DEUXIÈME SECTION J LA SCIENCE SOCIALE, SA NATURE
SA MÉTHODE : L’iNDUCTION ET LA DÉDUCTION
La science sociale : ses divisions. — Parmi les sciences pratiques, nous laisserons ici de côté la Morale, dont nous aurons à parler plus tard, ainsi que le Droit, la Jurisprudence, l’Économie politique, qui sont des parties détachées de la Science sociale ou Sociologie, que l’on appelle aussi Politique, dans le sens le plus général du mot.
La Politique se divise naturellement et nécessairement en deux parties, la Politique pratique et la Politique théorique, celleci comportant elle-même une subdivision, en Politique réelle et Politique idéale.
Politique pratique. — Cette division résulte naturellement et nécessairement de la fin même de cette science. La Politique est essentiellement une science pratique. Elle vise à formuler un ensemble de préceptes ou de règles susceptibles d’améliorer la condition des hommes vivant en société. Elle doit être au corps social ce que la médecine et Fhygiène sont au corps humain, une conseillère et une directrice apte à conserver, à fortifier, à guérir.
t La science sociale, dit Schaeffle {Structure et vie du corps social [ail.], t. IV, appendice), cherche non seulement ce qui est, mais ce qui doit
près, mais encore le pressentir et le remarquer dans le lointain à des caractères fugitifs. C’est là ce qui distingue principalement l’esprit géométrique , applicable à tout, d’avec l’esprit géomètre , dont le talent est restreint dans une sphère étroite et bornée. Le seul moyen d’exercer avantageusement l’un et l’autre est de les faire marcher comme d’un pas égal, et de ne pas borner ses recherches aux seuls objets susceptibles de démonstration ; de conserver à l’esprit sa flexibilité, en ne le tenant point toujours courbé vers les lignes et les calculs, et en tempérant l’austérité des mathématiques par des études moins sévères ; de s’accoutumer enfin à passer sans peine de la lumière au crépuscule. » ( Eléments de phil.f V, Logique.)
être.... Ce serait un esprit bien pauvre et bien limide qu’un serviteur de la Science sociale qui n’emploierait pas la science à la conduite des événements, qui n© pourrait pas ou qui n’oserait pas de la connaissance du présent et du passé rien induire scientifiquement qui pût aider la direction du progrès.... La Science sociale s’achève en devenant la conseillère du progrès. »
Elle suppose : 1° la Politique théorique réelle. —
Mais toute pratique suppose une théorie. La Médecine suppose la connaissance de la Physiologie et de l’Anatomie; l’Agriculture suppose la connaissance de la Physique, de la Chimie et de l’Histoire naturelle. « On ne commande à la nature, dit Bacon, qu’en se soumettant à ses lois. » Cette règle n’est pas moins vraie de l’ordre moral que de l’ordre physique : pour agir avec discernement et chance de succès sur le corps social, il est indispensable de connaître les lois de l’organisation et de l’évolution du corps social. La Politique pratique suppose donc la Politique théorique. Celle-ci fait connaître les lois de la société, celle-là s’inspire de ces lois pour diriger les actes politiques. L’une dégage de l’étude de la réalité un ensemble de vérités qu’elle exprime dans le mode indicatif. L’autre, de ces vérités mêmes, dégage un ensemble de préceptes parallèles qu’elle formule sous le mode impératif.
2e La Politique théorique idéale. — Mais si tout précepte formulé suppose la connaissance d’une loi qui le justifie, il suppose aussi et tout d’abord la conception d’une fin qui l’inspire. Pour agir sur le corps social, il faut d’abord avoir bien fixé le but à atteindre, défini l’idéal à réaliser. Donc la Politique pratique suppose, outre la Politique théorique réelle qui étudie les lois de la société, une Politique théorique idéale qui détermine les fins désirables de la société.
Dans les sciences médicales, économiques, etc., aucune science ne correspond à la Politique idéale. C’est que, dans ces sciences, tout le monde est d’accord sur le but qu’il s’agit d’atteindre. Pas de discussion sur le but idéal de l’Hygiène et de la Médecine : c’est la santé. Pas de discussion sur le but idéal de l’Économie politique : c’est le bien-être, la richesse. Nul ne conteste qu’en cet ordre de choses, ces fins ne soient des biens, les vrais biens, les seuls biens. Il s’en faut de beaucoup qu’on s’entende de la sorte sur l’idéal social et le but de la Politique pratique. La fin de la Société est-elle le bien de l’État, ou le bien des individus? Y a-t-il des classes vouées par nature au travail grossier et aux jouissances vulgaires,
tandis qu'à d'autres sont réservées, par droit naturel, toutes les joies du pouvoir, de la science, de l'art, etc., etc.? Sur tous ces points, les avis diffèrent. Or toute action politique cohérente et suivie suppose une solution à ces questions. Donc, à moins de dire que toutes les solutions se valent, ou d’abandonner le choix d’une solution à la passion et au préjugé, il faut bien que la science discute et compare rationnellement ces diverses solutions. C’est l’objet de la Politique idéale.
Concours nécessaire de la Politique réelle et de
la Politique idéale. — Ce mot de Politique idéale effraye parfois les politiques. C’est que l’on confond l’idéalisme et l’idéologie. « Nous revendiquons hautement le titre d 'idéalistes, dit Schaeffle, mais nous repoussons celui à' idéologues. » L’idéologue en Politique, c'est celui qui, ayant conçu une Politique idéale, veut la mettre en œuvre sans prendre conseil de la Politique réelle. C’est celui qui prétend réaliser son idéal hic et nunc , sans tenir compte ni des faits, ni des lois qui lui apprendraient dans quelle mesure la réalisation de cet idéal est possible. Tant vaudrait un architecte qui, ayant construit dans sa tête des palais enchantés, entreprendrait de les édifier sur le sol sans se soucier ni de la nature des matériaux employés, ni de la pesanteur. Dans la Politique comme dans la Morale, comme dans l’Art, comme en tout, l’idéal ne se réalise qu’en triomphant graduellement des résistances que lui oppose la réalité. Qui connaît ces résistances peut donc réussir dans une certaine mesure à composer l’idéal avec le réel ; qui les ignore va inévitablement les heurter de front et prépare un échec certain à l'idéal.
Mais, si la Politique idéale ne doit pas s’isoler de la Politique réelle, la réciproque n'est pas moins vraie. Car, si l’on veut interdire la partie de la Politique qui discute des fins et de l’idéal, de deux choses l’une : ou bien l’on se passe de tout idéal, auquel cas la Politique, désormais sans but, sans préoccupation d’avenir, n’est plus que la stérile consécration des faits acccomplis et l’inerte expectation des faits à venir ; — ou bien on se forge à priori un idéal qu’on refuse de soumettre à la discussion et au contrôle de la science, auquel cas on a comme prémisse de la Politique pratique, au lieu de la raison et de la science, la passion et le préjugé. Empirisme passif qui laisse les choses aller, ou fanatisme aveugle qui s’arroge sans discussion le droit de les mener où il lui plaît, telle est l’alternative inévitable qui résulte de la suppression de la
Politique idéale. On n’a pas, ce semble, beaucoup plus à craindre de la Politique idéologique qui prétend atteindre un but excellent peut-être, mais sans s’être informée des voies et moyens.
Résumé : syllogisme politique. — En résumé donc, on peut figurer toute la Science politique par une sorte de syllogisme analogue au syllogisme du désir dont parle Aristote l. La majeure, résultant des discussions de la Politique idéale, est un optatif ; elle pose le but qu’il serait désirable d’atteindre : Telle chose est le vrai bien de la société , c'est le but auquel il faut tendre.
La mineure, résultant de la connaissance des lois de l’ordre réel obtenue par la Politique réelle, est un indicatif; elle exprime ce qu’il est possible et utile de faire : Voici , dans les circonstances données, jusqu'à quel point et par quels moyens la fin proposée peut être réalisée.
La conclusion, résultant de la synthèse de la majeure et de la mineure, applique la forme optative de l’idéal à l’acte matériel indiqué et fait de cet acte un impératif pratique : C'est donc ces moyens qu'il faut réaliser.
L’idéal politique peut ainsi se comparer à un rayon de lumière qui, se heurtant à un milieu trouble et réfringent, n’en sort que dévié dans sa direction et diminué dans son éclat.
Politique idéale : deux parties. — La politique idéale se divise elle-même en deux parties : l’une générale, l’autre particulière. D’une part, en effet, il faut déterminer la fin générale de la société ; d’autre part, cette fin générale une fois fixée, il s’agit de définir conformément à cette fin toutes les fins particulières à poursuivre dans tout le champ d’action de la Politique2.
A. Méthode de la seconde : déduction. — La partie de la Politique idéale qui traite des fins particulières est manifeste-
1. Voici ce syllogisme : J’ai soif, dit la passion ; voici la boisson, dit le sens; et l’animal boit.
2. De même en Morale, dans la partie assez improprement appelée Morale théorique ou spéculative et qui serait bien mieux nommée Morale idéale, on cherche quel est pour l’homme le bien général et absolu; puis, dans la partie appelée bien plus improprement encore Morale pratique, et qui n’est à vrai dire que la seconde moitié de la Morale idéale, on détermine pour tout le domaine des actions morales ce qui, dans chaque cas particulier, est le vrai bien pour l’homme, conformément au bien général préalablement défini.
La partie de la Morale qui correspond à la Politique théorique réelle, c’est ce
ment déductive. Posez, par exemple, comme fin suprême de la société, la liberté et la justice, c’est-à-dire l’exercice et l’accord des droits de tous et de chacun : les règles directrices concernant l’organisation de la propriété, du travail , du commerce, de la pénalité, etc., etc., en découleront naturellement. Posez une autre fin, par exemple le règne de la vertu et du bien : tout un système politique, radicalement distinct du précédent, en découlera avec la même nécessité. Le problème général de la Politique, une fois résolu , fournit la solution de tous les problèmes particuliers.
En tout ceci, l’expérience intervient sans doute; mais à quel titre? Elle fournit à la Politique son objet, sa matière; elle pose les questions; elle indique les problèmes à résoudre. Mais la solution idéale de ces problèmes se tire toujours de l’idéal. Pareillement dans le Droit, un principe étant établi, ce sont les faits qui fournissent la matière, les cas multiples et variés auxquels il doit s’étendre; mais c’est toujours de ce même principe que se dérivent les lois particulières établies pour chacun de ces cas.
B. Méthode de la première : déduction, ses principes. — Quant à la partie de la Politique qui traite de la fin suprême de la société, elle ne saurait non plus se fonder, à notre sens, sur l’expérience. L’expérience peut bien nous apprendre qu’en fait tous les hommes cherchent le bonheur et que la société n’est autre chose qu’une des conditions indispensables du bonheur. Mais la même expérience nous apprend aussi que tous les hommes sont loin de chercher leur bonheur dans les mêmes objets. Les uns voient le bonheur dans le repos, les autres dans l’activité; les uns dans la richesse, les autres dans la vertu ; les uns dans l’obéissance, les autres dans la liberté. Qui donc résoudra la question de la nature du bonheur? Cette science seule le peut qui connaît la nature de l’homme. Aussi Aristote lui-même, le plus empiriste des moralistes et des politiques, après avoir reconnu comme un fait d’expérience que tous les hommes se proposent pour fin le bon-
qu’on pourrait appeler la Physique des mœurs, \dL Psychologie w morale, dont divers naturalistes, Descartes ( Traité des Passions), Spinoza (Éthique), dans l’antiquité Socrate et principalement Aristote ont donné de si admirables échantillons. — Enfin la partie de la Morale qui correspond exactement à la Politique pratique, et qui constitue la vraie Morale pratique, c’est la Pédagogie morale ou Science de l’éducation de soi-même et des autres. — En fait, dans la plupart des traités de Morale de notre temps, la Morale se trouve réduite à la Morale idéale, à la détermination du devoir et des devoirs.
heur, déduit de la Psychologie, au lieu de la demander à l’expérience, la définition du bonheur.
D’autre part, s’il y a un devoir, s’il y a une morale, peut-être ce devoir et cette morale ont-ils leur mot à dire sur les fins de la société. Non que la Politique ait le même objet que la Morale : les fins de ces deux sciences sont bien distinctes. Mais il ne s’ensuit pas que la Politique puisse se constituer indépendamment de la Morale, et dans l’ignorance ou l’indifférence de la Morale. La Morale n’est pas tout, mais elle n’est rien ou elle s’étend à tout et surveille tout. Les principes de la Morale ne sont pas constitutifs , mais ils seront limitatifs pour la Politique. « Le premier devoir de la Politique, a-t-on dit, c’est d’être aux genoux de la Morale. »
Par conséquent, c’est par la Psychologie et la Morale réunies que doit se déterminer déductivement la fin suprême de l’homme vivant en société. L’une fournit en quelque sorte à la Politique ses premières définitions , l’autre ses premiers axiomes *.
§ IIl
Politique réelle; division. — La Politique réelle pourrait s’appeler Physique sociale. Elle a deux sortes de lois à connaître : les lois de coexistence qui lient les uns aux autres les divers organes et les diverses fonctions du corps social , et les lois de succession qui en déterminent l’évolution. La partie de la Politique qui recherche les lois de coexistence est heureusement nommée par Aug. Comte Statique sociale, et la partie qui recherche les lois de succession Dynamique sociale.
Difficulté. — La difficulté de ces recherches est extrême; il est même permis de se demander si elles ont quelque chance d’aboutir. Deux raisons de douter : y a-t-il réellement des lois de la société, matière d’une science possible? — Et si ces lois existent, si cette science est possible en soi, ces lois sont-elles accessibles à nos moyens d’investigation et de preuve, et cette science est-elle possible à l’homme ?
1° lf a-t-il des lois de la société? — Réponse affirmative. — Que les phénomènes sociaux soient subordonnés à des
1. Les définitions sont, comme on l’a vu en géométrie, les sources des vérités, et les axiomes les conditions limitatives du vrai. — Voy., dans la Morale, le chapitre sur l’État.
lois naturelles, c’est, en dépit de la première apparence, ce qui ne peut être nié 4.
a. Ils sont soumis à des lois de coexistence , car le principe des conditions d’existence (Cuvier) s’applique nécessairement à l’organisme social. La société, comme tout organisme, ne subsiste que par l’accomplissement de certaines fonctions maîtresses, lesquelles supposent des organes propres à les accomplir. Et ces organes ont entre eux « des rapports nécessaires d’incompatibilité ou de coexistence » (Cuvier), en vertu desquels ils s’appellent ou s’excluent naturellement. Il y a donc des états de société, des types sociaux plus ou moins complexes et perfectionnés, comme il y a des types de plantes et d’animaux1 2.
b. D’autre part, il est certain aussi que les phénomènes sociaux sont soumis à des lois de succession , car apparemment ils ne se produisent pas sans causes, et les causes de ces phénomènes ne peuvent, non plus que d’autres, produire que les effets déterminés qu’il est dans leur nature de produire. Admettons, si l’on veut, une exception pour les volontés humaines, qui, si elles sont libres, ont précisément ce privilège de pouvoir, dans les mêmes circonstances, se produire en divers sens et engendrer des effets divers : mais, en tous cas, les volontés humaines ne sont pas les seules causes des phénomènes sociaux ; or toutes les autres causes sont incontestablement soumises au déterminisme universel. — Il y a donc, dans les sociétés, la matière d’une science possible.
2° Est-il possible de les reconnaître? — Mais cette science possible, est-il donné à l’homme de pouvoir la réaliser? — A coup sûr, la difficulté de la réaliser n’est pas médiocre. Cette difficulté tient à la fois à des causes objectives et subjectives, c’est-à-dire à la nature spéciale des phénomènes, comme aussi à la nature et à la position de l’observateur.
A. Difficultés objectives : a. complexité des causes ; causes générales. — Parmi les difficultés naissant de la nature même des phénomènes, il faut signaler en première ligne l’extraordinaire variété des causes qui les déterminent. Ce sont
1. Voy. la démonstration détaillée de cette vérité dans YHist. de la civ. en Angleterre, de Buckle, ch. i-vi.
2. Le principe des connexions (G. Saint-Hilaire), qui témoigne de la résistance du type une fois donné, trouve aussi une sorte de vérification dans l’organisme social. Car bien souvent on constate qu’une société, après une évolution qui l’a profondément modifiée, garde encore de son état antérieur des organes qui ne lui sont plus utiles, qui lui sont même nuisibles actuellement.
d’abord des causes générales ; par exemple, le climat, les tendances générales de la nature humaine ; le caractère, particulier de la race et de la nation ; le passé historique, héritage des siècles antérieurs, et qui, dans une proportion notable, détermine l’avenir; l’état actuel des mœurs, des connaissances, de l’industrie, etc., etc. — Chacune de ces causes se résout elle-même en une multitude innombrable d’influences diverses qui agissent sur les actes de tous et de chacun. D’où il suit que l’influence d’ensemble de chacune d’elles ne peut être appréciée qu’en gros et d’une manière vague. — Enfin toutes ces causes, agissant simultanément, combinent leur influence, mélangent et masquent leurs effets particuliers.
Causes particulières. — Pourtant la tâche de la Science sociale serait encore relativement facile, si les phénomènes sociaux dépendaient uniquement de ces causes relativement stables et générales. Mais il faut aussi tenir compte des causes particulières , locales, accidentelles. La Philosophie de l’Histoire a parfois considéré cette influence comme une quantité négligeable. C’est trop de philosophie; et les faits protestent contre cette arbitraire élimination. Une invention dans la physique ou la chimie bouleverse les conditions d’une industrie, ruine ou enrichit une contrée; le caprice d’un monarque jette un peuple dans une guerre qui change pour des siècles le cours de ses destinées; quelques voix de majorité décident du mode de gouvernement ; un peuple, aussi bien qu’un individu, rencontre parfois des assassins qui le tuent, etc. Ces événements apparemment ne sont pas négligeables; or nous n’avons aucune difficulté à concevoir que les causes qui les amènent soient autres qu’elles ne sont, ou tout au moins nous n’avons aucun moyen de les prévoir telles qu’elles doivent être.
Influence des grands hommes. — Parmi ces causes particulières dont il est impossible soit de prévoir, soit de déterminer exactement l’influence, il faut noter au premier rang Y influence des grands hommes dans tous les genres. Selon Macaulay, l’action des grands hommes est à peu près nulle. Il les compare à des hommes qui se tiennent simplement sur des lieux plus élevés et qui de là reçoivent les rayons du soleil un peu plus tôt que le reste de la race humaine. « Le soleil, dit-il, illumine les collines quand il est encore au-dessous de l’horizon, et les hauts esprits découvrent la vérité un peu avant qu’elle se manifeste à la multitude. Telle est la mesure de leur supériorité. »
« Il en serait ainsi, répond Stuart Mill l, si les vérités se levaient comme le soleil par leur mouvement propre et sans effort humain. Mais je crois que si Newton n’avait pas vécu, le monde aurait dû attendre la philosophie newtonienne jusqu’à ce qu’il arrivât un autre Newton ou son équivalent. Ni un homme ordinaire, ni une suite d’hommes ordinaires n’auraient pu accomplir son œuvre.... Les hommes éminents ne se contentent pas de voir briller la lumière au sommet de la colline, ils montent sur ce sommet et appellent le jour, et, si personne n’était monté jusquelà, la lumière, dans bien des cas, aurait pu ne luire jamais sur la plaine. 11 y a bien des causes générales pour la religion et la philosophie, et cependant peu de gens doutent que, s’il n’y avait pas eu de Socrate, de Platon, ni d’Aristote, il n’y aurait pas eu de philosophie pendant les deux mille ans qui se sont écoulés ensuite, ni même après, selon toute probabilité, et que, s’il n’y avait eu ni Christ, ni saint Paul, il n’y aurait pas eu de christianisme. »
De même, dans un autre ordre, « un bon ou mauvais conseiller dans une ville, à un moment de crise, peut influer sur la destinée ultérieure du monde. Il est aussi certain que peut l’être un jugement contingent relatif aux événements historiques, que, s’il n’y avait pas eu de Thémistocle, il n’y aurait pas eu de victoire de Salamine, et, s’il n’y en avait pas eu, que serait devenue notre civilisation?... « La conquête normande (ceci est une « citation faite par Stuart Mill) a été l’œuvre d’un seul homme, absolument « comme la rédaction d’un article de journal, et en connaissant comme < nous la connaissons l’histoire de cet homme et de sa famille , nous pouvons « rétrospectivement prédire avec une certitude presque infaillible qu’aucun « autre homme n’aurait pu accomplir cette entreprise. Et si elle n’avait pas « été accomplie, y a-t-il quelque raison de supposer que notre histoire ou c notre caractère national auraient été ce qu’ils sont ? »
L’influence des causes particulières est donc indéniable.
Les causes géuérales sont souvent effets de causes
particulières. — Bien plus, les causes générales elles-mêmes, qu’on oppose aux causes particulières, que sont-elles bien souvent, à l’origine, sinon une cause particulière, qui s’est ensuite graduelle* ment étendue dans l’espace et prolongée dans le temps? Une vibra» tion éthérée partie du soleil traverse en se répétant d’atome er. atome des espaces infinis; lorsque la fermentation s’établit sur un point dans une masse matérielle, toute la masse est bientôt modifiée jusque dans sa constitution moléculaire : les phénomènes sociaux présentent des cas analogues 2.
Le calendrier des Européens, qui sert de cadre à leur vie sociale tout entière, et dont ils ont répandu l’usage sur toute la surface du globe,
1. Logique , t. II, p. 512 sqq. Ces pages sont des plus belles qu’il ait écrites.
2. L’importation de quelques plants de vignes américaines chargés de phylloxéra est pour la France actuellement une cause d’appauvrissement général. *
RABIER. — Logique. 22
tire son origine d’une petite cité du Latium. « Mais la destinée a voulu que le calendrier des prêtres de cette cité devînt celui des peuples du midi et du centre de l’Europe, soumis plus tard à son empire; que des croyances religieuses toutes contraires à celles qui avaient présidé à la rédaction primitive le fissent ensuite adopter par les autres nations européennes que Rome, dans sa puissance, n’avait pu dompter, et qu’enfin les développements de la civilisation européenne portassent ce calendrier par toute la terre. » (Gournot, Essai , t. Il, p. 198.)
Qu’est-ce qu’une invention à son origine? Un éclair instantané qui jaillit inopinément dans un cerveau de la rencontre de deux idées. Or cette invention partout répétée, tirée pour ainsi dire à des milliards d’exemplaires, devient une des conditions les plus fondamentales de la vie sociale. « Celui qui inventa la charrue, dit M. Fouillée (la Propriété sociale, p. 21), laboure encore invisible à côté du laboureur. » Tout le grand commerce maritime a pour promoteur celui qui inventa la boussole. La diffusion des lumières par le moyen du livre prend naissance dans l’obscur atelier de Gutenberg. Les religions comptent apparemment parmi les causes les plus générales et les plus profondes de la vie sociale : or toutes les grandes religions dent on connaît l’origine, le bouddhisme, le christianisme, le mahométisme, sont écloses dans une conscience individuelle, qui a fait éclore à son tour des myriades de consciences pénétrées du même idéal.
Le caractère même d’un peuple, que l’on compte parmi les causes les plus stables, se compose en grande partie d’acquisitions successives dues à des causes accidentelles et surtout à l’influence d’hommes éminents. Confucius, depuis des siècles, pétrit en quelque sorte comme une argile la cervelle des Chinois. Ainsi le caractère se forme, se déforme et se transforme1. Qui reconnaîtrait aujourd’hui des fils de même race dans l’Anglais et l’Hindou qui, eux-mêmes, ne se reconnaissent plus? Au dix-septième siècle, le peuple français était « conservateur », le peuple anglais, d’après Bossuet, avide de changements. Aujourd’hui on entend sans cesse
1. « L’esprit mène le monde, mais le monde n’en sait rien. Le tumulte des intérêts et des passions étouffe le bruit imperceptible des idées. Ces actives et silencieuses ouvrières n’en sont pas moins toujours occupées à leur tâche ; elles font ou défont, dans leur travail infatigable, la trame vivante des consciences. Tout d’un coup on s’aperçoit que l’opinion publique, l’éducation, les mœurs sont en train de se modifier profondément. On cherche les causes de ces grands changements: où les trouverait-on, si ce n’est dans ces mille influences actives et variées à l’infini qui descendent des hautes sphères où s’élabore la science?»
E. Caro, Problèmes de morale sociale , Préface.)
vanter l’esprit de conservation des Anglais et accuser les Français d’un besoin immodéré de révolutions1.
Résumé. — Ainsi, les causes particulières sont si peu négligeables, que les causes dites générales ne sont souvent rien de plus que la répétition indéfinie d’un fait accidentel, l’écho multiplié d’une idée personnelle, et, comme l’a dit Emerson, « l’ombre allongée d’un homme2 ».
Si donc aux causes relativement stables s’associent de la sorte des causes particulières, imprévisibles et capables d’en balancer, d’en dévier, d’en modifier totalement l’influence, peut-on espérer dégager les lois générales des effets, si compliqués et si variables, qui doivent en résulter?
b. Nature des effets. — La difficulté naissant de cette complexité des causes s’accroît encore de la nature même des effets.
« La nature des faits sociaux, dit Spencer ( Introd . à la sc. sociale , p. 418), en rend la perception plus difficile que celte des autres faits, parce que chacun d’eux, au lieu d’être observable dans un seul objet ou dans un acte isolé, n’est atteint que par la constatation et la comparaison de beaucoup d’objets et de beaucoup d’actes. La diffusion des phénomènes sociaux dans l’espace empêche de les apprécier avec équité, et un obstacle encore plus grand résulte de leur distribution dans le temps, — distribution telle que beaucoup de faits dont on s’occupe mettent des siècles à se développer et que pour en saisir l’ensemble il faut combiner par la pensée des changements innombrables, lents, compliqués et difficiles à suivre. »
B. Difficultés subjectives. — Des difficultés d’un autre ordre sont créées par la nature même de l’observateur. M. Spencer, partisan convaincu de la Science sociale, les a lui-même longuement et loyalement exposées. Nous renvoyons sur ce point à son ouvrage 3.
Possibilité de la Scieuce sociale. — Pourtant, de toutes ces difficultés, qui semblent accumulées comme pour décourager la recherche, on aurait tort de conclure à l’impossibilité absolue de la Science sociale. D’une part, les difficultés naissant de la nature
1. Voyez sur ce point dans la Revue politique et littéraire (mai 1886) la savante et éloquente étude de M. P. Janet sur la Déclaration des droits de l’homme.
2. Cité par M. Pillon dans une belle étude sur les doctrines historiques au dix-neuvième siècle ( l'Année philosophique, 1867 ; voy. p. 531 sqq.).
3. Il distingue les difficultés intellectuelles et émotionnelles ; spécialement les préjugés de l’éducation, du patriotisme, de la classe, etc., etc. — Cf. Fustel de Coulanges, Rev. polit, et litt., fév. 1879, p. 717.
de l’observateur peuvent être sensiblement atténuées par une préparation et une discipline spéciales qui donneront au savant l’aptitude et l’impartialité. D’autre part, les difficultés objectives ellesmêmes ne sembleront plus absolument insurmontables, si l’on sait faire une distinction nécessaire et borner ses prétentions.
Distinction des événements historiques et des faits sociaux. — Les phénomènes que présentent les sociétés humaines sont de deux sortes : les uns accidentels, les autres normaux. Ceux-là sont les événements proprement historiques ; ceux-ci peuvent s’appeler proprement phénomènes sociaux. Les premiers forment les accidents de la vie des peuples; ce sont des faits de cet ordre que les historiens se complaisent surtout à raconter : guerres, conquêtes, révolutions, etc. Les seconds, moins éclatants et plus profonds, composent pour ainsi dire la trame continue de la vie des nations : régime de la propriété, relations des classes, développement ou décadence progressifs, etc. Les uns sont comparables aux événerm r t ; notables qui distinguent les jours ou les années d’un individu ; bs seconds au travail de la vie, à la lente évolution organique qui se poursuit silencieuse et sensiblement régulière à travers ces crises diverses. — Sans doute ces deux ordres de faits ne sont pas indépendants l’un de l’autre, ni dans la vie des individus, ni dans la vie des peuples ; et souvent, comme on l’a vu plus haut, pour les peuples comme pour les individus, un accident imprévu trouble profondément et pour longtemps, ou même pour toujours, les conditions d’existence. Malgré tout, par la comparaison des sociétés, la distinction de ces deux ordres de phénomènes finit par apparaître assez nettement.
Les premiers sont réfractaires à la science. — Or, de ces deux ordres de phénomènes sociaux, les premiers sont, à notre avis, et pour toujours, radicalement réfractaires à la science. Ces phénomènes résultent soit exclusivement de causes accidentelles, soit de la composition de causes accidentelles avec les causes générales. Or la prétention de prévoir ces causes accidentelles est tout à fait chimérique. Donc il est tout à fait chimérique aussi de prétendre prévoir à coup sûr les effets qui résulteront, à tel moment, en tel lieu, de leur action isolée ou combinée avec celle de causes plus générales. Tant vaudrait aspirer à prévoir l’issue soit d’un coup de dés, qui dépend presque exclusivement de causes accidentelles, soit d’une partie d’écarté, où les causes accidentelles se composent pourtant avec l’habileté des joueurs. — Sans doute on
pourrait, s’il s’agissait d’un très grand nombre d’épreuves, hasarder sur leur résultat général une prédiction raisonnable, en tenant compte seulement des causes constantes, savoir : d’une part, la forme des dés; d’autre part, l’habileté des joueurs. Mais, en histoire, il s’agit de prévoir des faits singuliers, et non des séries de faits de la même espèce : par exemple, l’issue d’une guerre et non de quelques centaines de guerres. C’est ce qui paraît généralement impossible1. — Certes l’histoire des faits proprement historiques est l’une des plus nobles études de l’homme. Dans cet ordre de faits, la cause des causes, après tout, c’est la volonté ; et c’est pourquoi l’histoire a ce singulier privilège et cette haute vertu de mettre en évidence le rôle éminent de la personne humaine, soit pour le bien, soit pour le mal. Mais, précisément à cause de cela, l’histoire n’aura jamais, quoi qu’on fasse, le caractère et l’utilité d’une science proprement dite.
Les seconds sont matière de science. Cas analogues. — Les phénomènes sociaux, au contraire, étant produits par des causes relativement permanentes, il est possible, en quelque mesure, d’en déterminer les lois naturelles, et par là de prévoir au moins la direction générale et normale de leur évolution.
<l De même, si on écarte de la vie d’un enfant les faits biographiques et quasi biographiques, comme interdisant ou limitant les prévisions, il nous restera plusieurs classes de faits qu’on peut prévoir, les uns avec certitude, les autres avec une grande probabilité ; tantôt avec précision, tantôt d’une façon plus ou moins vague. Nous voulons parler de ceux qui sont relatifs à la croissance, au développement, à la structure et aux différentes fonctions du corps humain. » (Spencer, ibid. , p. 60.)
De même encore, quoi de plus libre que l’art, création des hommes de talent et de génie2? « Pourtant l’art est assujetti dans son développement à des lois tant de lois observées qu’on n’hésiterait pas à les tenir pour nécessaires lors même qu’on ne verrait pas ce qui en fait la nécessité. Une foule d’exemples en tout genre nous montrent que la marche naturelle du génie humain est de débuter dans les arts par la raideur et de finir par le maniéré de l’exécution. On va de la grossièreté à la naïveté, de la naïveté à l’élégance, et de l’élégance à l’affectation. Le simple mène au grand et le grand passe au boursouflé.... Peu importe que des noms d’artistes ou d’écrivains éminents servent ou non à jalonner ces périodes. Les progrès et la décadence de l’art suivent les mêmes lois et tiennent
1. On a pu très légitimement croire, à deux ou trois reprises, lors de la guerre de 1870, au succès final de la défense. Des causes très particulières l’ont peut-être seules empêché.
2. Sur le rôle des grands hommes dans l’art, voy. les Problèmes de morale tociale de M. Caro, p. 390 sqq.
aux mêmes causes dans les monuments de l’Égypte et dans les cathédrales du moyen âge, comme dans les productions de la Grèce antique et de J’Italie moderne. » (Cournot, De Vench. desid. fond., t. II, p. 282^
méthode à suivre. Observation. — Comment donc procède le politique pour dégager les lois de la société? — Comme le physicien, comme le naturaliste, il commence par recueillir des faits. Aristote, dans un ouvrage malheureusement perdu, avait rassemblé et analysé les constitutions de deux cent cinquante-huit États. Ces faits, le Politique les doit en partie à ses observations personnelles ; mais il les demande surtout à l’histoire comparée, à l’ethnographie comparée, à la statistique (moyennes, grands nombres)1.
Expérimentation. — Les faits expérimentaux ne sont pas refusés à la science sociale.
« Évidemment, dit Bain, on ne peut amputer une société humaine de façon à isoler artificiellement telle ou telle institution, en écartant toutes ,ss autres circonstances : 1° Néanmoins, quelques-uns des avantages de l’expérimentation dériveront de ce qu’une cause nouvelle fera son apparition chez un peuple, — par exemple, une famine, une crise commerciale, une insurrection, une épidémie, une invention nouvelle, une révolution religieuse ; 2° c’est la loi d’un gouvernement , surtout d’un gouvernement progressif, de faire sans cesse des expériences. Toute loi nouvelle est une expérience. Toute innovation importante est un nouvel agent social, suivi de certains effets définis. » ( Log ., t. Il, p. 490.)
Raisonnement expérimental. — Ces matériaux rassemblés doivent être ensuite élaborés par l’analyse et le raisonnement expérimental, à l’aide des quatre méthodes ordinaires de l’induction : les méthodes d’accord, de différence, des variations et des résidus. Il va de soi, d’après ce qui a été dit plus haut de la multiplicité et de la complexité des causes qui concourent à la production des faits sociaux, que l’emploi de ces diverses méthodes est ici plus que partout ailleurs sujet à caution2.
Vérification déductive. — Les résultats tournis par l’usage
1. La science sociale peut aussi faire appel aux sciences naturelles. Il y a de profondes analogies entre les organismes et la société. Par exemple la loi de la division du travail s’applique ici et là. — L’étude des sociétés animales est aussi une introduction féconde à l’étude des sociétés humaines. Voyez l’ouvrage si riche de faits de M. Espinasse sur les Sociétés animales.
2. Stuart Mill pourtant nous paraît pousser trop loin le scepticisme à l’égard des résultats qu’on en peut attendre. « L’opinion vulgaire, écrit-il (Log., t. 1, p. 508), que les bonnes méthodes d’investigation dans les matières politiques
des méthodes inductives étant incertains, ils doivent être soumis à la vérification déductive.
« L’Histoire fournit, quand elle est judicieusement étudiée, les lois empiriques de la société; et le problème de la Sociologie générale est de les constater et de les rattacher aux lois de la nature humaine par des déductions montrant que telles étaient les lois dérivées qu’on devait naturellement attendre comme conséquences de ces lois primaires.... Cette vérification par la méthode déductive est aussi indispensable que l’est (vov. le chapitre x) la vérification par l’expérience spécifique dans les cas où la conclusion est originairement obtenue par le procédé de déduction. d (Mil!, Log., t. II, p. 515.)
Concours des procédés inductifs et déductifs. —
Réduite à elle-même, la déduction ne serait pas plus sure que l’induction, parce que les facultés et tendances de la nature humaine sont des principes si vagues et si généraux, et donnent à la déduction tant de latitude qu’on peut, semble-t-il, en tirer à peu près tout ce qu’on voudra1. C’est donc la concordance des résultats obtenus par les deux méthodes qui peut seule conférer à ces résultats une valeur vraiment scientifique. « Le fondement de notre confiance dans une science déductive concrète, dit Mill, n’est pas le raisonnement à priori même, mais l’accord de ses résultats avec ceux de l’observation à posteriori 2. »
sont celles de l’induction baconienne, que le vrai guide en ces questions n’est pas le raisonnement mais l’expérience spéciale, sera un jour citée comme un des signes les moins équivoques de l’abaissement des facultés spéculatives de l’époque où elle a été accréditée. » Voyez t. II, p. 468 sqq., la critique de ces méthodes appliquées aux questions sociales. — MM. Bain et Schaeffle nous semblent à cet égard dans le juste milieu, à égale distance de cette défiance absolue et d’illusions trop optimistes.
1. Descartes reconnaissait le même inconvénient aux principes de sa physique. « J’avoue, dit-il, que la puissance de la nature est si ample et si vaste et que ses principes sont si simples et si généraux que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d’abord je ne connaisse qu’il peut en être déduit en plusieurs façons. » ( Discours , part, vi.j D’où la nécessité reconnue par lui de faire concourir l’expérience avec la déduction.
2. La déduction, pour être possible et féconde, ne doit pas s’attacher principalement à déterminer à priori l’ensemble des conséquences résultant de l’ensemble des divers agents dont la combinaison détermine les phénomènes sociaux. La tâche serait trop ardue. La déduction doit s’appliquer à déterminer les effets particuliers de chaque agent essentiel pris à part. « De même, malgré le consensus universel des phénomènes vitaux, il est indispensable d’étudier séparément la physiologie et la pathologie de chacun des principaux organes et tissus. C’est sur cette considération qu’est fondée la division de la théorie sociologique en sciences distinctes quoique non indépendantes » (Mill, ibid., t. II, p. 495). C’est ainsi que l’économie politique a construit déductivement tout son système sur le penchant égoïste de l’individu pour la richesse et sur la concurrence de tous les égoïsmes individuels. On peut de même étudier les effet» de la sympathie, de l’amour de la liberté, de l’amour du pouvoir, etc.
Résultats possibles : exemples. — C’est ainsi que Stuart Mill considère comme dignes de prendre rang parmi les vérités scientifiques, les lois suivantes de statique sociale, obtenues par la comparaison de différentes formes et de divers états de sociétés, et rattachées ensuite aux lois générales de la nature humaine. Ces lois expriment les conditions minima de stabilité politique. Ce sont : 1° un système d’éducation et de discipline coercitive s’opposant à la tendance naturelle de l’humanité à l’anarchie ; 2° l’existence d’un sentiment d’allégeance ou loyauté, s’adressant soit à un Dieu ou des dieux communs gardiens de l’État, soit à certaines personnes, soit à des lois, à des libertés, à des coutumes anciennes 1 ; 3° l’existence d’un principe vivant et actif de cohésion entre les citoyens qui leur fasse sentir qu’ils ne forment qu’un seul peuple (voy. Log., t. II, p. 516-525).
Parmi les lois de succession, objet de la dynamique sociale, on peut citer en première ligne la loi d’évolution intellectuelle dite des trois états, qu’Aug. Comte considère comme la loi directrice du mouvement social, et qui peut, selon lui, s’établir à la fois inductivement et déductivement, comme les précédentes.
D’après cette loi, l’esprit tend d’abord à expliquer tous les phénomènes par des agents surnaturels, puis par des entités métaphysiques (vertus soporifiques, calorifiques, horreur du vide, vis medi catrix naturœ, etc.), et enfin il se borne à constater leurs lois de succession et de similitude.
« Cette généralisation, dit Mill, me paraît avoir ce haut degré d’autorité scientifique qui résulte du concours des indications de l’histoire et des probabilités tirées de la constitution de l’esprit humain. Et l’on concevrait difficilement sur le simple énoncé de cette proposition quels flots de lumière elle jette sur tout le cours de l’histoire quand on en a fait ressortir les conséquences, en rattachant à chacun des trois états de l’intelligence l’état corrélatif d’autres phénomènes sociaux2, *
1. « Dans toutes les sociétés politiques qui ont eu une longue existence il y a eu, dit-il, un point établi, quelque chose que le peuple s’accordait à tenir pour sacré.... Lorsque la mise en question de ces principes essentiels est, non un malaise accidentel ou un remède salutaire, mais la condition habituelle du corps politique et lorsque les animosités violentes que produit naturellement une telle situation sont déchaînées, la nation est virtuellement en état de guerre civile, et ne peut jamais y échapper longtemps en fait. »
2. La loi d'Aug. Comte est vraie pourvu qu’on n’en exagère pas la portée et qu’on ne soutienne pas, par exemple, que la recherche d’une explication par les lois naturelles, qui constitue l'état positif , est inconciliable avec l’idée d’une explication par la finalité, qui se rattache à l'état théologique ou métaphysique. flacon et Leibniz ont bien quelque idée, je crois, de la science positive; l’un
L’ouvrage d’A. de Tocqueville sur la Démocratie en Amérique , dans lequel il recherche les tendances naturelles de la démocratie, est plein de vérités générales sugy'rées par l’observation et vérifiables par la déduction. Relevons Étulement, comme exemples, ces deux propositions générales, extraites de l’admirable introduction de l’ouvrage :
« De longues observations et des méditations sincères m’ont amené à reconnaître que le développement graduel et progressif de l’égalité est à la fois le passé et l’avenir de l’histoire. t> — « Ce n’est point l’usage du pouvoir ou l’habitude de l’obéissance qui dégrade les hommes, c’est l'usage d’une puissance qu’ils considèrent comme illégitime, et l’obéissance à un pouvoir qu’ils regardent comme usurpé et comme oppresseur. n>
Il ne faut donc pas désespérer de l’avenir de la Science sociale.
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Politique pratique. — Bien que cette science d’ailleurs ne puisse guère prétendre qu’à des généralisations approximatives, conditionnelles, sans indication précise ni de date, ni de lieu; bien qu’elle puisse seulement prévoir des tendances naturelles de causes supposées , sans pouvoir affirmer catégoriquement ni que ces causes seront données, ni même, au cas où elles seraient réellement données, que leurs effets s’accompliront sûrement, il n’en faut pas moins lui reconnaître une sérieuse utilité pour l’Art politique, ou Politique pratique. En effet, une connaissance très insuffisante pour la prédiction certaine et précise peut être cependant éminemment utile pour ia pratique. La médecine en fournit la preuve.
« Il n’est pas nécessaire pour la sage administration des affaires de la société, pas plus que pour celle de nos affaires privées, d’être en état de prévoir infailliblement les résultats de nos actions. Il nous faut tendre à notre but par des moyens qui peuvent ne pas réussir et prendre des précautions contre des dangers qui ne se réaliseront peut-être jamais. Le but
et l’autre pourtant ont dit que la recherche des lois naturelles était la meilleure initiation à la connaissance de Dieu. Aug. Comte lui-même, modifiant sa manière de voir sur ce point, avait, paraît-il (de Lombrail, Aperçus gén. sur la doct. pos., p. 44, Paris, 1858. Cf. Littré, A. Comte et la plut, pos p. 578), formulé sa pensée dernière dans ce vers connu seulement après sa mort :
Pour expliquer les lois, il faut des volontés.
des politiques pratiques est d’entourer une société donnée du plus grand nombre possible de circonstances à tendances avantageuses, et d’écarter ou de neutraliser autant qu’il se peut celles dont les tendances sont nuisibles. Une connaissance des tendances seules, sans nous permettre de prévoir exactement ce résultat combiné, nous le permet dans une certaine mesure. » (Mill, Log., t. II, p. 492.)
Aug. Comte avait déjà dit dans le même sens: « Conduisant avec la précision qu’elle comporte à prévoir les événements qui doivent résulter soit d’une situation donnée, soit d’un ensemble donné d’antécédents, la science politique indique à l’art correspondant les tendances qu’il doit seconder, et les moyens qu’il peut appliquer pour éviter toute inutile consommation des forces.... En politique, comme dans les sciences, la condition de toute grande et durable influence est l’opportunité. » (Voy. le développement de ces idées dans la 48e leçon du Cours de phil. positive. Cf. Spencer, Introd. à la sc. sociale , Conclusion.)
Conclusion. — D’où il est aisé de conclure que la Science politique n’est pas destinée à supprimer jamais l’Art politique comme tel, en le transformant, comme il arrive par exemple pour les arts mécaniques, en une pratique tout entière réglée par les théorèmes scientifiques. Jamais les théorèmes politiques ne rendront inutiles les indications du tact politique et les inspirations du génie.