TÉMOIGNAGE, CRITIQUE HISTORIQUE
li’!»istoii*e î trois éléments. — Les principales sciences morales théoriques sont la Psychologie, les Sciences historiques, les Sciences philologiques.
Nous avons traité ailleurs de la méthode de la Psychologie; les Sciences philologiques sont d’un ordre trop spécial pour qu’il soit nécessaire d’en parler dans un traité de Logique générale. Il nous suffira de dire ici quelques mots de la méthode de l’Histoire.
L’Histoire est la science du passé des sociétés humaines; c’est en quelque sorte, comme on l’a dit, la mémoire de l’humanité.
Elle implique : l°la Critique historique, qui recueille et discute les témoignages; — 2° l’Histoire proprement dite, qui raconte les faits passés et, autant qu’il se peut, les explique par leurs causes particulières ou générales ; — 3° la Philosophie de l’histoire, qui essaye de discerner ces deux sortes de causes dont l’action composée fait la vie des peuples, élimine les premières, dégage les secondes et
1. Il se peut d’ailleurs qu’à ees sciences théoriques se rattachent des ai ls pratiques: par exemple à la physique, à la chimie, à la biologie, ragricullure; a la physiologie et à l’anatomie, la médecine.
extrait ainsi de l’infinie variété dont l’Histoire présente le tableau, un corps de vérités proprement scientifiques, c’est-à-dire générales et susceptibles d’être formulées en lois.
Du témoignage : son importance. — La Critique historique est un cas de la critique du témoignage.
Le témoignage est le rapport verbal ou écrit d’un ou de plusieurs témoins sur un fait. Le témoin est celui qui a vu ou entendu quelque fait et qui en peut faire un rapport. On ne confondra pas le témoignage proprement dit, qui s’exerce en matière de faits, avec Y autorité, qui s’exerce en matière de doctrines.
L’importance du témoignage comme moyen d’information est immense. La vie sociale est en grande partie fondée sur le témoignage. En outre, comme individus, nous recourons plus de cent fois par jour au témoignage d’autrui. Grâce au témoignage, notre expérience personnelle s’étend et se multiplie; chacun collabore avec tous et tous avec chacun. Pour remédier à l’imperfection de leurs organes sensibles, les savants imaginent des appareils enregistreurs de tout genre, témoins scrupuleux qui font pour eux les observations. Les témoins sont pour nous tous comme des appareils enregistreurs qui notent les faits et nous les rapportenl. Grâce au témoignage, nous avons tous, pour ainsi dire, des milliers dyeux, d’oreilles et de mains, et des yeux, des oreilles, des mains qui peuvent voir, entendre, ou toucher à la fois dans les temps et les lieux les plus divers.
Principe de la foi au témoignage. — Comment justifier la foi au témoignage? — Reid ne perd pas l’occasion de recourir ici une fois de plus à des instincts innés : il invoque un instinct de véracité et un instinct de crédulité. — Il n’est nul besoin d’admettre l’existence primitive de ces instincts. La véracité et la crédulité sont des faits généraux qui s’expliquent eux-mêmes par un fait ai térieur, lequel suffit à justifier l’usage du témoignage : en fait, l’homme parle pour exprimer sa pensée; c’est l’utilité naturelle du langage; ce n’est pas pour un autre usage qu’il existe. C’est à cette fin que nous parlons nous-mêmes. Une induction toute naturelle nous fait juger que c’est à cette même fin que les autres parlent, et cette induction se vérifie à chaque instant. D ’où il suit que ce n’est pas, à proprement parler, notre croyance au témoignage
qui a besoin d’explication, c’est bien plutôt notre défiance à l’égard du témoignage. Mais cette explication n’est d’ailleurs pas difficile à trouver : en fait, aussi, tout homme se trompe ; et en fait également, une fois ou l’autre, tout le monde cherche à tromper. De là il résulte que, si l’on peut ordinairement se fier au témoignage, il est sage de ne pas s’y fier toujours, sans réserve et sans précaution.
Difficulté : principe proposé. — Mais ici surgit une difficulté : puisque l’erreur est possible, puisque le mensonge est possible, jamais aucun témoignage ne pourra nous procurer une parfaite certitude. Or en fait, dira-t-on, il est bien des cas où, sur la foi du témoignage, nous croyons une chose en toute certitude. Ne suis-je pas absolument certain de l’existence de la ville de Londres, que je n’ai pourtant jamais vue? Il y a donc un écart, une disproportion entre les raisons de croire et la croyance. Les raisons de croire ne sont pas absolues, la croyance est absolue. D’où, suivant quelques philosophes *, la nécessité d’admettre, pour expliquer la confiance accordée au témoignage, un certain principe de transcendance qui nous donne du mouvement pour dépasser le degré de certitude que la valeur raisonnée du témoignage autorise, et qui nous porte jusqu’à l’extrême limite de la certitude absolue1 2.
Réponse : 1° Il est inutile ou impuissant. — A cette théorie on peut répondre, ce semble : d’abord, qu’elle ne résout pas le problème qu’elle pose ; et, en second lieu, que le problème tel qu’elle le pose n’existe pas.
Elle ne résout pas le problème qu’elle pose, car si la valeur raisonnée d’un témoignage est réellement insuffisante, à nos propres yeux, pour justifier une certitude absolue, aucun principe, qui ne fournira pas lui-même une garantie collatérale de ce témoignage, ne saurait justifier une certitude absolue. Or le principe de transcendance ne peut évidemment fournir cette garantie. Il n’apporte aucune preuve, aucune raison de croire précisément applicable au cas en question. Il n’est donc qu’une sorte de tendance vague, générale, aveugle de l’esprit3. Gomme tel, il peut bien avoir, en fait,
1. Voyez sur ce sujet un très intéressant mémoire de M. Naville ( Comptes rendus de l'Acad. des sc. mor. et pol. , avril 1873).
2. C’est le même principe, dit-on, qui autorise en géométrie l’induction qui se fait du polygone régulier à la circonférence sa limite.
3. En géométrie, lorsqu’on passe du polygone régulier à la circonférence, on a une raison précise d’étendre d’un cas à l’autre les propriétés démontrées pour le polygone seulement: c’est que, comme dit Leibniz, on aperçoit clairement que les mêmes raisons subsistent toujours. Mais ici, un témoignage étan
l’influence qu’on lui prête pour qui ne raisonne pas ses croyances. Il sera nul et non avenu pour quiconque veut fonder sa croyance sur des motifs raisonnés. Or c’est seulement de croyance raisonnée qu’il est ici question.
En deux mots, ou celui qui fait usage du témoignage raisonne sa croyance, ou il ne la raisonne pas. S’il ne la raisonne pas, un témoignage supposé sensiblement très probant, est pour lui une preuve pleine et entière, parce qu’il n’en perçoit pas le défaut; auquel cas, nul besoin d’un principe auxiliaire pour expliquer sa parfaite certitude. — S’il la raisonne, et s’il perçoit le défaut du témoignage, aucun principe qui ne complète pas la preuve ne saurait compléter sa certitude. Dans le premier cas, le principe allégué est inutile ; dans le second, il est impuissant.
2° La difficulté signalée n’existe pas. — Mais le problème lui-même est mal posé. En effet, l’écart allégué entre la valeur raisonnée du témoignage et la certitude engendrée n’existe pas. Il n’y a pas proprement de certitude rationnelle absolue qui soit engendrée par le témoignage. Les exemples qu’on apporte sont mal interprétés. Ou bien il s’agit en effet d’une certitude rationnelle, auquel cas la certitude absolue dont on parle a d’autres fondements que le témoignage; ou bien il s’agit d’une certitude fondée sur le seul témoignage, auquel cas on n’a affaire qu’à une certitude morale, c’est-à-dire à une certitude qui, pratiquement, équivaut à une certitude absolue, mais qui, rationnellement, n’est pas une certitude absolue et qui admet la possibilité d’un doute, précisément dans la mesure où le témoignage lui-même demeure affecté d’un doute possible. Ces distinctions sont bien mises en évidence dans le passage suivant :
« M. Naville (Pillon, Crit. phil ., 1873, t. II, p. 102), voulant citer un cas de témoignage propre à engendrer la certitude, c’est-à-dire un état d’esprit qui exclut tout élément de doute, croit pouvoir prendre l’existence de la ville de Londres.... Mais, quand je me consulte sur le motif qui me fait croire à l’existence de faits de ce genre, je trouve que ce qui me touche n’est pas précisément la circonstance qu’ils me sont attestés par tels voyageurs, tels écrivains et telle transmission de témoignages. Voici ce que c’est :
» 1° Le fait supposé est en général de nature à tomber sous l’obser-
supposé incertain en soi et destitué de garanties collatérales, quelle raison peuton tirer soit de ce témoignage même, soit de la raison en général, de l’estimer plus certain qu’il n’est reconnu?
vation des hommes, sans mélange d’interprétation et de commentaires, sans influence d’idées préconçues, etc.
» 2° Les hommes ne se portent pas seulement témoins vis-à-vis de moi ; ils font plus, tous ceux d’entre eux qui s’occupent et se sont occupés de ce fait, à ma connaissance, agissent comme s’ils en avaient la plus parfaite certitude.
» 3° L’admission du fait rend raison (jugement de causalité) d’une foule d’autres faits contemporains ou postérieurs auxquels je crois déjà et qui manqueraient de fondement ou ne se relieraient plus entre eux si l’on supprimait cet anneau nécessaire.... L’existence historique de Napoléon, pour citer un exemple, est la cause que nous envisageons pour nous expliquer le nombre immense, harmonique et prolongé des phénomènes à notre connaissance qui impliquent cette existence, et nous n’apercevons aucun motif imaginable d’avoir recours à d’autres causes qui soient différentes ou exclusives de celle-là, pour rendre compte de ces mêmes phénomènes. En un tel cas, la certitude humaine atteint vraiment son apogée quant aux faits de l’ordre empirique et non directement saisis. »
Que si, au contraire, la parole d’un témoin 1 est notre seule garantie de la réalité d’un fait attesté, alors, par cela même qu’il n’est jamais rigoureusement démontré, ni démontrable, que le témoin ne peut ni s’être trompé, ni chercher à tromper, la croyance engendrée peut bien équivaloir en fait et pratiquement à la certitude (au point par exemple de faire condamner un homme à mort) ; mais, en tant que croyance raisonnée et philosophique, elle n’est pas, elle ne peut pas être absolue. — Et cette adhésion morale sans réserve à des choses qui sont pour nous seulement probables, n’a rien qui doive étonner. Elle n’est point particulière au cas du témoignage, et il n’y a pas à en chercher bien loin l’explication. Elle est exigée par la vie. « L’homme le plus attaché à la vie met son existence au hasard à toute heure du jour. Chacun sait bien qu’il ne peut faire un pas en sûreté dans la rue sur une meilleure assurance que celle d’une probabilité, et même très calculable » (Pillon, ibid.). Or on peut souvent compter sur des probabilités aussi considérables au sujet de faits non observés qu’on affirme sur la foi seule du témoignage.
Rc&umé. — L’explication de la foi au témoignage n’a donc rien de bien mystérieux, elle ne repose ni sur des instincts spéciaux , ni sur un principe spécial; elle s’explique et tout ensemble se justifie
1. Je dis un témoin, car l’accord de plusieurs témoins est un fait distinct du témoignage lui-même, un fait en quelque sorte physique ou psychologique, qui peut fournir une preuve bien supérieure à la somme des probabilités résultant des dépositions de chaque témoin pris séparément.
RABIER. — Logique.
par le principe de raison. En effet, trois causes, sans plus, peuvent être assignées à un témoignage: la mauvaise foi, une illusion, la réalité du fait attesté. Dans la mesure où les deux premières hypothèses sont jugées improbables, le principe de raison fonde la probabilité de la troisième.
Critique du témoiguage : méthode générale. — De là
ressort la méthode à suivre dans la critique du témoignage. Au fond, cette critique n’est qu’toi cas de la recherche de la cause ; et, comme toute recherche de la cause, celle-ci procède par la méthode des exclusions.
Règle» particulière». — Deux cas doivent être distingués : le témoin est unique , ou il y a plusieurs témoins.
I. Dans le premier cas, pour éliminer les deux causes qui peuvent vicier un témoignage, à savoir : l’erreur ou le mensonge, on n’a d’autre ressource que la connaissance que l’on peut avoir du témoin lui-même, de son intelligence en général, de sa compétence dans le cas particulier dont il s’agit, de son caractère, de sa véracité habituelle, de ses passions, de ses intérêts. Bien souvent la plupart des données nécessaires pour se prononcer avec quelque sécurité sur ces différents points font défaut. L’assertion d’un témoin unique demeure alors fort sujette à caution. En aucun cas, on ne possède toutes les données nécessaires pour se prononcer sans aucune chance d’erreur1. L’assertion d’un témoin unique ne saurait donc jamais justifier une absolue certitude.
IL Dans le cas de plusieurs témoins, on procède de même pour chacun d’eux. — Mais ici, indépendamment du témoignage de chacun, un nouvel élément de preuve est donné : à savoir l’accord des témoins eux-mêmes. Cet accord est un fait nouveau et distinct qu’il faut expliquer, et si aucune entente, aucune cause générale d’illusion, aucune passion, aucun intérêt communs n’ont existé qui puissent en rendre compte (ce qu’il est souvent assez facile d’établir), l’assertion des témoins peut être à bon droit tenue comme vraie. Il n’est même pas nécessaire pour cela que le nombre des témoins soit très grand.
€ Si je demande à un homme qui chemine le long d’une voie ferrée s’il a vu passer tel train, et si j’adresse un peu plus tard la même question à un second passant dans les mêmes conditions, et puis à un
1 II s’agit de prouver un fait négatif, à savoir l'absence de cause susceptible de produire l’illusion ou le mensonge. Or, règle générale, il est fort difficile de prouver un fait négatif.
troisième, etc., et si tous répondent affirmativement, dès les premiers témoins j’arrive à une probabilité extrêmement élevée et qui ne peut plus que croître bien moins rapidement au delà. Mon vrai motif de croire vient de ce que, n’ayant nulle raison de faire des hypothèses sur le plus ou moins de véracité de personnes inconnues, et le fait en question étant de nature toute matérielle et d’observation élémentaire et désintéressée, je rapporte, dès mes premiers interrogatoires, la circonstance de l’accord des réponses obtenues à une cause, de probabilité rapidement croissante, savoir la réalité d’un fait observé. ï (Pillon, ibid.)
Que si, au contraire, les témoins sontdft désaccord, on les partage en groupes ; on compte, on pèse les témoignages contradictoires, et l’on choisit s’il y a lieu. Il va de soi d’ailleurs qu’un nombre même très petit de témoignages de haute valeur doit l’emporter sur un nombre même très grand de témoignages suspects.
Probabilité intrinsèque des faits : règles. — Mais ce n’est pas seulement par un témoignage contraire qu’un témoignage donné peut être affecté d’un certain déchet, c’est aussi par la nature même du fait rapporté. Un témoignage qui paraîtra suffisant pour un certain fait de nature vulgaire paraîtra à bon droit insuffisant pour un autre fait de nature extraordinaire. On peut dire que, avant tout témoignage, chaque fait porte en soi un certain coefficient de probabilité ou d’improbabilité, résultant de sa nature même. Dans certains cas, la probabilité du fait et la probabilité du témoignage s' additionnent ; mais, dans d’autres cas, l’improbabilité du fait et la probabilité du témoignage se détruisent; et il peut se faire que celle-là soit assez forte pour annuler entièrement celle-ci. D’où cette remarque de Cournot ( Exposition de la théorie des chances , p. 413) : « Il faut admettre pour le témoignage d’un même témoin des probabilités variables pour chaque catégorie de faits *. » Que le témoin le plus autorisé vienne dire qu’il a vu tout à l’heure un rocher se détacher du sol et s’élever spontanément vers le ciel, tout homme de sens tiendra son témoignage en pareil cas pour nul et non avenu.
1. Cité par M. Pillon, ibid. L’opinion de Poisson et de Laplace est aussi rapportée : « Dans les questions de doute et de critique, dit Poisson, auxquelles s’applique le calcul des probabilités, lorsqu’il s’agira de savoir si un fait attesté par un témoin est vrai ou faux, on devra tenir compte, non seulement de la chance d’erreur du témoin, mais encore de nos connaissances antérieures à son témoignage » ; et, dans tous le cours de son analyse du problème mathématique des témoignages, ce géomètre attribue une placé essentielle à « la probabilité de la vérité du fait avant qu’il fût attesté par le témoin », ce qui le conduit à faire descendre extrêmement bas la probabilité de certains faits pourvus d’attestations extrêmement nombreuses (voy. Poisson, Recherches sur la probabilité des jugements, p. 98 et suiv.).
En jugeant de la sorte, nous ne faisons, en quelque façon, comme l’a remarqué Hume dans son Essai sur les miracles , qu’opposer témoignage à témoignage, car quel est le fondement de cette croyance que les rochers ne s’élèvent pas spontanément dans les airs, sinon le témoignage de l’humanité tout entière, dans tous les temps et tous les lieux, autant qu’il nous est possible de le connaître, et aussi le témoignage de nos propres facultés perceptives1 ?
Ces règles quoique peu sûres sont bien fondées. — Ces règles, d’ailleurs, sont bien loin de nous mettre à l’abri de l’erreur. Car cette sorte de témoignage antécédent, que nous opposons au témoignage touchant un fait jusqu’alors ignoré de nous, peut être un témoignage fort incomplet. En d’autres termes, l’état actuel de nos connaissances, duquel nous inférons l’impossibilité du tait attesté, peut être lui-même plein de lacunes et d’erreurs. Ainsi, avant la découverte de l’Australie, le fait qu’il y avait des cygnes noirs devait paraître fort improbable ; ainsi ce roi de Siam, dont parle Locke, devait tenir pour incroyable le fait que l’eau puisse se durcir au point de supporter des éléphants.
Pourtant ces règles sont légitimes, comme celles que donne en général le calcul des probabilités. Ce calcul conduit souvent à attribuer un certain degré d’improbabilité à des choses certaines et nécessaires, et un certain degré de probabilité à des choses réellement impossibles. Il n’en est pas moins fort légitime, ayant pour but de mesurer non pas tant une qualité des événements en eux-mêmes, que le degré de confiance que nous pouvons avoir dans leur arrivée d'après ce que nous en savons actuellement. Le calcul des probabilités a simplement pour objet de rendre notre attente raisonnable et scientifique, en la mettant d’accord dans sa nature et dans ses degrés avec les données que nous possédons. Il en est exactement de même, pour la même raison, des règles concernant les faits attestés par le témoignage. Il est légitime, il est nécessaire de s’appuyer sur les faits que l’on connaît pour juger de la probabilité ou de l’improbabilité de ceux qu’on ne connaît pas. La seule réserve à faire, c’est de ne pas ériger la science que l’on possède en science absolue et en mesure absolue du vrai et du faux, du possible ou de
1. Il est juste de remarquer cependant que la contradiction n’est pas directe, car les témoignages opposés ne portent pas sur les mêmes faits. Le témoignage en question contredit seulement la croyance en une loi générale induite des témoignages concernant des faits antérieurs. — Il faut remarquer aussi que l’on peut soutenir, comme on l’a expliqué ailleurs ( Psych ., ch. xxxix, § 4), la réalité d’un miracle sans admettre aucune violation d’une loi naturelle.
l’impossible. «Il faut toujours, dit Claude Bernard, garder sa liberté d’esprit et croire que dans la nature, l’absurde, suivant nos théories, n’est pas toujours impossible » ( Introd . à lèt . de la méd. exp., p. 66).
Critique historique : sources de l’histoire. — Les
règles de la Critique historique ne sont qu’une application particulière des règles générales du témoignage.
Les sources de l’histoire sont : 1° les traditions orales ; 2° les monuments; 3° les écrits.
Critique des traditions. — La tradition est la transmission orale d’un lait réel ou imaginaire. Il y a des traditions dont le fond et la forme sont également fictits. On assiste perpétuellement, même de nos jours, à l’éclosion de traditions de ce genre. — Dans certains cas, le noyau primitif de la tradition est un fait réel. Mais l’imagination, une imagination que ne retenait aucune connaissance des lois de la nature, s’exerçant sur ce fait pendant une suite plus ou moins longue de générations, l’a rendu méconnaissable. « De là vient que toutes les origines des peuples sont absurdes. » Parfois la tradition amplifie démesurément les choses; d’autres fois elle les rapetisse, et condense par exemple une dynastie dans un règne, des siècles dans une année. Aucune analyse au monde n’est capable de dégager sûrement , dans une tradition, la réalité, de la légende. C’est pourquoi, en l’absence de témoignages d’un autre genre, aucune tradition ne doit être tenue comme preuve de son contenu, mais seulement comme indice de l’état mental, religieux, politique, social, etc., du milieu où elle s’est formée et accréditée. Ainsi les légendes touchant la guerre de Troie n’apprennent avec certitude aucun fait historique, mais révèlent beaucoup de choses sur la civilisation primitive de la Grèce et de l’Asie.
Critique des monuments. — Touchant les monuments (tombeaux, statues, arcs de triomphe, etc. *), il faut se demander s’ils sont authentiques , c’est-à-dire s’ils appartiennent bien à tel peuple ou à telle époque, et s’ils sont sincères , c’est-à-dire s’ils ne sont
1. Parmi les monuments, il faut distinguer les monuments de la vie privée (maison, meubles, bijoux, etc.), qui nous renseignent sur les mœurs, les arts, l’industrie, etc.
pas l’œuvre de la flatterie, du mensonge, etc. « N’a-t-on pas, pendant la guerre de 1740 des Anglais contre le roi d’Espagne, frappé une médaille qui attestait la prise de Carthagène par l’amiral Yernon, tandis que cet amiral levait le siège?» (Encycl., art. Histoire.)
Critique des écrits. — Pour les écrits (procès-verbaux, journaux, mémoires, histoires proprement dites, etc.), la critique doit porter d’abord sur Y ouvrage dont il faut vérifier Y authenticité et Y intégrité, puis sur Y auteur lui-même. Raconte-t-il ce dont il a été le témoin : on le traite comme un témoin ordinaire : on apprécie sa compétence, sa bonne foi, etc. — Écrit-il d’après d’autres témoignages : il faut alors savoir quelles sont ses sources, et ce qu’elles valent.
La certitude de l’histoire décroit-elle ? — Au sujet de la certitude historique telle qu’elle peut résulter de la critique des témoignages, on s’est posé la question de savoir si cette certitude ne va pas diminuant à mesure qu’on s’éloigne des faits rapportés. Un géomètre anglais, Craig, a répondu affirmativement, et, appliquant ce principe à la certitude des faits du siècle d’Auguste, il a calculé que ces faits cesseraient d’être croyables à partir de l’an 3153. Daunou et avant lui d’Alembert ( Éléments de phil., ch. v, § 6, de l’Art de conjecturer) ont surabondamment réfuté ce sophisme, et montré que, si l’affaiblissement de la probabilité d’un fait est incontestable quand ce fait est appuyé seulement sur le témoignage verbal, il n’en est pas de même quand le fait est transmis par écrit. Le témoignage une fois fixé dans un livre, sa probabilité demeure fixe. « Dès qu’on ne pourra douter, par exemple, que Tite Live n’ait écrit son histoire, l’existence de Scipion ne sera pas plus douteuse dans dix siècles quelle ne l’est aujourd’hui. »
§ III
Histoire proprement dite : ce qu’elle ajoute aiu
témoignages : inférences. — La Critique historique n’est pas l’Histoire, et Pascal se trompe en mettant l’Histoire au nombre de ces sciences qui ont uniquement pour but de savoir ce que les auteurs ont écrit {Frag. d’un traité du vide). « Elles consistent bien plutôt, dit M. Havet, à démêler, à travers ce qu’ils ont écrit, ce qui a été. » Or les témoignages qui nous restent du passé sont toujours incomplets et discontinus. Le travail de l’historien consiste
à reconstituer le tout d’après des parties, ou la suite d’après des moments. Son œuvre est analogue, d’une part, à celle de l'anatomiste qui, d’après quelques vestiges d’une espèce fossile, essaye de se figurer l’ensemble de son organisme ; d’autre part, à celle de l’astronome qui, ayant relevé quelques positions d’un astre dans le ciel, essaye de les relier par un tracé continu. — On ne remarque pas assez combien, dans les livres d’Histoire même les plus recommandables, est petite la part des faits bruts dûment établis, combien grande la part d’interprétation, d’explication, d’inférence, qui sert à les mettre en œuvre et sans laquelle la lecture de l’Histoire ne serait même pas tolérable. Rien n’est plus difficile, même dans les sciences des faits matériels, que de dégager les faits réellement observés de toute interprétation associée (ch. vu, § 2) : que sera-ce s’il s’agit de faits de l’ordre moral? Le récit des faits de cet ordre, même contemporains, est inévitablement composé en grande partie d’inférences personnelles surajoutées aux faits constatés ; il en est de même, à plus forte raison, s’il s’agit du récit des faits passés : « Que Charles Ier a été exécuté, c’est un fait ; mais la question de savoir quels motifs déterminèrent Cromwell et les puritains à l’exécuter ne peut être résolue que par une induction et une induction difficile » (Bain, Log t. II, p. 490).
Point de garantie certaine. — Or maintenant quelles peuvent être la base et la garantie de semblables inférences? L’astronome, pour relier les positions d’un astre relevées dans le ciel, s’appuie sur des lois certaines et d’une précision rigoureuse ; le naturaliste, pour reconstituer une espèce fossile, sur des lois de coexistence constatées chez les espèces vivantes. — De plus, l’un peut, quand il lui plaît, vérifier ses déductions en observant le ciel ; l’autre attend la vérification des siennes des découvertes de la géologie, qui d’un jour à l’autre peuvent se produire.
Mais l’historien, pour suppléer aux lacunes des témoignages qui lui restent du passé, ne peut s’appuyer que sur la connaissance générale de la nature humaine, qui, vague comme elle est, peut fournir des principes aux déductions les plus opposées, et sur la Philosophie de l’histoire, ou Science sociale, dont les premiers éléments se dessinent à peine. — D’autre part, point de vérification rigoureuse à attendre de l’avenir, qui ne reproduit jamais exactement le passé ; et point de vérification complète non plus à attendre de fouilles nouvelles dans le passé : car jamais aucun témoignage ne rend le passé tout entier, et pour bien des périodes immenses de
ce passé il faut, dès à présent, renoncer à tout espoir d’en retrouver jamais plus que de rares et douteux vestiges.
L'Histoire ne peut prétendre à la certitude absolue*
— L’Histoire est donc de toutes les sciences du réel celle qui serait la moins fondée à prétendre en général à la certitude. Mais ce n’est certes point une raison pour dédaigner, comme l’ont fait parfois certains savants habitués à un haut idéal de preuve 4, la probabilité dont elle doit se contenter. Il faut au contraire, en de tels sujets, comme en tout ce qui touche l’humanité, dans les questions métaphysiques2 par exemple, attacher le plus haut prix aux moindres probabilités3, et l’historien doit, pour sa part, travailler à les
1. Descartes par exemple. Voyez sur ce point le discours de réception de M. Pasteur à l’Académie française et la réponse de M. Renan.
2. Sur le genre particulier de preuve et le degré de certitude des vérités métaphysiques et morales, voyez dans la Revue des Deux Mondes (mars 1863) le bel article de M. Caro sur Jouffroy et ses œuvres, particulièrement p. 36 J sqq.
3. Au dédain de certains savants pour la probabilité et les sciences morales qui y sont réduites, on peut opposer l’estime d’autres savants moins exclusifs, tels que^d’Alembert et Leibniz. La page suivante de d’Alembert, qui vaut un traité de Logique, nous dispensera d’insister sur ce sujet.
« Il serait sans doute à souhaiter qu’on n’employât jamais que des démonstrations rigoureuses ; mais dans la plupart des sciences, telles que la physique, la médecine, la jurisprudence et l’histoire, il est une infinité de cas où, sans être éclairés ni convaincus, nous sommes forcés d’agir et de raisonner comme si nous l’étions. Ne pouvant alors atteindre au vrai, ou du moins s’assurer qu’on y est parvenu, il faut en approcher le plus qu’il est possible. On imite les mathématiciens qui n’ayant pas, pour résoudre exactement un problème, ou assez de choses données, ou une méthode assez complète, essayent de le résoudre à peu près. Mais, comme dans ces solutions mêmes le mathématicien connaît les limites qui l’éloignent ou qui l’approchent du vrai, ainsi on doit apprendre dans les matières purement conjecturales à ne pas confondre avec le vrai rigoureux ce qui est simplement probable, à saisir dans le vraisemblable même les nuances qui séparent ce qui l’est davantage de ce qui l’est moins. Tel est l’usage de cet esprit de conjecture plus admirable quelquefois que l'esprit même de découverte, par la sagacité qu’il suppose dans celui qui en est pourvu, par l’adresse avec laquelle il fait entrevoir ce qu’on ne peut parfaitement connaître, suppléer par des à peu près à des déterminations rigoureuses, et substituer, lorsqu’il est nécessaire, la probabilité à la démonstration, avec les restrictions d’un pyrrhonisme raisonnable.
» L’art de conjecturer est donc une branche de la Logique, aussi essentielle que l’art de démontrer et trop négligée dans les Logiques ordinaires. Néanmoins, plus l’art conjectural est imparfait de sa nature, plus on a besoin de règles pour s’y conduire.... Ajoutons que les règles sont insuffisantes si par un fréquent usage on n’apprend à les appliquer avec succès. Pour acquérir cette qualité première d’esprit, deux choses sont nécessaires, s’exercer aux démonstrations rigoureuses et ne pas s’y borner. Ce n’est qu’en s’accoutumant à reconnaître le vrai dans toute sa pureté qu’on pourra distinguer ensuite ce qui en approchera plus ou moins. La seule chose qu’on ait à craindre, c’est que l’habitude trop grande et trop continue du vrai absolu et rigoureux n’émousse le sentiment sur ce qui ne l’est pas ; des yeux ordinaires, trop habituellement frappés d’une lumière vive, ne distinguent plus les graduations d’une lumière faible, et ne voient que des ténèbres épaisses où d’autres entrevoient encore quelque clarté. L’esprit qui ne reconnaît le vrai que lorsqu’il en est directement frappé est bien au-dessous de celui qui sait non seulement le reconnaître de
augmenter sans cesse, en mettant à profit, soit pour élargir sa base d’inférence, soit pour fortifier ses inférences mêmes, toutes les découvertes de FArchéologie, tous les progrès de la Critique historique, de la Psychologie générale, de l’Ethnologie, de la Science sociale.
Philosophie de l’Histoire. — Nous parlerons plus bas de la Philosophie de l’Histoire en la considérant à titre d’élément de la Science sociale prise dans son ensemble.