Perte, surexcitation, altération de la sensibilité
2. Cette classification nous paraît plus nette que celle qui classe les erreurs, suivant les facultés de l’esprit, en erreurs des sens, erreurs de mémoire, etc. Dans les erreurs dites des sens, par exemple, il y a des erreurs de tout genre et de toute provenance. Nous essayons dans les trois classifications que nous proposons successivement de remonter aux principes vraiment premiers et dominateurs de la classification.
des données : Dans un mot imprimé où manque une lettre, l’imagination la supplée; — b . dans la représentation des rapports : On attache souvent à l’idée du hasard, de la fortune, du nombre treize, l’idée d’une influence sur certains événements, influence qu’ils n’ont jamais eue.
3° Erreurs par substitution : a. dans la représentation des données : Par là pèche ordinairement l’idée trop favorable qu’on se fait de ses amis, ou trop défavorable qu’on se fait de ses ennemis ; — b. dans la représentation des rapports : Ainsi, lorsqu’on voit égales deux lignes qui sont inégales, ou réciproquement. — Dans les cas de ce genre, la substitution n’est que partielle. Elle peut être totale : par exemple, lorsqu’une image objectivée par hallucination masque les objets au-devant desquels elle est projetée (ainsi le cercle lumineux que l’œil, après s’être fixé un moment sur la flamme de la lampe, projette sur la page d’un livre, empêche absolument la perception des mots qu’il recouvre).
Il n’est pas, semble-t-il, d’erreur de représentation qui ne doive rentrer dans l’une ou l’autre de ces trois catégories. Une représentation est erronée parce qu’on se représente moins qu’il ne faudrait, ou plus qu’il ne faudrait, ou moins et plus qu’il ne faudrait, c’est-àdire autre chose que ce qu’il faudrait.
3° Ses causes : les intermédiaires, le sujet. — Reste maintenant à déterminer les causes qui, dans ces deux classes de représentations (données ou rapports), produisent ces trois sortes d’erreurs possibles (par défaut, excès ou substitution).
Les causes déterminantes de la représentation sont au nombre de trois : l’objet, les intermédiaires entre l’objet et le sujet, le sujet lui-même.
A proprement parler, l’erreur ne peut jamais être attribuée à l’objet lui-même. L’objet est ce qu’il est et s’offre tel qu’il est à la connaissance. S’il est pour nous obscur, difficile ou même impossible à connaître, ce n’est pas sa faute à lui, c’est notre faute à nous. Si nous ne percevons pas les rayons ultra-violets, ce n’est pas leur faute, c’est notre faute ; si nous ne savons pas résoudre un problème de géométrie résoluble en soi, ce n’est pas sa faute, c’est notre faute1. L’aveugle accusera-t-il le soleil de ne pas luire pour lui ? C’est pourquoi aucune erreur ne peut proprement être
1. Une vérité géométrique inconnue peut fort bien être considérée comme un objet de connaissance au moins possible ; on peut aussi lui supposer une existence réelle dans une intelligence parfaite.
DE L’ERREUR
attribuée à l'objet de la connaissance. — Restent donc deux causes possibles d’erreur : les intermédiaires et le sujet.
Influence perturbatrice des intermédiaires. — La
représentation est souvent séparée de l’objet par un ou plusieurs intermédiaires, soit dans le temps, soit dans l’espace. Or, comme des verres interposés entre un objet et notre œil peuvent absorber en partie les rayons qui viennent de l’objet, ou les dévier, ou composer leur propre couleur avec celle de l’objet ; de même, en général, tout ce qui sépare la représentation de l’objet est susceptible d’engendrer l’erreur par défaut, excès ou substitution.
Par défaut : Ainsi l’éloignement dans l’espace, l’agitation de l’air empêchent des sons trop faibles d’arriver jusqu’à notre oreille; l’éloignement dans le temps empêche de même le souvenir de bien des événements passés de nous parvenir. Et pourquoi perdons-nous une grande partie des souvenirs de notre propre passé? Parce qu’une multitude de faits intermédiaires s’intercalent comme une sorte de couche isolante entre le passé et le présent. Il y a des corps mauvais conducteurs qui éteignent la chaleur. La physionomie de certaines personnes reflète imparfaitement leurs sentiments. Toutes les traductions sont infidèles. Tout langage trahit la pensée, etc.
Par excès : La loupe, le microscope, le microphone créent d’utiles illusions de ce genre. Le prisme étale en une surface étendue des rayons sans largeur. Les cris des enfants sont souvent hors de proportion avec leur souffrance. Bien des narrateurs usent de l’hyperbole, etc.
Par substitution : La tour carrée vue de loin paraît ronde. L’atmosphère terrestre dévie inégalement les rayons de lumière suivant la distance des astres au zénith, d’où il résulte que les distances zénithales, les rapports des groupes, les orbites apparents sont altérés. Dans la tradition, la légende se substitue sans cesse à la vérité : le vainqueur devient le vaincu, les successions sont interverties, etc.
Influence perturbatrice dn sujet. — Mais c’est dans le sujet lui-même que résident les principales causes perturbatrices de la représentation. Nous devons négliger ici les causes d’erreur inhérentes à la constitution générique du sujet, causes qui, si elles existent, créent des illusions nécessaires et incurables1. Nous
1. Ce sont de telles erreurs qu’il conviendrait d’appeler proprement idola tribus , erreurs de la race. Bacon donne ce nom à des erreurs qui tiennent à
avons provisoirement supposé que de telles causes n’existaient pas. C’est à la métaphysique qu’il appartient de rechercher ce qui en est. — Ici, nous n’avons à tenir compte que des erreurs auxquelles chacun se trouve exposé, en raison des particularités de sa nature individuelle. En effet, ce que Kant dit de l’esprit humain en général, « qu’il exprime par ses représentations, sa propre nature, en même temps que la nature des objets1 », peut se dire, à coup sûr, de l’esprit particulier de chacun. C’est ce que Bacon exprime admirablement. D’après lui, outre les aberrations de la nature humaine prise en général, « chaque homme a une sorte de caverne, d’antre individuel, qui rompt et corrompt la lumière naturelle, en vertu de différentes causes2 » (Nov. Org ., liv. I, xlii).
Subdivisions : influence de l’organisme et des facultés mentales. — Cette cause générale, la nature individuelle du sujet, comprend plusieurs causes particulières. Tout
des causes très générales sans doute parmi les hommes, mais non pas absolument nécessaires et universelles. Mieux vaudrait le réserver pour les illusions fondamentales et incurables qui naissent de la constitution même de l’esprit humain. Telle serait, si l’on admet la théorie de Kant sur l’espace et le temps, l’illusion qui nous fait voir toutes choses dans l’espace et dans le temps. — Nous faisons donc rentrer dans la classe des idola specus ou erreurs individuelles et accidentelles toutes celles que Bacon énumère comme erreurs de l’espèce. En d’autres termes, nous empruntons à Bacon l’idée lumineuse et féconde qui sert de principe à sa classification; mais nous en faisons une application plus rigoureuse, et nous entendons par erreurs de la race celles dont aucun membre de la race ne peut en effet s’affranchir. La question de savoir s’il y a de telles erreurs se trouve donc renvoyée à la Métaphysique.
1. Bacon l’avait déjà dit et en se servant des mêmes images : «Toutes les perceptions, soit des sens, soit de l’esprit, ne sont que des relations à l’homme et non des relations à l’univers. L’entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle des autres choses, gâte, tord, pour ainsi dire, et défigure toutes les images qu’il réfléchit. » (Nov. Org. liv. I, xli.)
2. Il y a selon nous, dans cette simple image de Bacon, dans ce titre seul d 'idola specus , plus de vérité concrète et positive sur la question que dans toute la Méditation si alambiquée et finalement si vide de Descartes sur l’erreur. Descartes n’y traite que de l’erreur formelle. De cette erreur, comme de tout jugement, il fait un acte de liberté. C’est pourquoi, quand il a dit cela, il a tout dit. Que pourrait-on ajouter de plus, touchant un acte libre qui n’est déterminé ni par l’entendement ni par la passion? Cette prétendue solution du problème coupe court à la recherche du déterminisme si curieux et si complexe de l’erreur. C’est plutôt dans le Traité des Passions qu’on trouverait les éléments d’une théorie positive de l’erreur.
Bacon, au contraire, voit très bien que l’erreur réside avant tout dans la représentation elle-même, et c’est dans les causes déterminantes de la représentation qu’il cherche les causes de l’erreur. De plus il a le mérite de mettre particulièrement en évidence la plus importante de ces causes, la nature du sujet lui-même , sa constitution, ses tendances générales ou individuelles. Avant Kant, il reconnaît que l’esprit n’est pas neutre, passif, spectateur impartial dans la connaissance ; que les choses, comme l'a dit Kant, tournent autour de l’esprit, bien plutôt que l’esprit ne tourne autour des choses. Les détails de l’explication, souvent très heureux, sont bien en harmonie avec cette vue générale.
DE L’ERREUR
d’abord il faut distinguer, dans le sujet même, les organes physiques (organes des sens, cerveau), instruments de la connaissance, et l’esprit, qui n’est peut-être pas une simple résultante des organes, et qui accomplit peut-être sans le secours des organes les plus hautes de ses opérations ( Psych ., ch. xxi).
Influence de la nature première et des habitudes. — En outre, à un autre point de vue, dans la nature individuelle de chacun, il faut faire deux parts : l’une constituée par la nature première et originelle des organes et des facultés, l’autre, par la seconde nature, c’est-à-dire par l’ensemble des dispositions, habitudes, manières d’être plus ou moins stables, par lesquelles la première nature est, durant le cours de la vie, accrue ou modifiée1. — L’analyse détaillée de ces influences diverses irait à l’infini. Bornons-nous à quelques exemples.
Exemples. — Influence des dispositions innées des organes et des facultés. — Nul homme ne perçoit les rayons ultraviolets; c’est une erreur de la race ( idola tribus). Mais en outre il est des hommes qui ne perçoivent pas les rayons rouges (daltonisme) ; d’autres, étant aveugles, ne perçoivent ni les couleurs ni les formes. — Que d’erreurs dues à la faiblesse de la mémoire! Combien d’autres à la grossièreté ou à la faiblesse de l’intellect ! Il y a des esprits qui naissent avec la cataracte. Plus incurables que l’aveugle de Cheselden, ils voient trouble toute leur vie. D’autres sont incapables de faire correctement l’addition de quelques chiffres ou de suivre le plus simple raisonnement. « Il y a, dit Locke, des gens d’un seul syllogisme, il en est de deux seulement. » Il est des esprits analytiques qui ne peuvent saisir les ensembles, les ressemblances, les analogies; et des esprits synthétiques qui ne sont pas sensibles aux différences et aux détails. Etc.
Influence des dispositions secondaires des organes ou des facultés. — Originairement les organes et les facultés pèchent surtout par impuissance, faiblesse, incapacité; et par suite c’est surtout d’un défaut dans la représentation que naissent les premières erreurs. Mais c’est bien autre chose lorsque ces organes et ces facultés ont été façonnés par toutes sortes d’influences, et se sont modifiés par les habitudes qui résultent de leur exercice même. C’est alors que, non contents d’intercepter la lumière naturelle, ils « la repoussent, la tordent et la corrompent ». Alors
1. Il faudrait tenir compte aussi des dispositions accidentelles et momentanées des organes ou des facultés. Mais nous devons nous borner.
se produisent des réjections ou exclusions , des additions , des altérations, des substitutions de tout genre.
Ainsi les habitudes du cerveau et de la mémoire, les associations d’idées, les préjugés, l’esprit de système rendent l’esprit insensible ou inaccessible à certaines vérités. Les idées qui ont pris possession de la conscience semblent en interdire l’entrée à toutes les idées qui les contrarient. La conscience est comme le champ de bataille que les idées se disputent. Si les idées nouvelles ont l’avantage de la nouveauté, les anciennes ont l’avantage de la possession. C’est le cas de dire : Beati possidentes1.
c Les enfants, dit Locke, reçoivent des propositions qui leur sont inculquées par leurs père et mère, nourrice, précepteurs et autres, qui sont autour d’eux, et ces propositions, ayant pris racine, passent pour sacrées, comme si Dieu lui-même les avait mises dans l’âme. On a de la peine à souffrir ce qui choque ces oracles internes, pendant qu’on digère les plus grandes absurdités qui s’y accordent. t> ( Essais , liv. IV, ch. xx.)
« L’entendement, dit Bacon, une fois familiarisé avec certaines idées, s’y attache obstinément ; il ramène tout à ces idées de prédilection ; il les fait juges de tout, et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler en lui ; ou il n’aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s’en débarrasse à l’aide de quelques frivoles distinctions, ne souffrant jamais qu’on manque de respect à ces premières maximes qu’il s’est faites. Elles sont pour lui sacrées et inviolables. * ( Nov . Org., liv. I, l.)
ne idée nouvelle a-t-elle réussi à franchir le seuil si bien détendu de la conscience: alors, se heurtant aux idées antérieures ou se combinant avec elles, elle est diversement réfractée ou dénaturée. De même un envahisseur, s’il n’est pas repoussé de vive force, est souvent transformé, absorbé, annulé par le milieu nouveau qui l’enveloppe. Dans cette catégorie rentrent toutes les erreurs des perceptions acquises : une donnée sensible reçoit d’une association d’idées habituelle qu’elle provoque une fausse signification. C’est ainsi que l’amputé croit ressentir des sensations dans le membre qu’il n’a plus.
Dans tous ces cas, la substitution n’est que partielle. Elle est totale dans l’hallucination. Il importe de remarquer que l’hallucination n’est pas limitée aux images sensibles. Il y a des hallucinations de tout genre et de tout ordre. Dans les sciences, dans l’in—
1. Voyez dans la Revue phil., t. VIII, les études très riches de faits de M. Paulhan sur l'Erreur et la sélection.
DE L’ERREUR
dustrie, en politique, en morale, etc., que de fois l’idéal, la chimère, l’utopie, prennent dans les esprits la place du réel et du vrai!
Prévention intellectuelle. — Cette cause si générale d’erreur, qui consiste dans l’influence exercée sur les idées qui se présentent par les dispositions et habitudes antécédentes de l’esprit et des organes, peut s’appeler d’un mot : la prévention. Il y a donc une prévention naturelle à l’esprit lui-même, comme il y a une prévention qui vient des passions. Et il est faux par conséquent de dire, comme on l’a fait, que si nous agissions comme de purs esprits et ne faisions usage que de nos idées, au lieu de croire avec notre âme tout entière, notre volonté, nos passions, l’erreur serait évitée (Brochard, Rev. phil.y juillet 1884, p. 11). C’est oublier Vinfluence des idées sur les idées , leurs affinités ou leurs répulsions mutuelles, en un mot la prévention purement intellectuelle. Tout esprit qui n’est plus absolument vide, neuf, qui n’est plus table rase, a cessé d’être un esprit impartial. Sans doute il peut encore se défendre soi-même contre soi-même (voy. le chapitre suivant) ; mais toutes ses acquisitions passées, qui lui sont un secours indispensable pour des acquisitions nouvelles, lui sont aussi, comme on le voit amplement par l’histoire des perceptions acquises, de perpétuelles occasions d’illusion et d’égarement.
Prévention d’ordre sensible. — Mais, ceci reconnu, reconnaissons aussi immédiatement que la prévention intellectuelle s’aggrave singulièrement du fait de la prévention émotionnelle et passionnelle.
La prévention intellectuelle résulte principalement des associations établies . La prévention sensible a pour agent principal V imagination. Cette « maîtresse d’erreur et de fausseté » est sous la dépendance des passions. Il n’est pas de service qu’elle ne soit prête à leur rendre au détriment de la vérité. Les rêves et la folie ne sont que les cas prérogatifs où son influence, n’étant pas contrariée, manifeste toute sa puissance. Un atome de vérité réelle lui sert alors de base pour des illusions gigantesques. Une impression du genre triste ou gai persistant durant le sommeil crée des rêves lugubres ou exhilarants, dans lesquels les sensations intermittentes qui y pénètrent, reçoivent, dans un sens ou dans l’autre, une interprétation hyperbolique. Un picotement de la peau devient un coup de poignard dans le cœur; une digestion facile fait croire à l’ascension du corps affranchi de la pesanteur, dans les espaces éthérés. Le fou atteint de mégalomanie voit un palais dans l’hôpital où il est en-
fermé. Le lvpémane entend dans le tic tac de sa montre le terrifiant appel des trompettes du jugement dernier. Inépuisable serait ce sujet des sophismes de l’imagination et du cœur ! Tout sentiment, fort ou faible, égoïste ou désintéressé, mauvais ou bon, devient, le cas échéant, une tendance trompeuse, qui met à son service, pour se satisfaire, l’industrie de l’imagination. Or qui pourrait épuiser les variétés du sentiment et les artifices de l’imagination? (Voy. Malebranche, Rech. de la vér ., des Passions; Logique de Port-Royal, des Sophismes d’amour-propre, d’intérêt et de passion ; Brochard, De V erreur , part. II, ch. ix.)
Résumé. — Telles sont les causes de l’erreur matérielle ou de représentation, qui est elle-même la cause positive ou efficiente de l’erreur formelle ou de jugement.
§ III
Explication delà canne négative de l’erreur. — Mais l’erreur formelle suppose aussi, comme on l’a dit, une cause négative ou déficiente, savoir : le défaut d’une représentation opposée à la représentation illusoire, et capable d’en neutralise/ l’effet sur le jugement.
Ignorance, oubli. — Or comment se fait-il que, une représentation illusoire étant présente à l’esprit, nous n’ayons pas présente en même temps la représentation contradictoire qui, la tenant en échec et nous donnant le moyen de la repousser ou tout au moins de la mettre en doute, nous permettrait d’enrayer l’erreur avant qu’elle soit accomplie. Deux raisons expliquent ce défaut : l’ignorance ou l’oubli.
Exemples. — On croit à une hypothèse, à une théorie, à un système, parce qu’on ignore un fait qui les contredit. On croyait autrefois que tous les cygnes étaient blancs, parce qu’on ignorait qu’il y en eût de noirs en Australie. Rien de plus facile à duper qu’un ignorant. Qui ne sait rien est prêt à tout croire : de là la naïveté de l’enfant. Un esprit vide serait incapable de se défendre contre aucune espèce d’illusion.
L’oubli a les mêmes effets. On peut distinguer deux sortes d’oubli : ou bien on a su et on ne sait plus; ou bien on sait encore, mais on ne se souvient pas à propos. Dans ce dernier cas, c’est le plus souvent le défaut d’attention et de réflexion , la légèreté, la précipitation qu’il faut accuser.
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Influence de la volonté. — C’est ici qu’intervient l’influence de la volonté. La volonté est maîtresse de l’attention. Or, d’une part, l’attention permet de voir et de remarquer bien des choses qu’on n’eût pas vues et remarquées sans elle. Elle remédie en partie à la faiblesse de l’intelligence; elle en double les forces. — D’autre part, l’attention suspend le jugement; parla elle donne le temps aux souvenirs utiles d’entrer en scène, aux objections et aux motifs de doute de se produire. Elle nous empêche ainsi d’être dupes des premières apparences. Prudence, méthode, esprit de doute et d’examen, exigence en fait de preuves, etc., tels sont les grands remèdes contre l’erreur. Tous sont au pouvoir de la volonté. On voit donc bien que nous ne nions pas l’influence de la volonté sur l’erreur ou la vérité. Il s’agissait seulement de savoir où et de quelle façon s’exerce cette influence. Théoriquement on peut dire que toute erreur suppose une précipitation du jugement. Or la volonté peut suspendre le jugement. Donc on peut, en ce sens, dire que la cause universelle et l’universel remède de l’erreur, c’est la volonté.
La nécessité plus forte que la volonté. — Mais hâtonsnous d’ajouter qu’on imposerait à la volonté une tâche surhumaine si on lui demandait en tout sujet de suspendre le jugement jusqu’à ce qu’on ait épuisé l’examen des raisons de croire ou de douter1. D’abord nul ne peut dire à quel moment cet examen peut être déclaré suffisant (voy. le chapitre suivant). De plus, les nécessités de la vie nous défendent le plus souvent de prolonger l’examen autant que nous le voudrions. Nous nous trouvons perpétuellement dans la situation d’un jury qui doit, séance tenante, déclarer l’accusé innocent ou coupable, tout en ayant conscience que les raisons décisives de se prononcer lui font défaut. Pour prouver que le dîner que nous nous disposons à manger ne nous empoisonnera pas, il faudrait des jours et des mois. Mais l’appétit, différent en cela de l’âne de Buridan, ne veut pas nous laisser mourir en attendant la solution du problème. Ainsi, la meilleure volonté du monde n’y peut rien : vivre, c’est risquer l’erreur à toute minute du jour.
1. M. Ollé-Laprune, dans sa thèse sur la Certitude morale , montre bien l’importance et les limites du rôle delà volonté. «Point de scrupules ridicules; point de craintes exagérées de se tromper, qui paralysent l’esprit: il s’agit moins encore d’éviter le faux que de s’attacher au vrai. Ne serait-ce pas folie de ne plus marcher pour ne jamais tomber? Mais quoi de plus sage, et quoi de plus nécessaire que de prévenir les défaillances par un salutaire régime? L’effort n’est pas toujours assuré : l’effort est toujours commandé, toujours louable. » Yoy. tout le passage.
§ iv
Résumé général. — En résumé, Terreur proprement dite réside dans le jugement. — Le jugement est déterminé par la représentation et ne fait qu’affirmer la valeur objective de la représentation. 11 n’y aurait donc pas d’erreur dans le jugement s’il n’y avait d’abord un désaccord entre la représentation elle-même et l’objet. — Ce désaccord résulte de ce que la représentation a pour facteurs, outre l’objet lui-même, certains intermédiaires et le sujet. — De là, dans la représentation, par rapport à l’objet, de l’excès, du défaut, des substitutions. — L’action des habitudes mentales, ou prévention intellectuelle, l’action de la sensibilité par le moyen de l’imagination, ou prévention sensible, sont les principales causes de ces altérations diverses de la représentation.
Une représentation faussée de la sorte étant supposée, elle s’objective et détermine le jugement si aucune représentation contraire ne s’y oppose. Ces représentations protectrices du jugement et préservatrices de Terreur, c’est à l’attention, à la réflexion, à la volonté, en un mot, qu’il appartient de nous les fournir ou de nous les remémorer à propos.