait dire que, après tout, les types indécis et mobiles, les classes de limite incertaine, dont nous avons parlé, sont des exceptions et que nos systèmes sont exacts en gros. Mais si, par hasard, l’hypothèse transformiste, qui compte déjà parmi les savants de nombreux partisans, devait être un jour démontrée, il s’ensuivrait que, le changement étant la loi de la Nature vivante tout entière, nos systèmes n’auraient plus qu’une valeur en quelque sorte historique. Ils seraient comme un arrêté de situation, fait à une certaine date, d’une Nature qui ne s’arrête pas. — En toute hypothèse, on est bien forcé de reconnaître que des espèces se sont éteintes et que d’autres les ont remplacées dans les temps géologiques. Il y en a même qui s’éteignent actuellement. Donc les types ne sont pas éternels, et la science des formes animales a bien, de toute façon, un caractère historique. Elle est bien nommée histoire naturelle. Que resterait-il de vérité actuelle dans un système naturel qui aurait été fait à l’époque du plésiosaure ? — Il est vrai, comme on va le voir tout à l’heure, que la définition et la classification trouvent par compensation un nouvel objet dans les éléments anatomiques les plus simples, qui sont comme les atomes composants de tous les organismes.

§ III

De l'explication des lois de coexistence. — La constatation qui vient d’être faite force les sciences naturelles de poser aussitôt un autre problème, dont la Logique de ces sciences doit aussi s’occuper.

Les lois de coexistence que nous enregistrons dans nos définitions ne sont pas des lois fixes, universelles, absolues. Il s’ensuit qu’elles ne sont pas des lois primitives, mais des lois dérivées. Ce sont proprement des effets ordinaires de lois supérieures qui, par ces effets ordinaires, montrent leur tendance naturelle , mais dont l’action peut être, dans certains cas, empêchée par des circonstances diverses. Pareillement le système solaire, ensemble de lois de coexistence, est l’effet des lois de la gravitation, lesquelles, opérant sur d'autres données en d’autres régions du ciel, y ont engendré des systèmes tout différents. — De quelles lois initiales dérivent donc les rapports de coexistence constatés dans les êtres de la Nature? Tant que ce problème de l’explication des lois de coexistence n’est pas résolu, la science naturelle mérite à peine le nom de science, puisqu’elle ne peut rendre compte ni des rapports généraux qu’elle observe, ni des exceptions notables qu’ils présentent.

A l’heure actuelle, ce problème, attaqué à la fois des divers côtés, n’est encore qu’en partie résolu 4. Parmi les explications dont il est resté un résultat positif, et qui certainement ont fait avancer la science vers la solution cherchée, il faut noter celle de Georges Cuvier et celle de son émule et rival de gloire, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.

Explication de Cuvier : principes des corrélations organiques et des conditions d'existence. — L’explication des lois de coexistence ou des types résulte, d’après Cuvier, du principe des corrélations organiques, qu’il formule ainsi :

« Les parties d’un être sont tellement liées entre elles qu’aucune d’elles ne peut changer sans que les autres changent aussi.... Il est tels traits de conformation qui en excluent d’autres; il en est, au contraire,

1. On lira avec intérêt sur cette question l’ouvrage de M. H. Milne Edwards, intitulé : Introduction à la zoologie générale, ou considérations sur les tendances de la Nature dans la constitution du règne animal. Paris, 1853.

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

qui en nécessitent. Quand on connaît donc tels ou tels traits dans un être, on peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là, ou ceux qui leur sont incompatibles. > ( Règne animal, intr., p. 11, et Disc, sur les révol. du globe , éd. Didot, p. 62.)

Mais il est évident que ce principe n’est par lui-même que Yénoncé général du fait qu’il y a des types ou des lois de coexistence dans la Nature. Il n’est pas une explication. Aussi Cuvier ratlache-t-il lui-même ce principe à un autre qui en est la raison, le principe des conditions d’existence ou des causes finales.

« L’histoire naturelle, dit-il ( Règne animal , intr., p. 8), a un principe rationnel qui lui est particulier, c’est celui des conditions d’existence, vulgairement nommé des causes finales. Comme rien ne peut exister s’il ne réunit les conditions qui rendent son existence possible, les différentes parties de chaque être doivent être coordonnées de manière à rendre possible l’être total, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec ceux qui l’entourent ; et l’analyse de ces conditions conduit souvent à des lois générales tout aussi démontrées que celles qui dérivent du calcul et de l’expérience 4. »

1. Aussi Cuvier pensait-il qu’il est souvent possible de reconstruire à priori un organisme tout entier d’après un fragment de cet organisme. On sait que lui-même opéra plusieurs reconstitutions de ce genre, magnifiquement confirmées plus tard par la découverte du type fossile dans son entier. Mais Cuvier reconnaissait qu’en beaucoup de cas le fil conducteur de la finalité ou des conditions d’existence est insuffisant pour permettre de déterminer à priori les rapports des formes, et qu’il faut alors s’éclairer par l’observation.

En effet, les relations des organes sont, comme on l’a vu, de deux sortes, dont l’une peut s’appeler coordination (griffes et dents du carnassier) et l’autre subordination (vertèbres et griffes du carnassier). Le principe de Cuvier permet bien de conclure d’un organe à un autre organe coordonné avec le premier, mais il ne permet pas d’aller de l’organe dominateur à l’organe subordonné , puisque plusieurs systèmes d’organes subordonnés peuvent coexister avec le même organe dominateur. Dans le premier cas, la solution, quand elle est possible, est unique ; dans le second cas, la solution est multiple et indéterminée. Le simple fait qu’un animal a des vertèbres ne saurait faire prévoir s’il est mammifère, oiseau, reptile ou poisson.

En revanche, Cuvier tire de son principe un autre critérium pour déterminer, sans recourir aux comparaisons multipliées dont nous avons parlé, les caractères dominateurs, à savoir: Yutilité de la fonction, Y importance physiologique de l’organe. L’organe dominateur est celui dont la fonction, étant plus importante, appelle à sa suite, à titre de causes auxiliaires , tels ou tels groupes d’organes pouvant servir de moyens à ces fonctions, et exclut tous les autres. — Quant à l’utilité de la fonction, c’est encore par une considération à priori que Cuvier en juge, du moins pour celle qu’il estime la première de toutes en importance : « Quels sont, dit-il (Règne animal, intr., p. 52), dans les animaux les caractères les plus influents dont il faudra faire la base de leurs premières divisions? Il est clair que ce doivent être ceux qui se tirent des fonctions animales, c’est-à-dire des sensations et du mouvement, car non seulement ils font de l’être un animal, mais ils établissent en quelque sorte le degré de son animalité. » Or, le système nerveux étant l’organe des fonctions animales, c’est donc des formes différentes de ce système que Cuvier tire le principe de sa classification. « Le système nerveux, écrit-il ( Annales du Muséum , t. XIX, p. 76, 1812), est.

Explication de Geoffroy : principe des connexions organiques. — Geoffroy Saint-Hilaire, de son côté, propose, sous le nom de loi des connexions organiques, une autre explication des rapports de coexistence.

D’après lui, un type est, dans la Nature, une donnée absolument fixe sous le rapport du nombre et de la position des parties1. Donc, quelles que soient leurs variations de volume et leurs fonctions diverses, ces parties doivent se retrouver en égal nombre et semblablement placées, reconnaissables par conséquent, non à leur forme, non à leur fonction, mais à leurs connexions, dans tous les animaux construits sur ce type.

Différence de ces points de vue. — Ainsi, demande-t-on à Cuvier pourquoi tel organe déterminé se rencontre nécessairement chez un animal avec d’autres organes déterminés? C’est, répond-il, que cet organe exerce une fonction utile à la vie; par conséquent, il doit s'accorder avec tous les autres organes, comme tous les autres organes avec lui, de manière à permettre un certain genre de vie, carnivore, frugivore, etc. — A la même question, Geoffroy répond à son tour : C’est que cet organe tient sa place dans un certain type ou plan de composition. Comme tel, s’il peut être déformé, atrophié, employé à des fonctions diverses, ou même devenir inactif et inutile, il ne peut jamais être ni supprimé, ni transposé.

Ainsi, pour Cuvier, les lois de coexistence sont des conditions d’existence, des lois de finalité ; et les types organiques sont conçus par lui, conformément à l’idée d’Aristote, comme des systèmes de moyens concourant à une fin totale, la vie.

Pour Geoffroy Saint-Hilaire, les lois de coexistence sont Y exprès-

au fond, tout l’animal ; les autres organismes ne sont là que pour l’entretenir et le servir. » — Ces vues à priori sont d’accord avec un grand nombre de faits, mais non pas avec tous. On sait aujourd’hui que quantité d’animaux n’ont pas de système nerveux. Et, règle générale, une même fonction peut être remplie par des organes très différents. « Ces substitutions physiologiques , dit Milne Edwards, se présentent à chaque instant chez les animaux inférieurs et te rencontrent même chez les animaux supérieurs. »

1. Geoffroy Saint-llilaire, qui connaissait mal les animaux inférieurs, n’admettait qu’un seul et unique type pour tout le règne animal. Tous les animaux sont, au fond, composés, d’après lui, sur un même plan, c’est-à-dire de parties en égal nombre et semblablement placées, et que l’anatomiste doit pouvoir reconnaître sous les altérations et déformations diverses qu’elles ont subies : c’est la théorie de l’unité de plan de composition. Mais le principe des connexions est indépendant de celui de l’unité de plan de composition. Qu’il existe plusieurs plans de composition, comme on ne saurait le nier aujourd’hui, et non pas un seul, comme le pensait Geoffroy, le principe des connexions ne s’applique pas moins à chacun de ces types dans toute son étendue.

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

sion de V immutabilité du type ; et le type lui-même est conçu par lui, conformément à l’idée de Platon, comme un ensemble de rapports géométriques et numériques.

L’un envisage l’être vivant au point de vue dynamique: l’idée directrice est pour lui l’idée de fonction. L’autre envisage l’être vivant au point de vue statique : l’idée directrice est pour lui l’idée d’ordre1 * * 4.

On doit les associer. — Les savants reconnaissent aujourd’hui que ces deux explications, loin de s’exclure, peuvent être, doivent être concurremment adoptées.

La loi des conditions d’existence tenne en échec par la loi du plan. — Le principe des conditions d’existence est vrai comme règle ordinaire de la Nature; mais il n’est pas vrai comme règle unique et absolue. Par exemple, si ce principe expliquait à lui seul la constitution des êtres vivants, on ne devrait point trouver chez ceux-ci d 'organes inutiles : or des organes de ce genre existent chez nombre d’animaux. Réduits à l’état rudimentaire, ils n’exercent aucune fonction et persistent cependant avec une extraordinaire ténacité. C’est que ces organes rudimentaires font partie intégrante d’un certain type. La loi de persistance du type se manifeste par la présence de ces parties, en tenant en échec la loi de l’usage des parties qui devrait les supprimer.

Réciproque. — Mais, d’autre part, et ici même, l’action de la loi de l’usage des parties est manifeste, et l’argument des organes rudimentaires , après avoir servi contre la théorie de Cuvier, pourrait se retourner contre celle de Geoffroy. Car, si la présence de ces organes est une défaite de la loi d’usage, l’état rudimentaire de ces organes, qui est bien comme une suppression partielle de ces organes, n’est-il pas aussi une défaite au moins partielle de la loi du plan?

Même conclusion à tirer de l’existence des organes transitoires : une larve peut acquérir des organes transitoires qui lui sont avantageux dans les conditions où elle doit vivre, et qui, plus tard, ces conditions d’existence étant changées, disparaissent complètement (voy.Perrier, Col. animales , p. 741). Ces organes transitoires, cet écart momentané du type ne sont-ils pas aussi un témoignage

1. L’idée de ce rapprochement de la conception de Cuvier avec le point de

vue habituel d’Aristote, et de la conception de Geoffroy avec le point de vue

habituel de Platon, est de M. Cournot [De l’Enchaînement des idées fondamen-

tales, t. I, p. 353).

de l’influence de la loi des conditions d’existence? — Parfois même l’altération du type est persistante.

« Lorsqu’un animal vit en parasite sur un autre, sa forme primitive est ordinairement modifiée, quelquefois au point de devenir méconnaissable, et les deux sexes, lorsqu’ils ne mènent pas une existence identique, se modifient différemment.... La perte des organes locomoteurs et de ceux qui peuvent servir à la recherche et à la préhension des aliments est une des conséquences les plus habituelles du parasitisme. Cette perte est généralement compensée par un accroissement considérable du pouvoir reproducteur. » (Perrier, ibid., p. 711-715.)

L’être vivant est une résultante de ces deux lois. —

Il suit de ces remarques que les êtres vivants résultent du concours ou plutôt du conflit de ces deux lois des corrélations et des connexions, dont l’une a pour effet la conservation de la vie et l’autre la conservation du type. L’être vivant est, par rapport à ces deux lois, une résultante, et comme une sorte de compromis. On peut le définir : un type donné qui tend à se maintenir en subissant cependant, suivant les espèces, un minimum de modifications exigé par la diversité des conditions d’existence.

Explication générale des lois de coexistence qui en résulte. — Dès lors, les lois de coexistence constatées par l’anatomie descriptive peuvent, dans un très grand nombre de cas, recevoir une explication.

« Par la découverte de la loi des corrélations, dit M. Taine, la face du monde animal est devenue tout autre. Auparavant nous n’avions qu’une anatomie descriptive ; nous savions qu’en fait tels caractères s’accompagnent; mais nous ignorions pourquoi ils s’accompagnent. Ils n’étaient que simplement juxtaposés ; à présent, ils sont forcément liés ; par delà leur rencontre constante, nous constatons leur connexion obligatoire. — (Il convient, d’après ce qu’on a dit plus haut, de ne pas prendre trop à la lettre ces expressions.) — Chaque organe, bien plus, chaque élément physique ou moral (instincts, sens) de l’animal vivant renferme, incluse en soi, une propriété répétée dans tous les autres, à savoir cette particularité qu’il tend à s'accorder avec tous les autres, de façon à concourir avec eux à tel effet final ou total ; et cet intermédiaire commun explique dans l’animal non seulement une prodigieuse quantité de caractères déjà énumérés par l’anatomie descriptive, mais encore une infinité d’autres caractères plus délicats et plus intimes que nos scalpels et nos microscopes trop grossiers n’ont pas encore atteints. — La loi des connexions est encore plus féconde en conséquences.» (De i Intelligence , lre éd., vol. II, p. 415. — Cf. p. 445-447.)

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE. 219

Ainsi, en invoquant tantôt la loi de Cuvier, tantôt celle de Geoffroy, on transforme en lois dérivées les lois de coexistence d’abord simplement empiriques.

Explication des exceptions. — Mais ce n’est pas tout : en invoquant le concours et le conflit de ces deux principes, on explique pourquoi ces lois de coexistence n’ont pas un caractère entièrement fixe et absolu, pourquoi il se rencontre tant d’espèces dont le type flottant, indécis, anormal rend si difficile l’œuvre de la définition et de la classification. C’est que, dans la production des types spécifiques, ces deux lois se composent l’une avec l’autre, et l’une et l’autre avec les données et circonstances diverses auxquelles elles s’appliquent; il n’est donc pas étonnant que le type résultant ne soit pas toujours également net et tranché.

C’est ainsi que les lois générales de l’organisation fournissent la raison des lois particulières de coexistence et de leurs exceptions.

§ IV

Explication de ces principes généraux. Ce sont des lois réelles. — Mais ces lois générales elles-mêmes, comment devons-nous les concevoir? comment faut-il se représenter leur mode d’action ? — O11 peut se figurer la chose de deux façons : leur influence sur la formation des organismes est idéale ou réelle. Dans le premier cas, les types sont formés par le Créateur, conformément à ces lois. Vraies comme elles sont, elles entrent en ligne de compte dans le plan éternel; c’est dans l’intelligence divine qu’elles se composent. — Dans le second cas, les types se forment historiquement par le moyen de ces lois, et c’est dans la Nature même, dans l’élaboration des êtres vivants, qu’elles composent leur action. D’une part, ces lois sont proprement des raisons idéales; d’autre part, elles sont des causes efficientes.

Mais ces deux conceptions ne sont peut-être pas, comme on le suppose parfois, exclusives l’une de l’autre. Nous aurons à rechercher plus tard si les lois de la vie, en les prenant comme des données réelles et actuelles, ne nous forcent pas de supposer une Intelligence ordonnatrice. Ici, admettant au contraire ces lois à titre d’idées directrices de cette Intelligence, il est aisé de voir que cette conception appelle à sa suite, loin de l’exclure, la conception de ces mêmes lois comme agents naturels et efficaces. En effet, le monde réel ne doit-il pas être l’image de son prototype éternel? Si

donc ces lois entrent en ligne de compte dans l’ordre éternel du monde, elles doivent aussi y entrer dans l’ordre naturel. — S’il n’en était ainsi, si des lois constantes ne présidaient au cours des choses, comme moyens naturels par où la Cause suprême réalise les fins qu’elle s’est proposées, le cours des choses ne serait qu’un miracle perpétuel. A chaque corrélation particulière qui s’établit durant l’évolution d’un être vivant, il faudrait faire appel à rintervention directe de la Providence *. Aucun partisan de la Providence n’entendra de cette manière le mode d’action providentiel.

Leur mode d’action. — Mais si la loi des corrélations et la loi des connexions sont des lois réelles, des tendances réelles de la Nature, immédiatement une nouvelle question se pose : quel est le mode de leur action? A proprement parler, la persistance des types, l’existence ou l’établissement des corrélations sont des effets plutôt que des causes, des fins plutôt que des moyens1 2. Comment Ges effets sont-ils réalisés? comment ces fins sont-elles obtenues?

f 0 La persistance du type se réalise par l'hérédité. — La persistance du type est l’effet de l’hérédité.

En vertu d’une propriété primordiale de la matière vivante, chaque élément anatomique jouit de la faculté de se reproduire en se divisant en deux ou plusieurs parties égales qui constituent de nouveaux individus semblables entre eux et semblables à leur parent commun. Toute modification éprouvée par un élément anatomique se transmet donc nécessairement à sa descendance. Tel est le mode le plus simple de génération, la génération agame} ou métagénèse , ou scissiparité. — Dans les organismes supérieurs apparaît la génération sexuée. Le caractère de ce mode de génération, c’est la reproduction de l'organisme total par le germe qui s’en détache. Une cellule engendrée par une cellule reproduit simplement la cellule mère. Mais le germe emporte avec soi l’empreinte de l’organisme tout entier d’où il provient et reproduit cet organisme tout entier.

Or le germe résulte d’éléments provenant de deux individus différents; d’où une conséquence importante: dans la génération agame, chaque élément anatomique transmettant à sa descendance les modifications qu’il a subies, il n’y a pour ainsi dire pas de limite à l’étendue de ces modifications. « Mais la fécondation s’accomplit généralement entre éléments

1. Par exemple, quand un têtard, qui n’est pas carnivore, devient une grenouille carnivore, son intestin, conformément à la loi des corrélations, devient cinq fois plus petit. De deux choses l’une : ou il faut attribuer ici une action réelle à la loi des corrélations, ou il faut invoquer la Cause suprême; auquel cas le fait en question sort du cours naturel des choses et doit être rangé expressément au nombre des miracles.

2. Voy. Perrier, la Philosophie zoologique avant Darwin , p. 134.

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

provenant d’individus différents. Par suite, dans l’acte de la fécondation, les caractères personnels des individus tendent à se neutraliser; les caractères qui leur sont communs, les caractères spécifiques tendent à primer les autres. A chaque génération nouvelle, les caractères communs prennent donc une fixité de plus en plus grande, et arrivent ainsi à se constituer des séries de formes en apparence immuables, tant les variations individuelles qu’elles présentent sont peu de chose relativement à l’ensemble des caractères qui demeurent constants. Ces séries de formes sont ce que nous appelons les espèces. Toutes les recherches récentes s’accordent à prouver que l’espèce n’existe pas dans les groupes du règne animal où la reproduction s’effectue sans fécondation préalable. Ainsi l’influence héréditaire, qui dans la génération agame conserve et accumule les variations individuelles, tend au contraire dans la génération sexuée à perpétuer la constance des formes. (Perrier, Col. aw.,p. 102-108 et 707.)

On voit aisément par là que les connexions primordiales seront aussi les plus résistantes et les plus générales. Ainsi s’explique par la loi d’hérédité la persistance des types fondamentaux (vertébrés, articulés, etc.).

2° La corrélation organique se réalise par l’adaptation. — Comment expliquer, d’autre part, cette corrélation des organes si conforme aux exigences des conditions d’existence? Encore une fois, ou bien ces corrélations sont des effets surnaturels qui ont Dieu même pour cause prochaine, ou bien ces corrélations s’établissent en vertu d’une faculté d'adaptation inhérente à la matière vivante. Adaptation au milieu extérieur, adaptation réciproque des organes entre eux dans l’intérêt de l’être vivant : Cuvier, dans ces formules, ne voyait proprement que des métaphores. Ce sont, pour lui, des vues simplement théoriques. Les choses se passent, aurait-il dit, comme si la matière vivante avait une faculté d’adaptation; mais, en réalité, ces corrélations, ces adaptations, sont pour lui des faits premiers qui ont Dieu même pour auteur. Ce sait les formules immuables de Y être et non les agents de son devenir. — Rien n’empêche, au contraire, de prendre ces mots à la lettre , d’accorder à la matière vivante cette faculté d’adaptation1, et de voir, dans une partie au moins des corrélations que nous constatons chez les vivants, des faits historiques, des acquisitions de la vie, des témoignages de ses tendances, de ses efforts et de ses victoires.

« Les diverses parties associées, dit M. Perrier, réagissent les unes sur les autres en vertu de la loi d’adaptation réciproque, de manière que

1. Il suit de là naturellement que la matière vivante est autre chose qu'une matière aveugle et brute.

LOGIQUE. — CHAPITRE XH.

tout paraît combiné pour assurer le plus parfaitement possible l’existence de l’ensemble, dans les conditions où il doit vivre. C’est précisément ce qui rend si étroite la solidarité des divers éléments d’un organisme. Il en résulte finalement entre ces éléments des corrélations dont l’étude était considérée par Cuvier comme la base même de l’anatomie comparée. » ( Les Colonies animales , p. 720.)

C’est donc dans l’hérédité et l’adaptation que les lois de Geoffroy et de Cuvier trouvent leur explication.

Questions dernières : les types fondamentaux sontils des effets de l’adaptation? — Ici se posent enfin les questions dernières de la philosophie anatomique. Les types fondamentaux conservés par l’hérédité, avec une rigidité qui d’ordinaire résiste à tout, même aux exigences de la loi des conditions d’existence, sont-ils des données premières, et le rôle de la loi d’adaptation se réduit-il à expliquer les variations de ces types? ou bien ces types eux-mêmes et leurs connexions fondamentales ne seraient-ils pas les premiers résultats, les plus anciens témoignages de la loi de corrélation et d’adaptation?

Cette hypothèse n’annulerait pas l’œuvre de la classification. — Tel est le grand problème qui partage actuellement les naturalistes. Entre les deux solutions nous n’avons point qualité pour prendre parti. Faisons remarquer seulement, car ceci est bien de notre sujet, que l’explication génétique des types ne ferait pas, comme on est porté à le croire, de la définition et de la classification, une œuvre à peu près vaine , en ôtant la stabilité et la fixité à leur objet. En effet, tout d’abord, qu’ils soient ou non susceptibles de se former et de se déformer dans le cours du temps, l’expérience nous montre que les types ont une durée qui, relativement à celle de notre vie, peut être considérée comme indéfinie; d’où il suit que ces types méritent d’entrer dans la science au même titre, par exemple, que notre système solaire, qui a aussi commencé et qui est aussi destiné à périr.

Nimveile tache qui lai resterait assignée. — Mais ce qu’il est surtout intéressant de remarquer, c’est que si, de ce côté, par le fait du transformisme, l’œuvre de la définition et de la classification se trouvait malgré tout diminuée d’importance, d’un autre côté, et dès à présent, une compensation inattendue s’établit, car

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

une nouvelle tâche surgit où peut s’employer toute la vertu de ces procédés, à savoir : la définition et la classification des premiers éléments de la vie, les individus et les espèces protoplasmiques.

On s’était figuré, jusqu’à ces derniers temps, la matière vivante élémentaire, qu’on nomme protoplasme , comme un corps de forme indéterminée, homogène, continu, impersonnel, susceptible de croître indéfiniment. Sur une telle matière, la définition et la classification n’avaient pas de prise. Mais, avec une semblable donnée pour point de départ, la création des formes, devant être tout entière rapportée à l’influence des agents extérieurs, devenait absolument incompréhensiblé. Quel ensemble de circonstances, opérant sur une matière indéterminée quelconque , en tirera jamais la forme si complexe et si harmonique du carnassier? — Mais, après une étude plus attentive, la théorie et l’observation, d’accord entre elles, permettent d’exclure cette conception.

c Théoriquement, dit M. Perrier dans des pages du plus haut intérêt, comment concevoir dans l’hypothèse d’un protoplasme primitif unique et non fragmenté en masses individuelles, dans l’hypothèse d’un protoplasme impersonnel et continu, que la concurrence vitale et la diversification des formes ait pu s’établir sur la terre ? Nous voyons bien un tel protoplasme grandir indéfiniment, empruntant à la matière inorganique ce qui est nécessaire à son développement; nous le voyons, toujours continu, envahir les mers, tandis que des mouvements incessants maintiennent l’homogénéité de sa substance ; nous comprenons bien que le hasard ait pu détacher momentanément quelques-unes de ses parties, mais ces parties elles-mêmes auraient dû bien vite, en grandissant, rejoindre la masse principale et s’unir à elle de nouveau. Gomment croire qu’elles aient au contraire continué à se diviser de manière à former une foule de petits individus indépendants, ayant chacun des propriétés distinctes et désormais incapables de se confondre en une seule masse ? — Supposera-t-on qu’une multitude de petits centres d’attraction préexistaient dans ce protoplasme en apparence homogène ? Ce serait admettre déjà que ses diverses parties avaient une existence individuelle ; mais comment ces centres se seraient-ils séparés? comment les individus résultant de cette séparation, aptes à s’unir entre eux à la première rencontre, sans cesse ramenés à l’identité par ces unions, fussent-elles temporaires, auraient-ils pu subir l’influence élective de la concurrence vitale ?...

<l Ainsi, loin de conduire à la conception d’un protoplasme unique dont les parties se seraient graduellement isolées les unes des autres, auraient acquis une individualité et des caractères distinctifs de plus en plus marqués, la théorie nous mène directement à l’idée de protoplasmes individualisés d’emblée, et possédant, dès le moment de leur formation, les propriétés qui constituent ce qu’on pourrait appeler leur devenir.... Tout ce que l’on sait aujourd’hui des Monères est parfaitement d’accord avec

cette manière de voir.... Il se dégage des faits acquis une conséquence importante : c’est que, sous une identité apparente, les protoplasmes les plus semblables entre eux, tels que ceux des radiolaires, cachent une diversité inouïe de propriétés et d’aptitudes , aussi bien au point de vue chimique qu’au point de vue physiologique.... Il faut donc admettre non seulement des individus protoplasmiques primitifs , mais encore des especes protoplasmiques primitives. {Ibid., liv. I, ch. n et m, p. 76-82; ch. m, p. 99.)

Par conséquent, si tant est qu’on parvienne un jour à expliquer la genèse des organismes actuels, ce ne serait qu’en prenant pour point de départ et donnée première des organismes élémentaires , dont la détermination, dont la spécification au point de vue de la composition, de la forme, des propriétés, des aptitudes, des tendances, conditionnent, déterminent, spécifient d’avance, certaines circonstances aidant, la destinée et les développements ultérieurs1. — Sans doute, une part est toujours à faire au hasard de ces circonstances. Mais, qu’on le remarque, ces causes extérieures, si puissantes qu’on les suppose2, ne sont toujours point les vraies créatrices des formes organiques, mais seulement les occasions qui, sollicitant la matière vivante à s’y adapter, la forcent à revêtir ces formes et à exprimer ainsi, sous ces apparences sensibles, quelquesunes des puissances qu’elle recèle. Ainsi, suivant les déclivités du terrain et la ligne de moindre résistance, le fleuve dessine son cours, poussé en avant par sa force propre, la pesanteur. Ainsi les figures admirables que la vapeur d’eau transformée en glace forme l’hiver sur les vitres, traduisent sous forme sensible les propriétés latentes dans les molécules de l’eau tout à coup mises en jeu par un abaissement de température. De même encore, dans la société, la division du travail, condition de variété et de progrès, ne crée point les aptitudes des travailleurs, mais leur permet de les exercer et de les traduire en oeuvres visibles. Pareillement, dans la création des formes vivantes, les circonstances se bornent à faire appel aux puissances cachées de la vie. La vie seule peut les produire, parce que toutes les formes qu’elle engendre, avant d’apparaître au dehors, fermentaient pour ainsi dire en son sein.

1. La vie, dit encore M. Perrier en soulignant cette phrase (ibid., p. 80), s'est montrée dès le début avec une grande variété.

2. De toutes ces causes externes la plus puissante paraît être le mode d’association. Et le mode d’association lui-même n’est point un fait de hasard : il résulte de la nature même des éléments associés. C’est à la démonstration de cette thèse qu’est consacré le grand et bel ouvrage de M. Perrier, les Colonies unimales.

LA CLASSIFICATION : SA VALEUR OBJECTIVE

Conclusion. — La définition et la classification ne risquent donc pas de manquer d’objet; si le transformisme devait un jour triompher, la dérivation même des types jusqu’à présent définis et classés n’aurait d’autre effet que de mettre la définition et la classification en présence d’un objet bien autrement ardu : les espèces élémentaires et primitives.

RABîER. • Logique.

Page 1