‹ Leçons de philosophie (volume 2)Chapitre 28 sur 47 · I. Hypothèses portant sur l’existence d’une loi · texte numérisé non relu

I. Hypothèses portant sur l’existence d’une loi

Dans le premier cas, le rôle de l’hypothèse est, pour ainsi dire, au

minimum l. Un phénomène est donné : l’hypothèse consiste simplement à lui attribuer le rôle de cause, d’eflet ou de concomitant nécessaire d’autres phénomènes donnés. Quelle est Y origine psychologique, et quelle est la valeur logique de semblables hypothèses?

Leur origine. — L’origine psychologique de ces hypothèses est au fond la perception d’une analogie. L’existence d’une loi entre deux phénomènes entraîne comme conséquence leur coexistence ou leur succession; or les caractères en question ont cette ressemblance avec les caractères liés par une loi, d’être concomitants ou successifs; donc on peut supposer qu’ils sont liés entre eux par une loi. Ou, en d’autres termes, toute coexistence, toute succession ont la forme ou apparence extérieure d’une loi ; donc cette succession ou coexistence donnée est peut-être une loi : post hoc ou cum hoc ergo propter hoc.

Leur valeur : degrés de la preuve. — Quelle est maintenant la valeur logique des hypothèses de ce genre? — Une simple coïncidence peut être, même pour le savant, une raison de concevoir et d 'essayer une hypothèse. Mais il est évident que, tant que l’hypothèse d’une loi n’est appuyée que sur une simple coïncidence, la valeur de l’hypothèse est tout juste au-dessus de zéro. — D’autre part, nous avons dit ailleurs en quoi consiste la preuve démonstrative de l’existence d’une loi, à savoir : dans la persistance d’une coïncidence, exclusion faite de tous les phénomènes concomitants. — Entre ces deux extrêmes, l’un où l’hypothèse se produit ayant à peine une raison d’exister, l’autre où elle se transforme en vérité démontrée, il y a place pour une infinité de degrés. La simple coïncidence devient-elle une coïncidence répétée de présence, d’absence, de variations? L’hypothèse d’une rencontre de hasard, qui faisait d’abord échec à l’hypothèse d’une loi, devient de plus en plus improbable. — La coïncidence se maintient-elle dans des circonstances variées? La probabilité s’accroît encore, à mesure que, par l’exclusion légitime de toutes les circonstances dont l’absence ou la variation est sans influence sur la coïncidence en question, on s’approche de la complète exclusion qui seule, rendant cette coïncidence « solitaire », en prouve rigoureusement la nécessité.

1. Il ne s’agit en effet que de répondre à la question an, c’est-à-dire si un rapport donné est ou n’est pas une loi. Dans les autres cas l’hypotnèse a plus à suppléer, il s’agit de répondre aux questions comment et par quoi. Voy. Leibnr, Erd., p. 341.

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Autres facteurs de leur probabilité. — Mais, avant même tout essai de vérification, des considérations d’un autre ordre peuvent, en certains cas, entrer en ligne de compte comme facteurs de la probabilité. Supposons qu’un meurtre ait été commis dans une prison où aucun étranger n’a pu pénétrer. Toutes choses égales d’ailleurs, la probabilité que tel ou tel habitant de la prison est rauteur du meurtre en question sera représentée par une fraction dont le numérateur sera égal à 1 et le dénominateur au nombre des habitants de la prison. De même, si nous connaissons toutes les propriétés d’un objet, la probabilité qu’un caractère présenté par cet objet se rattache à l’une d’elles comme à sa cause, est en raison inverse du nombre de ces propriétés. — Si nous ignorons certaines de ces propriétés, il faut dans notre évaluation tenir compte des propriétés inconnues . Il y a dans ce cas conflit entre le groupe des propriétés connues et le groupe des propriétés inconnues, chaque groupe attirant pour ainsi dire à soi, en raison de sa masse, le phénomène en question. — Enfin, il faut tenir compte de Y importance relative des propriétés. Il y a dans les êtres des caractères influents, des propriétés essentielles qui sont les points d’attache d’une multitude de caractères et de propriétés; d’autres sont des accidents sans conséquence. Rattacher un phénomène donné aux caractères du premier genre est plus naturel et plus légitime que de les rattacher à ceux du second. Ceux qui imitent les grands hommes par leurs petits côtés pèchent contre cette règle : car les habitudes extérieures, les façons de parler, de se vêtir, etc., des hommes de génie n’ont aucun rapport nécessaire avec le génie. — Nous verrons plus loin l’application de ces règles en traitant de l’analogie, car des hypothèses du genre de celles dont on vient de parler sont la base la plus ordinaire de l’inférence par analogie1.

II. Hypothèses portant sur la forme des faits et des lois. — Les hypothèses du second genre laissent ordinairement plus à faire à l’imagination. Des phénomènes étant donnés, il s’agit de trouver le mode suivant lequel ils s’accomplissent; ou bien, une cause étant donnée, il s’agit de déterminer le mode précis de son action. D’une part, l’hypothèse des anciens astronomes, que les corps célestes se meuvent dans des cercles, et les hypothèses subsidiaires des excentriques et des épicycles ; l’hypothèse héliocen-

1. L’inférence par analogie est, comme on verra, une application, ou extension hypothétique à un cas nouveau, d’une loi le plus souvent elle-même hypothétique, comme celles dont il vient d’être question ci-dessus.

trique de Copernic qui a remplacé les précédentes; les dix-neuf hypothèses sur la forme des orbites planétaires successivement imaginées et abandonnées par Képler, et l’hypothèse même de l’ellipse à laquelle il s’arrêta; les diverses hypothèses du même savant sur la relation exacte qui existe entre la distance de chaque planète au soleil aux divers moments de sa révolution et sa vitesse (deuxième loi), comme aussi sur la relation qui existe entre les distances moyennes des diverses planètes au soleil et leur vitesse (troisième loi); celles encore qu’il conçut touchant la loi de la réfraction, etc., — toutes ces hypothèses ont pour objet d’exprimer le mode constant, la forme commune de certains phénomènes. — D’autre part, lorsque, l’influence de la pression d’un fluide sur le poids d’un corps qui y est plongé étant déjà reconnue, Archimède cherchait la mesure de cette influence ; ou que, l’action de la pression sur le volume d’un gaz étant reconnue, Mariotte cherchait l’expression exacte de cette action; ou que, la force de la gravitation étant démontrée, Newton essayait d’en déterminer l’intensité suivant les masses et les distances, — les hypothèses formées par ces savants avaient pour objet la formule numérique d’un rapport de causalité.

Lesir origine. — La raison initiale des hypothèses de ce genre peut se trouver parfois dans l’aperception de quelque analogie entre l’ordre des phénomènes ou le genre d’action dont on cherche la loi et d’autres phénomènes, d’autres actions dont la loi a été antérieurement déterminée1. — Mais le plus souvent c’est des faits observés eux-mêmes que l’imagination tire le premier dessin des hypothèses de ce genre2. Ces hypothèses sont formelles, c’est-à-dire

1. Ainsi Newton, cherchant à déterminer l’intensité de l’attraction solaire sur les planètes, fut mis sur la voie de sa découverte en considérant d’abord les mouvements des planètes comme circulaires et uniformes, ce qui rendait l’action solaire ou centripète légale et contraire en tous points à la force centrifuge de la planète. Or, Huygens ayant d’autre part déterminé la loi de la force centrifuge dans un cercle, Newton put trouver dans cette assimilation approximative de la force centripète de la planète à la force centrifuge dans un cercle un premier indice de la loi qu’il cherchait. Voyez Aug. Comte, Cours de philosophie positive, 4e éd., t. II, p. 156.

2. « On avait depuis longtemps remarqué que la vitesse angulaire de chaque planète, c’est-à-dire l’angle plus ou moins grand décrit en un temps donné par son rayon vecteur, augmente constamment à mesure que l'astre s’approche davantage du centre de son mouvement. Mais on ignorait la relation exacte entre les distances et les vitesses. Kepler la découvrit en comparant les deux cas extrêmes du maximum et du minimum de ces quantités, où leur vraie liaison devait être en effet plus sensible. Il reconnut ainsi que les vitesses angulaires de Mars à son périhélie et à son aphélie sont inversement proportionnelles aux carrés des distances correspondantes Cette loi, saisie par son génie

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qu’elles ont pour objet une certaine forme : les faits en déterminent les premiers linéaments. Les faits sont alors comme des points distants qu’il s’agit de relier par une ligne continue : c’est l’imagination qui dessine la ligne, mais les points servent de jalons. En même façon, quelques mots épars, vestiges d’une inscription aux trois quarts effacée, permettent parfois d’en deviner approximativement le sens général l. Ces mots ne suppléent point à l’imagination, mais ils limitent le champ de ses hypothèses.

Leur valeur; conditions de probabilité. — Mais assez souvent, et surtout lorsque les faits observés sont encore peu nombreux, il arrive que plusieurs suppositions satisfont également à cette condition de s’accorder avec les faits observés, de même que quelques points discontinus peuvent entrer dans diverses figures, ou quelques mots épars s’interpréter en divers sens. Quelle est alors la règle à suivre?

1° La simplicité. — Toutes choses égales d’ailleurs, il faut préférer l’hypothèse la plus simple. Non pas parce que les voies de la Nature sont simples : car, bien qu’étant sans doute les plus simples possibles, elles n’en sont pas moins très souvent et ne peuvent pas ne pas être extrêmement compliquées ; mais parce que, si une hypothèse relativement simple réussit, il est inutile de recourir à une hypothèse plus compliquée 2.

Pourtant, si la simplicité est une raison de préférence, la complication ne saurait à elle seule être une raison absolue d’exclu-

dans le simple rapprochement de deux seules observations , fut ensuite vérifiée pour toutes les positions intermédiaires de Mars, et plus tard étendue à toutes les autres planètes. » (Aug. Comte, Cours dephil. posit., t. II, p. 127.)

1. « En général, dit M. Cournot ( Essai sur les fond, de nos conn., t. I, p. 82), une théorie scientifique quelconque imaginée pour relier un certain nombre de faits trouvés par l’observation peut être assimilée à la courbe que l’on trace d’après une définition mathématique en s’imposant la condition delà faire passer par un certain nombre de points donnés d’avance. »

2. Nous avons déjà dit ( Psych ., p. 360-363) que ce principe logique n’a pas besoin d’être rattaché à l’idée métaphysique de la simplicité des voies de la Nature. Il faut au contraire l’en détacher, car l’un est toujours applicable, l’autre risque toujours de nous égarer. Admettons que la Nature soit l’œuvre d’un Dieu parfait; les voies de la Nature seront sans doute alors les plus simples possibles. Mais, pour déterminer à priori quelles sont ces voies les plus simples possibles, il faudrait savoir quel était le minimum de complication nécessaire. Or, les données nous faisant défaut pour résoudre ce dernier problème, la solution à priori du premier est tout à fait sans valeur. Tels ces politiques de rencontre, dont parle Descartes, qui, faute de savoir les difficultés des choses, ne se lassent pas d’inventer des moyens tous plus simples les uns que les autres d’assurer la prospérité des Etats. L’idée de la simplicité des voies de la Nature sans son correctif indispensable, à savoir l’idée des nécessités et des difficultés inévitables des choses, fait les esprits simplistes qui sont des esprits faux. — Condillac dit fort sagement à ce sujet dans un bon chapitre sur l’hy-

sion. Après tout, la Nature elle-même nous montre qu’elle réalise parfois une même fin par des moyens plus ou moins compliqués : ainsi une même fonction physiologique s’accomplit chez différents êtres tantôt au moyen d’organes très simples, tantôt au moyen d’appareils très complexes. C’est pourquoi l’hypothèse de Ptolémée sur le système du monde étant apte, avec les modifications convenables, à rendre compte des mouvements apparents des astres, aussi bien que l’hypothèse de Copernic, cette première hypothèse , quoique infiniment plus compliquée que sa rivale, n’a été définitivement bannie de la science qu’après l’analyse exacte des phénomènes de l’aberration de la lumière, absolument incompatibles avec l’immobilité de notre globe et déduits au contraire rigoureusement, par Bradley, de la théorie copernicienne.

2° Le nombre des faits expliqués. — La simplicité d’une hypothèse est donc une raison en sa faveur. Cette raison elle-même a d’autant plus de poids que le nombre de faits dont l’hypothèse rend compte est plus considérable. Quand les faits connus sont très peu nombreux, il est ordinairement facile de trouver une hypothèse simple qui les relie. Mais le plus souvent, l’hypothèse ne s’adaptant plus aux faits nouveaux qui se révèlent, on est obligé de la compliquer « jusqu’à ce qu’elle croule pour ainsi dire d’ellemême, par surcroît de complication ». — « Si, au contraire, les faits acquis à l’observation postérieurement à la construction de l’hypothèse sont reliés par elle aussi bien que les faits qui ont servi à la construire, la probabilité de l’hvpothèse peut aller jusqu’à ne laisser aucune place au doute dans un esprit suffisamment éclairé » (Cournot, ibid.).

pothèse ( Art de raisonner, liv. IV, ch. n) : « Ce principe, la Nature agit toujours par les voies les plus simples, est fort beau dans la spéculation, mais il est rare qu’on puisse l’appliquer. »

Voici comment un savant d’un esprit très philosophique s’exprime à ce sujet (Stallo, la Mat. et laphys. mod., p. 80): « Les véritables explications scientifiques sont généralement compliquées de forme, non seulement parce que la plupart des phénomènes, après analyse convenable, se trouvent être complexes, mais parce que le fait le plus simple n’est pas l’effet d’une seule cause, mais le produit d’un ensemble d’agents divers, le résultat du concours de nombreuses conditions. La théorie newtonienne du mouvement planétaire est beaucoup plus compliquée que celle de Képler, d’après laquelle chaque planète est conduite dans sa route par un angélus rector. L’explication de la précession des équinoxes donnée par la mécanique céleste moderne est bien inférieure en simplicité à la déclaration que, parmi les grandes périodes originairement établies par l’Auteur de l’univers, figurait le cycle d’Hipparque. Le vieil adage : simplex veri indicium, doit être interprété d’une manière libre avant de pouvoir être considéré comme une règle sûre dans la détermination de la validité ou de la valeur des doctrines scientifiques. »

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3° La découverte de fait» nouveaux. — Une antre présomption en faveur de l’hypothèse, légitime sans doute, mais à laquelle on est ordinairement porté à accorder trop de poids, résulte du fait que, les conséquences qui s’en déduisent ayant été vérifiées par l’observateur, l’hypothèse a pu servir de principe de découverte . « Ces prévisions et leur accomplissement, dit justement Stuart Mill, sont assurément faits pour impressionner les personnes étrangères à ces matières, dont la foi à la science ne se fonde que sur les coïncidences entre les prédictions et l’événement; mais il est étrange que des hommes de science y attachent tant d’importance » ( Log ., t. II, p. 19). — Si l’hypothèse concorde avec les phénomènes connus jusqu’à présent, il n’est pas étonnant qu’elle concorde encore avec un autre qu’on en déduit1. Au fond, que le phénomène ait été connu avant l’hypothèse, ou qu’il ait été découvert postérieurement, et par déduction de l’hypothèse, cela ne fait rien à l’affaire. Dans les deux cas, la preuve réside exclusivement dans l’accord du fait avec l’hypothèse ; et la manière dont cet accord a été découvert, soit par induction, soit par déduction, n’ajoute pas un iota à la preuve. Or cette preuve, nous l’avons vu, est insuffisante2 .

4° Vn»aie preuve de l’hypothèse. — Puisque ni la simplicité de l’hypothèse, ni le nombre de faits déjà connus qu’elle explique ou de faits encore inconnus qu’elle fait découvrir ne sont des preuves rigoureuses de sa vérité, en quoi donc consiste la démonstration parfaite d’une hypothèse de ce genre ?

<l La vérification de l’hypothèse équivaudra, dit Mill ( ibid.} p. 10), à une parfaite induction dans le cas seulement où aucune autre loi que la loi supposée ne pourra conduire aux mêmes conclusions. Et c’est ce qui se

1. «. Quand une hypothèse explique avec succès plusieurs phénomènes pour lesquels elle a été construite, il n’est pas étrange qu’elle explique aussi d’autres phénomènes liés avec les premiers et qui sont subséquemment découverts. Presque toutes les théories physiques abandonnées peuvent se vanter d’avoir prévu des phénomènes qui ont été ensuite observés ; citons parmi elles la théorie de l’électricité à un seul fluide et la théorie des corpuscules lumineux. » (Stallo, ibid.y p. 83.)

2. Leibniz remarque ( Nouv . Ess., liv. IV, ch. xvn, Erd., p. 397) que la vérité de la conséquence ne prouve la vérité du principe que lorsque les propositions sont réciproques, c’est-à-dire lorsque de la conséquence vraie prise comme principe on peut déduire à son tour le principe en question à titre de conséquence. « Il est bon de remarquer, ajoutc-t-il, que dans les hypothèses astronomiques ou physiques le retour n’a pas lieu; mais aussi le succès ne démontre pas la vérité de l'hypothèse. Il est vrai qu’il la rend probable,... surtout lorsqu’une hypothèse simple rend compte de beaucoup de vérités, ce qui est rare et se rencontre difficilement.

RABIER. — Logique.

réalise souvent. ï Ainsi la preuve fournie par Newton, que la force qui détourne la planète de sa route rectiligne tend directement vers le soleil, résulte non seulement de ce que, cette force étant supposée, on en déduit la loi de Répler, que le rayon vecteur décrit des aires égales en des temps égaux, mais aussi' de ce qu’aucune autre hypothèse ne s’accorderait avec les faits. « De même, ayant supposé que cette force varie en raison inverse du carré de la distance, Newton montra que les deux autres lois de Képler se déduisaient de cette supposition, et en même temps que toute autre loi de variation donnerait des résultats inconciliables avec ces lois et par conséquent avec le mouvement des planètes dont les lois de Képler étaient indubitablement l’expression exacte.... De même toute autre loi que la loi véritable touchant la réfraction conduirait nécessairement à de faux résultats.... Dans tous ces cas la vérification est preuve. i>

En effet, la vérification, en ce cas, n’est qu’une application particulière de la méthode de différence. Puisque, en supposant la loi en question supprimée et remplacée par une autre loi quelconque, les phénomènes donnés cessent d’être ce qu'ils sont, cette loi est donc la vraie loi de ces phénomènes.

III. Hypothèses portant sne un ternie inconnu d’une loi. — Nous arrivons aux cas du troisième genre, ceux où il s’agit d’imaginer la cause, ou l’effet, ou le concomitant nécessaire de phénomènes donnés. Ces cas sont les plus nombreux sans doute et aussi les plus intéressants, puisque ce sont ceux où l’imagination a le plus à suppléer. Quel est le principe déterminant de la conception de semblables hypothèses ?

Leur matière : un objet analogue à quelque objet connu. — Pour le découvrir, il est nécessaire de dire d’abord en quoi consiste en pareil cas la matière ou le contenu de l’hypothèse. Nous avons à imaginer, par exemple, la cause inconnue qui explique un phénomème donné. Notre imagination va-t-elle créer de toutes pièces l’idée de cette cause? — Non, elle en est absolument incapable. L’imagination, à proprement parler, n’invente rien ; la matière de ses inventions, même les plus originales, est toujours empruntée au souvenir. Donc la cause imaginée sera nécessairement analogue à quelque cause déjà connue. — Stuart Mill et la plupart des logiciens insistent sur une règle donnée par Newton et qui porte que la cause supposée par hypothèse doit être une vera causa , c’est-àdire une cause dont la réalité ait été antérieurement attestée par l’expérience, en d’autres circonstances, — l’hypothèse ne devant proprement porter que sur la présence de cette cause dans le cas en question, sur ses degrés, son mode d’action, etc. Le précepte est

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sans doute excellent; mais, en un sens, on pourrait dire qu’il est tout à fait superflu. Qui donc a jamais pu concevoir une cause absolument en dehors des données de l’expérience ? Les physiciens, pour expliquer la lumière, ont inventé l’éther. Mais, fait observer justement M. Stallo ( ibid ., p. 82), l’élément réel de l’explication, c’est un phénomène bien connu de l’expérience, Y ondulation. Et l’éther luimême, peut-on ajouter, n’est pas quelque chose d’absolument fictif, puisqu’il n’est, après tout, qu’une sorte d’atmosphère subtilisée à l’infini. — L’hypothèse Dieu, par où l’on explique le monde, n’est pas davantage une invention absolue; car, lorsque nous concevons Dieu, nous ne faisons qu’élever à l’infini l’idée de l’intelligence, de la puissance, de l’amour, dont nous prenons en nousmêmes la matière réelle 4.

Même chose à dire si, au lieu d’une cause, il s’agit d’imaginer un effet, ou un phénomène concomitant d’un autre phénomène.

Donc, en général, toute hypothèse du genre actuellement en question a pour matière quelque chose d’analogue à ce que l’on connaissait déjà, et assimile* sous ce rapport le cas en question avec d’autres cas antérieurement connus. Une hypothèse qui n’a pas pour objet quelque analogie est une hypothèse inconcevable , puisqu’elle dépasse les limites assignées à l’imagination humaine.

Leur principe : une analogie constatée. — Ceci posé, nous sommes en état de déterminer la raison initiale de semblables hypothèses1 2. C’est de Y observation, dit Claude Bernard, que jaillit

1. Une hypothèse absolument fictive, dit M. Stallo, est totalement vaine. Elle est pire que vaine : elle n’a pas de sens ; c’est une pure collection de mots ou de symboles sans signification. Comme le dit Stanley Jevons ( Princ . of science, II, 141) : « Aucune hypothèse ne peut même être conçue dans l’esprit, si elle n’est plus ou moins conforme à l’expérience. Comme la matière de nos idées est sans aucun doute dérivée de la sensation, nous ne pouvons nous figurer aucune existence, aucun agent qui ne soit doué de quelques-unes des propriétés de là matière. Tout ce que l’esprit peut faire en créant de nouvelles existences, c’est de changer les combinaisons, ou par analogie de changer les propriétés sensibles. » Stuart Mill est donc évidemment dans l’erreur quand il dit : « Nous pouvons imaginer si nous voulons, pour rendre compte d’un effet, quelque cause d’une nature complètemenl inconnue, agissant d’après une loi absolument fictive. » Le défaut de 1 i dernière partie de cette proposition est évidemment senti par Stuart Mill lui-même, car il ajoute à L» fin de lu phrase suivante : « Il n’y a probablement pas d’hypolhèse, dans l’histoire de la science, dans laquelle l'agent lui-même et la loi de son action s< ient absolument fictifs. — Il n’y a certainement aucune hypothèse semblable > (Ibùl., p. 82.)

2. « Le principe directeur de toutes les hypothèses scientifiques, dit M. Naville dans sa savante étude sur lu Logique de L' hypothèse (p. 139), c’est la recherche de l’unité. » — Rien n’est plus vrai, mais rien n’est plus vague. 11 est très vrai que, dans toutes les directions, la science tend à l’unité; car son but c’est l’explication, et expliquer c’est identifier l’inconnu avec ce qui était déjà connu (voy. Psych., p. 227) en lui attribuant la même nature, les mêmes causes, les mêmes

tout à coup l’hypothèse, qu’on vérifie ensuite par de nouvelles observations. — La formule est trop concise ; pour qu’elle soit juste, il faut entendre qu’il s’agit d’une observation éclairée et fécondée par le souvenir d’une science antérieurement acquise.

En effet, l’hypothèse doit ici précisément suppléer aux lacunes de l’observation : or comment l’observation elle-même pourraitelle fournir l’idée de ce qui n’est pas donné dans l’observation? Mais voici ce qui se passe : l’observation met en jeu Yassociation des idées. L’association des idées rapproche tout à coup de l’objet observé un objet qui, sous quelque rapport, lui ressemble, et qui est en outre mieux connu que le premier précisément sous le point de vue qui fait l’objet de notre recherche. Nous constatons l’analogie ; puis, en raison de cette analogie constatée, nous supposons que l’analogie se continué sur les points qui font l’objet de notre recherche. Nous transférons au premier objet ce que nous savons appartenir au second; nous éclairons le premier par le second. Quelle autre raison qu’une analogie constatée, sous certains rapports, entre deux objets, pourrait en effet nous induire à leur attribuer, sous d’autres rapports, une analogie qui n’a pas été constatée? Toute hypothèse du genre dont nous parlons, se résout dans la supposition d’une analogie motivée par l’aperception d’une analogie.

Nous avions ( Psych ., ch. xix) ramené l’hypothèse à Y intuition d'une analogie , ou, comme dit Helmholtz, à la divination d'une uniformité. Nous précisons ici cette explication en résolvant l’intuition d’une analogie en deux opérations consécutives : l’aperception d’une analogie, et la supposition d’une autre analogie.

Exemples. — Justifions cette explication par l’analyse de quelques-uns des « cas éclatants » d’hypothèse rapportés au chapitre indiqué.

Watt remarque une analogie entre le soulèvement du couvercle d’une bouilloire par la vapeur et le soulèvement d’un poids quel-

lois (cf. Stallo, ibid.t p. 77). Mais ce principe n’est en soi qu’une tendance, une sorte de désir ; il peut bien imprimer à l’esprit une direction générale, il ne saurait suggérer aucune solution déterminée. Il est très bien de se dire qu’il faut unifier. Mais la question est de savoir comment et avec quoi il convient d'unifier. La recherche de l’unitc c’est bien, si l’on veut, le principe directeur, ce n’est pas le principe inspirateur des hypothèses. — M. Nasille le reconnaît luimôme d’ailleurs un peu plus bas (p. 139) : « La recherche de l’unité est une direction de la pensée purement formelle qui ne fournit aucune loi, mais le caractère général de toutes les lois, qui ne produit directement aucune théorie, mais qui met la pensée sur la voie qui conduit aux théories vraies, d

DE L’HYPOT:.ÈSE.

conque par une force motrice quelconque : par suite, il suppose l’analogie de la vapeur et des autres forces motrices. — Franklin remarque la ressemblance des effets de l’étincelle électrique et de la foudre: il suppose l’identité des deux causes, la foudre et l’électricité. — Pascal remarque l’identité de l’effet produit dans les pompes quand le piston se soulève, avec celui que produirait une pression exercée sur la surface libre de l’eau : il suppose que l’air exerce en effet une pression sur cette surface. — Cuvier remarque l’analogie de certains organes fossiles avec les mêmes organes de certaines espèces vivantes : il suppose une analogie générale de l’organisme. — Newton remarque l’analogie entre la chute des corps sur la terre et la chute des planètes sur le soleil, qui se produirait si la force de gravitation n’était composée avec la force tan gentielle : il suppose l’identité de la gravitation et de la pesanteur. — L’homme remarque une analogie entre l’ordre qu’il met dans ses ouvrages et l’ordre de l’univers : il suppose que l’ordre de l’univers est aussi l’œuvre d’une intelligence, etc., etc.

Toute hypothèse de ce genre est une analogie. — La supposition d’une analogie, inférée de l’aperception d’une analogie, constitue ce qu’on nomme un raisonnement d’analogie, ou simplement une analogie.

Peut-être les hypothèses du premier et du second genre ne sontelles pas toutes réductibles à l’analogie. Mais, s’il s’agit des hypothèses qui portent sur une cause, un effet, un caractère soustrait à l’observation, alors une hypothèse qui n’aurait pas pour matière une analogie est une hypothèse inconcevable ; et une hypothèse qui n’aurait pas pour base une analogie est une hypothèse gratuite ou sans raison d’être. Il n’y a donc et il ne peut y avoir, en ce genre, d’autres hypothèses que les analogies. « L’analogie, a dit d’Alembert, c’està-dire la ressemblance plus ou moins grande des faits, le rapport plus ou moins sensible qu’ils ont entre eux est l’unique règle des physiciens, soit pour expliquer les faits inconnus, soit pour en découvrir de nouveaux 1 » (. Élém . de phil ., ch. v, §6).

Des deux opérations dont l’analogie se compose, nous avons déjà

1. « Le Sage, de Genève, dit D. Stewart (Elém., t. II, p. 290, note), met la méthode d’hypothèse en contraste avec la méthode d’analogie, comme si elles étaient radicalement distinctes, ou même opposées dans leur esprit ; tandis qu’il est évident, ce me semble, que toute hypothèse qui possède un degré suffisant de plausibilité pour mériter quelque attention, doit avoir été suggérée d’abord par la considération d’une analogie. » — L’étude très intéressante de Le Sage se trouve à la fin du second volume des Essais de philosophie de Prévost, de Genève.

analysé la première, l’aperception de la ressemblance ( Psych ch. xix). Nous avons dit que cette aperception résultait d’une association d’idées par ressemblance l, et nous avons cherché l’origine, les conditions de semblables associations : c’était faire la Psychologie de l’analogie.

Il nous faut ici considérer la seconde de ces opérations, la supposition d’une analogie, et la considérer dans ses rapports avec la première ; ce sera étudier l’analogie à titre d’inférence: ce sera faire

la Logique de l’analogie.

1. A parler rigoureusement, on peut, dans cette première opération ellemême, distinguer trois opérations élémentaires : 1° perception d’un certain objet ; 2° conception, par le moyen d’une association, d’un objet qui présente avec le premier quelque analogie ; 3° aperception de ce rapport d’analogie. On a vu aux chapitres sur l’association et sur le jugement que l’aperception des rapports ne précède pas l’association, qu’elle ne se confond pas avec l’association, mais qu’elle la suit.

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