‹ Leçons de philosophie (volume 2)Chapitre 27 sur 47 · RÔLE DE L’HYPOTHÈSE; SES ESPÈCES · texte numérisé non relu

RÔLE DE L’HYPOTHÈSE; SES ESPÈCES

La logique de l’ hypothèse. — Les théories logiques de l’induction et de la généralisation ont pour but de répondre à ces questions : Comment prouve-t-on une loi de succession? Comment prouve-t-on une loi de coexistence? Mais une chose donnée en fait n’a pas besoin de preuve ; on ne prouve qu’une idée. Donc toute loi scientifique, avant de devenir, par la preuve qu’elle reçoit, vérité de fait, est conçue par le savant à titre d’idée, d’anticipation, d’hypothèse à démontrer.

La Logique doit traiter de l’hypothèse : car, comme il y a un art de la preuve ( ars probandi ), il y a un art de la conjecture ( ars conjectandi 4); et s’il y a des règles pour la solution des problèmes, il peut aussi y en avoir pour la position même des problèmes. Certes, la Logique ne peut aspirer à suggérer au savant des hypothèses fécondes; aucune règle ne remplace le génie. Mais elle peut tout au moins déterminer les conditions des hypothèses sérieuses.

De plus, la preuve démonstrative des hypothèses n’est pas toujours possible. Ce n’est pas à dire que, dans ce cas, toute hypothèse soit interdite. A défaut de certitude, la probabilité, la simple possibilité même a son prix. La logique de l’induction et de la généralisation, c’est la logique de la vérité 1 2. La logique de l’hvpothèse, destinée à demeurer telle, c’est la logique de la probabilité 3.

1. Ars conjectandi est le titre d’un ouvrage de Jacques Bernoulli; il y traite des règles des jeux de hasard.

2. Car elle détermine les conditions idéales (non absolument réalisables d’ailleurs) de la preuve d’une loi de succession ou de coexistence.

3. « Je tiens, dit Leibniz ( Nouv . Ess., liv. IV, ch. il, Erd., p. 342) que là rechercha des degrés de probabilité serait très importante et nous manque encore, et c’est un grand défaut de nos Logiques.... Je ne sais si l’établissement de l’art d’estimer les verisimilitudes ne serait pas plus utile qu’une bonne partie de nos sciences démonstratives, et j’y ai pensé plus d’une fois. » (Cf. Ibid.

DE L'HYPOTHÈSE

Rôle de l’hypothèse dans la science. — Faire une hypothèse, c’est conjecturer faute de savoir, et ordinairement pour arriver à savoir.

Le rôle légitime de l’hypothèse dans la science n’a pas toujours été bien compris : à certaines époques, on s’est cru tout permis en fait d’hypothèses; à d’autres, par réaction, on a prétendu mettre l’hypothèse en interdit1.

L’analvse des conditions de la science démontre, et l’histoire des sciences montre pleinement l’utilité, la nécessité de l’hypothèse.

1. Rôle essentiel: la science est faite d’idées. — L’idée même de la science en général implique la nécessité de l’hypothèse. Qui dit science, dit explication; et qui dit explication, dit théorie2. Un fait par lui-même n’est qu’un fait; il n’est rendu intelligible que par une loi, c’est-à-dire par une formule idéale, un théorème, où la pensée saisit le fait et la raison d’être du fait. « Tout reste inintelligible, disait Platon, pour qui a peur dp l’Idée. » Le firma-

p. 388.) La partie mathématique de cette Logique a été poussée fort loin depuis Leibniz. — Rapprochez de cette citation de Leibniz le passage de d'Alembert cité chap. xvn, lre section, sub fin.

1. Descartes abuse singulièrement de l’hypothèse en physique. Les disciples de Bacon se prononcent énergiquement contre les hypothèses, encouragés par la réprobation dont Newton les a frappées en diverses occasions. « Je ne îorge point d’hypothèses, hypothèses non fingo , dit-il ( Principia , Scolie). Tout ce qui n’est pas déduit des phénomènes doit s’appeler hypothèse; et les hypothèses, soit métaphysiques, soit physiques, soit de qualités occultes, soit mécaniques, ne doivent pas avoir place dans la philosophie expérimentale. » — « Mais il ne faut pas, dit Dugald Stewart ( Elém ., tr. fr., t. II, p. 283), prendre trop littéralement les expressions de ce grand homme dans les questions de Logique. Il convient de les interpréter et de les limiter d’après les exemples qu’il donne lui-même à l’appui de ses règles générales. En effet, bien que son assertion soit ici énoncée dans les termes les plus absolus, ses propres écrits offrent tant d’exceptions à la règle qu’il pose, qu’on est autorisé à croire qu’il supposait que ses lecteurs se chargeraient d’y joindre les restrictions et les commentaires convenables. » Loin d’être une autorité contre l’usage de l’hypothèse, Newton peut servir en tous points de modèle pour l’emploi qu’il convient d’en faire. — L’histoire de la découverte de la gravitation universelle, en particulier, nous le montre aussi hardi dans la conjecture qu’exigeant sur la preuve et réservé dans l’affirmation. On sait que cette loi, conçue par lui en 1G66, n’ayant pu d’abord être démontrée, par suite d’une mesure incorrecte du rayon terrestre, qui entrait dans ses calculs, Newton abandonna cette hypothèse, jusqu’à ce que, une mesure exacte du rayon terrestre ayant été obtenue, il put reprendre ses calculs sur cette nouvelle base et cette fois la démontrer par la concordance des déductions qui s’en tiraient avec les données de l’observation.

2. On réserve spécialement le nom de théories aux explications les plus hautes de la science ; mais entre les explications dernières et les premières explications il n’y a de différence que du plus au moins. Les lois les plus basses sont aussi des théories.

ment, tel qu’il est donné à la perception sensible, est un chaos obscur et inextricable; il ne s’éclaire et ne s’illumine que par la projection sur la voûte céleste de la lumière propre qui appartient au ciel théorique ou idéal que l’astronome porte dans sa pensée1. Ainsi de toutes choses. Obscur est le fait, claire est l’idée. La science ne consiste pas à entasser les faits, mais à élucider et s’assimiler les faits, en les résolvant en idées. En voici d’illustres témoignages :

€ Décomposer tous les phénomènes en idées, dit Liebig ( Les idées dans les sciences naturelles , Rev. sc.f t. IV, p. 106), telle est la tâche de la science. Son progrès dépend de la multiplication des faits ; il n’est pas cependant en proportion de leur nombre, mais en proportion de la matière à pensée que l’on tire des faits. Mille faits ne changent pas par euxmêmes le point de vue de la science, tandis qu’un seul fait devenu idée l’emporte en valeur sur tous les autres réunis. ï

De l’empirisme. — On appelle empirisme la méthode scientifique qui prétend se borner aux faits et proscrire les idées. La science ainsi comprise n’est plus, comme l’entendait Bacon, Y interprétation de la nature; elle devient une pure constatation, un simple enregistrement. Magendie a été, à notre époque, le plus illustre représentant de l’empirisme 2. « La découverte bien constatée d’un fait, disait Magendie ( Leçons sur les phénomènes phy siques de la vie , t. IV, p. 391), est plus précieuse pour moi que les rapprochements les plus brillants, rapprochements qui d’ailleurs ne servent à rien, ne mènent à rien qu’à faire ressortir le mérite, le talent oratoire du professeur. » — Voici quelle est au contraire, d’après le plus illustre disciple de Magendie, Cl. Bernard, la valeur comparée de l’idée et du fait dans la découverte :

c Ceux qui font les découvertes sont les promoteurs d’idées neuves et fécondes. On donne généralement le nom de découverte à la connaissance d’un fait nouveau; mais je pense que c’est l’idée qui se rattache au fait découvert qui constitue en réalité la découverte. Les faits ne sont ni grands, ni petits par eux-mêmes. Une grande découverte est un fait qui, en apparaissant dans la science, a donné naissance à des idées lumineuses dont la clarté a dissipé un grand nombre d’obscurités et montré des voies nouvelles. Il y a d’autres faits qui, bien que nouveaux, n’ap-

1. Voyez dans le Matérialisme et la science de M. Caro tout le chapitre il dont nous avons plus haut cité un passage.

2. Ainsi Magendie observa en 1822 que les racines rachidiennes antérieures étaient insensibles ; en 1839 il constata que les mêmes racines étaient très sensibles. Sans s’émouvoir de cette contradiction, il énonça purement et simplement les deux observations. Voy. Cl. Bernard, ibid., p. 304 et suiv.

DE L’HYPOTHÈSE

prennent que peu de chose ; ce sont alors de petites découvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien observés, n’apprennent rien à personne ; ils restent pour le moment isolés et stériles dans la science: c’est ce qu’on nomme le fait brut ou brutal1. t>

c Quant à cette affectation de présenter les faits comme constituant seuls le domaine de la science, avait dit dans le même sens E. Geoffroy Saint- Hilaire ( Mémoire sur V oreille osseuse des crocodiles et des téléosaures , 1831, p. 136), il serait plus juste de dire qu’ils n’arrivent aux âges futurs que s’ils sont escortés et protégés par les idées qui s’y rapportent et qui seules par conséquent en font la principale valeur. Des faits même très industrieusement façonnés ne peuvent jamais valoir, à l’égard de l’édifice des sciences, s’ils restent isolés, qu’à titre de matériaux plus ou moins heureusement amenés à pied d’œuvre. »

Relevons enfin ce beau témoignage de H. Milne Edwards sur le même sujet : <l Dans quelques écoles de physiologie ( Leçons de phys. et d'anat. comparées , 1857, 1. 1, p. 2. — Cf. Rapport sur les progrès des sc. zoolo * gigues, 1867, p. 417), on professe un grand dédain pour les vues de l’esprit et l’on répète à chaque instant que les faits seuls ont de l’importance dans la science ; que le philosophe véritable doit se borner à les enregistrer. C’est une grave erreur. Une pareille pensée serait excusable chez un ouvrier obscur qui, employé sans relâche à tailler dans le sein de la terre les matériaux d’un vaste édifice, croirait que le rôle de l’architecte ne consiste qu’à entasser pierre sur pierre, et ne verrait dans le plan tracé d’avance par le crayon de l’artiste qu’un jeu de son imagination, une fantaisie inutile. Mais l’ouvrier carrier lui-même, s’il ne restait pas dans son souterrain et s’il voyait les blocs informes qu’il en a tirés se réunir sous la main du maître, pour constituer le Parthénon d’Athènes ou le Colisée de Rome, comprendrait que la science de l’architecte n’est pas une science inutile, lors même que le monument créé par son génie ne devrait avoir qu’une durée éphémère et que les débris de l’édifice tombé en ruine ne serviraient plus tard que de matériaux pour des constructions nouvelles2. »

Vouloir se garder des théories, c’est vouloir se garder de la pensée. Comme l’a dit M. Wurtz en parlant de la chimie, « cet empirisme a fait son temps » (Rev. sc., août 1874, p. 174).

L’idée n’est pas l’œuvre des faits. — Sans doute, dirat-on, la science est faite d’idées; mais les idées ne sont, ne doivent être rien de plus dans les sciences que le produit, l’expression, le

1. « On rencontre, dit de même H. Milne Edwards ( Leçons de physiologie et d'anatomie comparées, 1. 1, p. 1 sqq.), maints exemples de faits qui, restés longtemps stériles et négligés, sont devenus tout à coup le germe d’une grande découverte, lorsque le moment était arrivé pour en comprendre la portée, et qu’un homme de génie était venu pour y apposer son cachet. »

2. Sur le rôle comparé de l’idée et des faits dans les sciences, voyez aussi une belle page de M. Naudin, de l’Institut (Rev. sc., t. XV, p. 850).

décalque fidèle des faits dans l’esprit. L’esprit n’est que le lieu des idées, les faits mêmes en sont les agents. — Rien n’est plus faux: les faits ne dispensent pas de penser. S’il fallait attendre que les faits se convertissent d’eux^mêmes en idées, on attendrait longtemps. Qu’on regarde jusqu’au dernier jour du monde le soleil se / lever à l’orient et se coucher à l’occident: on n’y découvrirait jamais la loi du mouvement de la terre si l’esprit ne savait voir plus et autre chose que les yeux. Les observations sans nombre amassées par Tycho-Brahé ne lui firent point voir les lois du mouvement des planètes; et dans ces lois elles-mêmes Képler ne sut pas voir la loi plus haute de la gravitation qui les expliquait. — Sans doute, la preuve de l’idée une fois donnée, il doit y avoir un parfait accord entre les faits et l’idée, qui passe dès lors à l’état de vérité acquise. Mais de cela même qu’une idée a besoin de démonstration et de preuve il résulte qu’elle n’était pas d’abord l’expression et la traduction des faits observés. Les faits qui donnent naissance à l’idée ne sont pas les prémisses suffisantes d’où l’idée se dégage à titre de conséquence, mais seulement le point d’appui d'où la pensée prend pour ainsi dire son élan pour la concevoir en les dépassant. L’idée est moins encore l’expression des faits connus que l’anticipation de ceux qu’on ignore.

« Dans la science aussi bien que dans la vie ordinaire, dit Liebig (Induction et déduction dans les sciences, Rev. sc., t. IV, p. 335), les opérations de l’esprit ne s’accomplissent pas selon les règles de la Logique ; bien au contraire, l’idée d’une vérité, l’opinion qu’on a sur un phénomène ou une cause, précèdent ordinairement la démonstration: ce n’est pas par les prémisses qu’on arrive ordinairement à la conclusion, c’est la conclusion qui précède, et les prémisses lui servent ensuite de preuves. »

L’idée n’est pas l’œuvre de la méthode. — Mais, dirat-on encore, les idées, si elles ne sont pas données toutes faites par les faits, sont du moins le résultat de l’élaboration des faits par le moyen des méthodes. — Pas davantage, et non plus que les faits ne dispensent de travail d’esprit, le travail d’esprit le plus méthodique ne saurait rendre inutile le génie. La méthode, loin d’engendrer l’idée, n’est au contraire mise en jeu que par elle.

c La méthode expérimentale, dit Cl. Bernard (ibid., p. 60), ne donnera pas des idées neuves et fécondes à ceux qui n’en ont pas, elle servira roulement à diriger les idées chez ceux qui en ont et à les développer

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afin d’en retirer les meilleurs résultats possibles. L’idée, c’est la graine ; la méthode, c’est le sol qui lui fournit les conditions de se développer, de prospérer et de donner les meilleurs fruits, suivant sa nature. Mais, de même qu’il ne poussera jamais dans le sol que ce qu’on y sème, de même il ne se développera par la méthode expérimentale que ce qu’on lui soumet. La méthode par elle-même n’enfante rien, et c’est une erreur de certains philosophes d’avoir accordé trop de puissance à la méthode sous ce rapport1. »

L’idée est le moteur de la méthode. — Nous l’avons déjà dit (Psych., ch. xix), dans les découvertes scientifiques, si l’on met à part quelques rares découvertes, dues à un heureux hasard, on peut distinguer deux moments: la suggestion et la vérification ; Vidée et la preuve. La méthode ne travaille que pour la preuve, c’est-à-dire pour l’idée. Il n’en peut pas être autrement : qui dit méthode, dit recherche conduite avec art et suivant des règles; mais peut-on chercher ainsi méthodiquement, si l’on ne sait pas même ce qu’on veut trouver? Ce n’est donc pas accidentellement, comme on l’a quelquefois prétendu, et après que toutes les ressources de la méthode ont été épuisées, que le savant peut recourir à l’hypothèse à titre de pis-aller. C’est au contraire la recherche sans idée préconçue qui n’est qu’une exception et un pis-aller, alors que, faute d’idée à vérifier par l’expérience, on tente, comme dit Bacon, les sorts de l’expérience (sortes experimenti), ou, comme dit Cl. Bernard, on fait des expériences pour voir , dans l’espoir que de quelque observation imprévue pourra surgir une idée susceptible d’ouvrir une voie de recherche. Mais, règle générale, l’expérience sans idée qui la dirige n’est, comme dit encore Bacon, qu’un « pur tâtonnement , capable d’étonner plutôt que d’instruire2», tandis que l’expérience qui pose adroitement une question à la nature « est déjà la moitié de la science3». Donc, règle générale aussi, c’est l’idée qui est le principe da la recherche. « Toute l’initiative expérimentale est dans l’idée, car c’est elle qui provoque l’expérience. Sans elle on ne saurait faire aucune investigation ni s’instruire, on ne pourrait qu’entasser des observations stériles» (Cl. Bernard, ibid., p. 57).

Utilité des hypothèses fausses. — Si ce qu’on vient de

1. « L’àrt de découvrir les causes des phénomènes, dit Leibniz ( Erd ., p. 383, col. 2), ou les hypothèses véritables, est comme l’art de déchiffrer, où souvent une conjecture ingénieuse abrège beaucoup le chemin. »

2. Vaga experientia mera palpatio est et homines potius stupefacit quam informât ( Nov . org.} liv. I, aph. 100).

3. Prudens interrogatio quasi dimidium scientiæ (De aug., liv. V, ch. iii).

dire est exact, il en résulte que les hypothèses utiles ne sont pas seulement les hypothèses justes et qui sont destinées à devenir par la suite vérités démontrées. L’hypothèse fausse elle-même sert à l’avancement de la science. — Tout d’abord, en effet, il y a des idées qui ne sont fausses que par l’exagération d’une vérité ou la manière dont elles la présentent. La conception de semblables idées constitue, par rapport aux idées antérieures, un réel progrès dans la science. « On doit quelquefois plus à une erreur singulière qu’à une vérité banale », a dit d’Alembert. Telle est, par exemple, la théorie des tourbillons de Descartes, de laquelle ce même d’Alembert jugeait « qu’il y a plus loin peut-être des formes substantielles aux tourbillons que des tourbillons à la gravitation », et où l’illustre savant Biot reconnaissait « une grande idée qui consiste à avoir tenté pour la première fois de ramener tous les phénomènes naturels à n’être qu’un simple développement des lois de la mécanique ». (Cf. Aug. Comte, Cours de phil. positive , 4e éd., t. II, p. 309.)

Mais, d’une manière générale, une hypothèse fausse peut profiter à la science, parce qu’elle suscite elle-même les recherches qui doivent l’éliminer. Or toute élimination d’une hypothèse fausse est un pas vers le vrai. Comme le marin pour entrer au port, c’est en louvoyant que l’esprit bien souvent arrive à la vérité.

c Les théories légitimes, dit BoscOwich (voy. D. Stewart, ibid., p. 289), sont généralement le résultat d’essais infructueux et d’erreurs qui ont mis sur la voie de leur propre correction. »

Fontenelle exprime plaisamment la même vérité : « Telle est la condition des hommes, qu’ils n’arrivent à se former une opinion raisonnable sur un sujet qu’ après avoir épuisé toutes les idées absurdes qu’on s’en peut faire. Que de sottises ne dirions-nous pas aujourd’hui, si les anciens ne nous avaient pas devancés à l’égard d’un si grand nombre !... Ils nous les ont pour ainsi dire enlevées. Cependant il y a encore quelquefois des modernes qui s’en ressaisissent, peut-être parce qu’elles n’ont pas encore été dites autant qu’il le faut. » ( Dissertation sur les anciens et les modernes.)

On a justement remarqué que « le système de Ptolémée est fondé sur un préjugé si irrésistible, que, s’il n’avait pas été présenté dans l’antiquité, il aurait infailliblement précédé dans les temps modernes le système de Copernic et retardé d’autant le moment de sa découverte ». Nous savons par Képler lui-même qu’aVant de tomber sur l’idée d’une ellipse, il essaya dix-neuf autres lignes imaginaires, qu’il fut successivement obligé de rejeter.

DE L’HYPOTHÈSE

Mais c’est surtout dans la recherche des causes que l’exclusion successive des fausses hypothèses mène à la vérité. Dans ce cas, l’exclusion complète ou exhaustive ne prépare pas seulement la démonstration de la vérité, elle constitue en soi la seule démonstration décisive (ch. vin). La vérité résulte ici de la complète réfutation de l’erreur.

Résumé. — Ainsi, par les recherches qu’elle dirige et qu’elle anime, que ces recherches d’ailleurs la confirment ou l’infirment, l’hypothèse est le premier et le plus essentiel facteur de la science.

II. Rôle accessoire s l’hypothèse comme formule et symbole. — Accessoirement, elle est encore un auxiliaire utile, non plus à titre d’explication qui reste définitive ou qui prépare l’explication définitive, mais à titre de mode de représentation, ou, comme dit le logicien Whewel, à titre de colligation des phénomènes. Whewel appelle de ce nom l’opération qui consiste à exprimer une multitude de phénomènes par le moyen d’une proposition ou d’une formule générale. Ainsi entendue, l’hypothèse groupe des faits épars, permet de les envisager d’ensemble et d’un coup d’œil, de les retenir plus sûrement, de les manier plus commodément. — Il va de soi que cet avantage appartient au plus haut degré aux hypothèses qui sont en même temps des explications vraies. Mais une hypothèse fausse peut encore, à certains points de vue, constituer une excellente colligation. L’utilité de l’hypothèse est alors du même genre que celle qu’on peut retirer d’une classification en partie artificielle. Et même, à vrai dire, une classification artificielle n’est autre chose qu’une hypothèse ayant pour but un groupement, une colligation des objets classés. De telles hypothèses sont toujours nécessaires, parce qu’un ordre quelconque vaut mieux que le désordre absolu pour l’élaboration scientifique des phénomènes.

< On ne peut, dit Herschel (Disc, sur Vét. de la phil. nat., tr. fr., p. 204), faire un grand fond sur des hypothèses semblables. On ne peut les considérer que comme de simples échafaudages qui aident à formuler des lois générales. Mais, envisagées sous ce point de vue, les hypothèses sont souvent d’un immense usage. » — « La théorie de Fresnel sur la cause de la lumière présente au moins le système le mieux conçu que la science puisse offrir. Quoi qu’il en soit, du reste, tant qu’elle servira à grouper les faits les plus nombreux et les plus variés, qu’elle permettra de chercher des analogies, de déduire des rapports, quelle que soit l’hypothèse sur laquelle elle est basée, on l’envisagera toujours comme une conception qui tend à agrandir nos connaissances. > ( Ibid ., p. 267.)

La théorie atomique des composés chimiques n’a pas, aux yeux de certains savants, une valeur absolue. Mais tous en reconnaissent la haute valeur Gomme symbole commode pour représenter les faits. Et à ce titre on s’en servirait encore, lors même qu’elle deviendrait inadéquate à la représentation convenable de certains faits.

De même façon, « l’anatomie moderne, dit Aug. Comte, en détruisant sans retour les hypothèses primitives, envisagées comme lois réelles du monde, a soigneusement maintenu leur valeur positive et permanente, la propriété de représenter commodément les phénomènes quand il s’agit d’une première ébauche. Nos ressources à cet égard sont même bien plus étendues, précisément à cause que nous ne nous faisons aucune illusion sur la réalité des hypothèses, ce qui nous permet d’employer sans scrupule, en chaque cas, celle que nous jugeons la plus avantageuse1, d

De même encore, « en optique, le mot rayon, si bien construit pour l’hypothèse de l’émission, continue à être employé par les partisans des ondulations » ( id ., ibid., t. II, p. 305, 4e éd.).

Résumé. — Ainsi, suivant une excellente formule de H. Milne Edwards, « les hypothèses donnent à la science à la lois le mouvement et la forme; d’une part, elles guident et excitent les explorateurs dans la voie des découvertes; d’autre part, elles servent de lien entre les faits, dont la réunion en un faisceau est une des conditions de leur emploi utile » (Rapport sur les progrès des sciences physiologiques , p. 417).

C’est ainsi qu’à titre de cause principale ou d’agent auxiliaire, .l’hypothèse sert efficacement les intérêts de la science.

III. L’hypothèse comme ressource ultime de la peusée. — Mais en certains sujets la science proprement dite est impossible : l’hypothèse en est alors le succédané. Elle demeure comme l’unique recours, Yultima ratio , de l’esprit, qui, ne pouvant atteindre à la certitude, ne se résigne pas au doute absolu. Bien des hypothèses demeureront toujours hypothèses, n’étant pas susceptibles de recevoir jamais une parfaite vérification : elles n’en sont pas moins précieuses. Quand se posent les questions dernières de la Morale et de la Métaphysique, combien de certitudes de l’ordre physique ou mathématique ne donnerait-on pas pour une humble probabilité?

1. «Les anciens épicycles survivent même dans quelques formules analytiques au moyen desquelles le calcul des mouvements célestes est effectué. » (Stallo, La matière et la physique moderne , p. 235.)

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§ Il

Trois espèces d’hypothèses. — Après avoir parlé de l’hypothèse en général, il faut distinguer les diverses espèces d’hypothèses.

On peut, semble-t-il, grouper les hypothèses en trois catégories, suivant qu’elles ont pour objet Yexistence d’une loi; ou la formule précise d’une loi; ou Yexistence et la nature de l'un des termes d’une loi, soit la cause, soit l’effet, soit le concomitant nécessaire.

Dans le premier cas, une pluralité de phénomènes étant donnée, on suppose que deux ou plusieurs de ces phénomènes sont liés entre eux par une loi de coexistence ou de succession. Exemple : l’homme pense et il a un cerveau : on suppose que le cerveau est une condition nécessaire de la pensée; ou même que telle partie du cerveau est la condition nécessaire de telle opération de la pensée. — Dans le second cas, une loi étant démontrée, on fait une supposition sur la nature précise de cette loi. Les planètes circulent autour du soleil : on peut supposer qu’elles décrivent des cercles, ou des paraboles, ou des ellipses, etc. — Dans le troisième cas, l’un des termes d’une loi est donné, l’autre ne l’est pas : par l’hypothèse on en suppose l’existence et la nature. Je perçois les actes physiques des animaux, je n’en perçois pas la cause : Descartes suppose que ces actes s’accomplissent en vertu d’un mécanisme intérieur; d’autres, que ces actes s’accomplissent en vertu de certaines impulsions psychologiques, sensations, imaginations, désirs, etc.

Les hypothèses du premier genre ont donc pour but de répondre à cette question : Cette coexistence ou cette succession de phénomènes est-elle une loi? — Celles du second à cette autre question : Quelle est exactement cette loi? — Celles du troisième à cette autre : A quel phénomène inconnu ce phénomène connu est-il lié par une loi?

Dans le premier cas, l’hypothèse est une interprétation de l’expérience; dans le second cas, elle est une formule de l’expérience; dans le troisième, une anticipation d’une expérience qui n’est pas encore faite, ou même le substitut d’une expérience impossible.

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