CHAPITRE XIY
DE L’HYPOTHÈSE (Suite)
l’analogie; ses rapports avec l’induction
Divers sens du mot analogie. — Le mot analogie signifie à la fois une propriété des choses et un procédé de l’esprit.
Comme propriété des choses, l’analogie est une espèce, ou mieux un degré de ressemblance. La ressemblance en général peut être ou absolue, auquel cas elle se nomme identité; ou imparfaite, c’està-dire mêlée de différence, auquel cas on la nomme analogie. L’usage applique spécialement ce mot aux cas où les différences sont très sensibles et les ressemblances éloignées.
Par suite, dans le sens le plus étroit, on réserve le nom d’analogie aux cas où les objets mêmes que l’on compare sont différents, mais où certains rapports qu’on découvre en chacun d’eux sont semblables. Ainsi on appelle analogues des organes qui, appartenant à deux classes d’êtres distinctes, n’ont pas la même forme, mais remplissent les mêmes fonctions, ou sont composés d’un même nombre de parties, ou présentent les mêmes connexions. — Entre l’esprit et la matière, il n’existe pas de ressemblance, mais seulement des analogies. — Entre des langues de souches différentes, le vocabulaire est distinct ; mais l’ordre syntaxique présente souvent des analogies. — Toute ressemblance est un rapport. L’analogie est un rapport (de ressemblance) de rapports (quelconques : nombre, position, finalité, etc.).
Comme procédé de l’esprit, l’analogie est un raisonnement qui, d’une analogie, c’est-à-dire d’une ressemblance donnée sur certains points, infère une analogie, c’est-à-dire une ressemblance sur d’autres points. Il n’est pas d’ailleurs nécessaire de distinguer les cas où l’analogie constatée ou inférée est une ressemblance dans les termes , de ceux où elle est une ressemblance dans les rapports : les mêmes observations s’appliquent à l’un et à l’autre cas1.
1. Si d’une ressemblance de nature entre deux organes on infère la ressemblance des fonctions, l’analogie constatée est une ressemblance de termes, l’ana-
Distinction de l’analogie et de l’induction. — Ayant parlé ailleurs de Yaperception des analogies, nous n’avons à nous occuper ici que de l’inférence analogique. En quoi se distinguet-elle de l’inférence proprement inductive?
Elle s’en distingue par deux endroits : 1° l’analogie est proprement une déduction fondée sur une induction préalable; 2° l’analogie est toujours hypothétique , tandis que l’induction, théoriquement, sinon toujours dans l’application, est certaine.
1° L’analogie va en apparence du particulier au particulier. — L’induction consiste essentiellement à affirmer la liaison universelle de deux termes dont on a démontré que leur succession ou leur concordance, dans les cas constatés, était une liaison causale. Par exemple, si l’on a démontré, pour certains cas observés, que les phénomènes A et B étaient entre eux dans le rapport de cause à effet, on infère par induction que la liaison de A à B est universelle.
Maintenant, comment procède l’analogie? — Soient deux objets : A, B. Entre ces deux objets je constate une analogie : par exemple, qu’ils possèdent en commun les caractères a, b , c. Dans le premier, A, je constate de plus la présence du caractère f. De l’analogie constatée sous le rapport des caractères a, b , c , j’infère qu’une analogie existe aussi entre les deux objets sous le rapport du caractère f , c’est-à-dire que j’infère la présence de f dans le second objet, B.
L’induction procède donc du particulier au général , des faits à la loi ; l’analogie procède du particulier au particulier , du fait au fait. Ainsi, dans l’argument appelé exemple, et qui n’est autre chose qu’un raisonnement par analogie, on allègue un fait comme preuve d’un autre fait. Dans l’usage mémorable qu’il faisait de l’analogie, Cuvier alléguait de même le fait de l’organisation des espèces vivantes comme preuve de l’organisation des espèces fossiles.
En réalité, du général an particulier; c’est une déduction. — Mais ceci même est-il bien exact? Nous avons dit ailleurs (ch. vi, p. 82), contrairement à l’opinion de Stuart Mill, qu’il n’y a pas de raisonnement du particulier au particulier; qu’un fait n’acquiert force de preuve que parce qu’on lui prête force de loi; et nous avons trouvé la reconnaissance implicite de cette vé-
logie inférée est une ressemblance de rapports. C’est l'inverse si, de la ressemblance des fonctions, on infère la ressemblance de nature.
L’ANALOGIE
rité dans cet aveu même de Stuart Mill, que si un fait peut servir de preuve à un autre fait, il peut aussi bien servir de preuve à un nombre illimité de faits de la même espèce. Donc tout raisonnement par analogie implique, outre l’allégation du cas, ou des cas particuliers, A, dans lesquels on a constaté la présence des caractères a , b, c, plus la présence du caractère f , la supposition que ces caractères sont liés par une loi. Otez cette supposition, la rencontre de / avec a> b} c} dans A, est alors conçue comme un fait de hasard. Et si cette rencontre est conçue comme un pur hasard, comment pourrait-elle servir de fondement à l’inférence qui s’en tire touchant la rencontre de ces mêmes caractères dans B ? — Par conséquent, le raisonnement analogique peut s’exprimer sous cette forme : la rencontre des caractères a , b, c et f dans A est une loi ou peut se présumer telle ; donc a , b, c étant donnés dans B, f doit y être aussi donné.
Donc V induction procède du particulier au général ; V analogie procède du général au particulier : elle est une déduction appuyée sur une inférence inductive préalable1.
H° L'analogie est hypothétique. — En second lieu, l’analogie se distingue de l’induction par son caractère hypothétique. — En fait, sans doute, aucune induction n’est absolument certaine, puisque toute induction présuppose l’expérience, et que l’expérience est toujours susceptible d’erreur. Mais, si nous supposons tou'.e erreur écartée du côté de l’expérience, et la détermination de la cause rigoureusement faite, l’induction qui généralise ce rapport reconnu pour un rapport de causalité n’est affectée d’aucun autre doute que celui même qui peut affecter le principe des lois, fondement de toute induction, doute qui est, comme on l’a vu, infinitésimal. Donc, sous ces réserves, on peut dire que l’induction est en soi absolument certaine.
Au contraire, toute analogie est hypothétique. Elle l’est au moins pour une raison, elle l’est quelquefois pour deux.
A. A cause de la différence des cas. — Dans tous les cas, une cause d’incertitude qui affecte l’analogie, c’est la différence qui existe entre le cas qui fait l’objet de l’inférence et le cas, ou mieux la loi, qui sert de fondement à l’inférence. Cette cause d’incertitude ne pèse pas sur l’induction. En effet l’induction, comme on l’a vu,
1. Le raisonnement appelé exemple implique donc une induction suivie d’une déduction. P erre a joué et s’est ruiné ; donc les joueurs se ruinent. Les joueurs se ruinent, donc toi, qui joues, tu te ruineras.
va du même au même ; lorsqu’elle généralise un rapport reconnu comme un rapport causal, elle suppose expressément que les termes de ce rapport resteront rigoureusement identiques et qu’aucune circonstance concomitante n’interviendra pour entraver le fonctionnement de la loi. Des cas observés aux cas inférés les termes de la loi doivent être égaux, et toutes choses d'ailleurs doivent être égales. — Ou, plus exactement, l’induction proprement dite n’a pas à s’inquiéter des circonstances concomitantes, parce qu’elle ne procède que dans l’abstrait. Les cas qu’elle embrasse sont proprement des cas idéaux, des cas théoriques, entre lesquels on suppose une parfaite identité, sauf la différence du temps et de l’espace, qui ne tire pas à conséquence, vu que le temps et l’espace, étant homogènes dans toutes leurs parties, constituent des milieux neutres et indifférents1. Voilà pourquoi l’induction est certaine, c’est que, procédant dans l’abstrait, elle se donne à elle-même par hypothèse les conditions idéales qu’elle requiert.
Mais l’analogie, au contraire, va du particulier, ou mieux du général au particulier. Or tout cas particulier qui se présente diffère plus ou moins et des autres cas particuliers précédemment observés, et du cas abstrait de la formule inductive qui les résume. Donc, si l’induction affirme le même du même absolu, l’analogie affirme le même de ce qui est simplement semblable ou analogue, c’est-àdire à la fois semblable et différent. Et comme l’identité fait la force de l’induction, la différence qui se mêle à la ressemblance fait la faiblesse plus ou moins grande de l’analogie 2.
1. Le temps entre, il est vrai, dans l’énoncé de certaines lois, par exemple dans l’énoncé de la loi de la pesanteur. Mais le temps représente ici la continuité, l’accumulation d’influence d’une cause positive. La preuve que, même alors, le temps, en soi, ne fait rien à l’affaire, c’est que, si l’on suppose toutes choses restant les mêmes, l’énoncé de la loi de la pesanteur, tel que l’a formulé Galilée, sera valable pour tous les temps.
2. Par ce qui vient d’être dit, on voit que nous prenons ici le mot induction dans un sens précis et rigoureux qu’on ne lui donne pas d’ordinaire dans la pratique. Dans la pratique on appelle induction : 1° la généralisation par laquelle on s’élève du fait à la loi ; 2° l’application que l’on fait de cette loi à des cas particuliers supposés de la même espèce ; 3° l’extension de cette loi à des cas que l’on sait être plus ou moins différents et éloignés des cas visés par la loi. C’est particulièrement cette dernière inférence que les savants appellent induction (voy. Cournot, Essai sur les fonds de nos conn., t. I, ch. iv), « ne croyant pas nécessaire de donner un nom à une opération d’esprit aussi stérile en apparence que celle-ci : Toutes les pierres abandonnées à elles-mêmes sont tombées, donc toutes les pierres tomberont » (P. Janet, Traité élém., p. 494) ; ou encore à celle-ci : « Toutes les pierres tomberont, donc cette pierre tombera ». — Mais le logicien voit en tout ceci des difficultés théoriques qui n’arrêtent pas le savant ; c’est pourquoi il doit avec soin noter et distinguer ces diverses opérations. Or dans la rigueur logique du terme, c’est la première seule
L’ANALOGIE