MÉTHODE DES SCIENCES MORALES
1# TÉMOIGNAGE, CRITIQUE HISTORIQUE. 2? APERÇU SUR LA MÉTHODE DE LA SCIENCE SOCIALE
Division des sciences morales : science du réel,
science de l’idéal. — Toute science a pour fin la recherche du général. Mais nos idées générales sont de deux sortes : il en est qui sont des copies, il en est qui sont des modèles. Telles sont, d’une part, l’idée générale du vertébré avec les éléments et les rapports de ces éléments qu’elle implique, et, d’autre part, l’idée du cercle géométrique avec les éléments et les rapports de ces éléments qu’elle implique. — Les sciences se subdivisent donc en sciences du réel, qui procèdent par analyse , et sciences de l’idéal, qui procèdent par construction : telles sont, pour les sciences de l’ordre physique, d’une part, la physique ; d’autre part, la géométrie.
La même subdivision s’applique aux sciences de l’ordre moral. Dans ces sciences on peut aussi se proposer deux fins différentes : dégager les formes et les lois réelles de la nature humaine et de la vie humaine dans ses différentes manifestations; ou bien construire le type idéal de la nature et de la vie humaine dans ses différentes manifestations. Telles sont les fins respectives que se proposent, d’une part, la Psychologie, l’Histoire, etc.; d’autre part, la Morale, la Politique, etc.
L’idéal est Ici pratique. — Mais ici l’idéal présente un caractère particulier. Les formes parfaites conçues par le géomètre sont bien comme des prototypes, dont les formes des objets *oncrets s’écartent plus ou moins. Mais il ne nous paraît pas autrement désirable que ces formes parfaites soient réalisées dans les objets naturels. Nous ne songeons point, sauf quand il est nécessaire pour les besoins de notre industrie, à façonner les objets d’après ces formes idéales, non plus qu’à mouler notre propre corps dans un cadre géométrique. Le monde, semble-t-il, aurait plus à perdre
qu’à gagner à devenir plus géométrique qu’il n’est. — Au contraire, les formes d’action, de vie, de conduite, conçues par le moraliste et le politique, sont présentées par celui qui les conçoit comme des modèles que l’on doit imiter, comme des buts que l’on doit poursuivre. C’est à titre de fins qu’il les propose, parce qu’il les conçoit comme des biens. Si, comme le pense Aristote, l’idée de beauté n’est pas étrangère aux sciences mathématiques, à coup sûr les idées de fin et de bien ne sont pas de leur domaine. Au contraire, la Morale et la Politique sont précisément des sciences de la fin ou du bien. C’est pourquoi leur objet dernier n’est pas la connaissance, mais l’action conforme à cette connaissance.
Donc, en résumé, dans les sciences de l’ordre physique on peut, comme dans les sciences de l’ordre moral, distinguer des sciences du réel et des sciences de l’idéal; mais, dans l’ordre physique, les sciences du réel et de l’idéal sont également théoriques 1 ; dans l’ordre moral seulement, les sciences de l’idéal sont en même temps des sciences pratiques .