DES SOPHISMES
certains éléments de la représentation qui résultent des intermédiaires ou du sujet.
Réduction de la classification des sophismes à celle des erreurs.
— Ceci posé, considérons les sophismes ordinairement énumérés dans les Logiques, et montrons comment ils peuvent rentrer dans la classification des erreurs proposée plus haut.
Pas de sophisme de simple inspection. — D’après ce qui vient d’être dit, nous excluons les sophismes que Stuart Mill appelle de simple inspection ou préjugés naturels. L’analyse découvre aisément dans les sophismes énumérés sous ce chet des cas d’inférences vicieuses. Ainsi la croyance aux présages, citée par Stuart Mill comme exemple de sophisme de simple inspection ou à priori, est manifestement une induction vicieuse fondée à son origine sur un dénombrement imparfait, et dans la suite sur une critique imparfaite de l’autorité et du témoignage.
Restent les sophismes d’induction et les sophismes de déduction.
Sophismes d’induction. — Les principaux sophismes d’induction sont :
1° Le dénombrement imparfait. Exemple : la croyance que les agriculteurs ignorants continuent d’avoir, en dépit des démentis de l’expérience, dans les prédictions de l’almanach. On remarque les cas où la prédiction se trouve par hasard d’accord avec l’événement, on ne tient pas compte des autres. — C’est un cas d’erreur par défaut dans la représentation, défaut provenant lui-même d’abord de l’inattention, ensuite des réjections ou exclusions qui suivent la prévention intellectuelle.
2° Prendre pour cause ce qui n’est pas cause : non causapro causa ; post hoc ergo propter hoc. Une comète est jugée la cause d’une peste qui suit son apparition. C’est un sophisme de confusion qui vient de Yhabitude que nous avons d 'associer l’idée de causalité à la simple idée de succession. — L’antagoniste ou le réducteur des sophismes de ce genre est l’idée des caractères qui sont les vrais indices de la causalité, caractères qui font ici défaut. Mais combien peu savent quels sont ces indices et les conditions requises pour la preuve d’un rapport de causalité !
3° Le sophisme de l’accident, fallacia accidentiSj consiste à juger d’une chose par ce qui ne lui convient qu’accidentellement. Ainsi, de ce qu’un homme religieux est intolérant, conclure que la religion est nécessairement intolérante est un sophisme d’accident. Ce sophisme est visiblement de même nature que le précédent : dans le sophisme non causa pro causa , on confond une succession accidentelle avec une loi de succession; dans le sophisme de l’accident, on confond une coexistence accidentelle avec une loi de coexistence (la religion et l’intolérance se trouvant coexister accidentellement dans un même sujet, on s’imagine qu’elles y coexistent en vertu d’une loi) : c’est donc aussi un sophisme de confusion, né de l'habitude d’associer, sans tenir compte des conditions requises, l’idée d’une loi de coexistence à la perception d’une simple coexistence.
Prétendus sophismes de déduction. — Les principaux sophismes signalés ordinairement comme sophismes de déduction sont l’ignorance du sujet, la pétition de principe, le cercle vicieux : aucun de ces sophismes n’est proprement un sophisme de déduction.
1° L’ignorance du sujet consiste soit à prouver autre chose que ce qui est en question, soit à prouver la chose en question, mais d’un autre objet que celui qui est en question : par exemple, pour prouver que la liberté politique est un mal, on s’étendra sur les excès de l’extrême licence. Ce n’est point une faute de déduction, car il se peut qu’on prouve très correctement ce qu’on veut prouver, mais c’est une faute de confusion. Soit qu’on ignore les différences entre l’objet de la question et un autre, soit qu’entraîné par les associations d’idées, ou trompé par les équivoques du langage, on perde de vue ces différences, on se croit dans la question alors qu’on est à côté. L’erreur n’est pas commise dans le cours de la déduction, mais elle est antérieure à la déduction, et permet, sans examen, de l’écarter par une fin de non-recevoir.
2° Même chose à dire de la pétition de principe, qui consiste à prendre comme principe de raisonnement une chose qui est en question : c’est un cas particulier et aggravé de l’ignorance du sujet. Lorsque Descartes, après avoir révoqué toutes choses en doute, croit pouvoir affirmer que lui, qui pense, est, parce que, dit-il, « il voit très clairement que pour penser il faut être d, son raisonnement est une pétition de principe. En effet, cette majeure, pour penser il faut être, est elle-même en question, puisqu’il vient de tout révoquer en doute. Pris à part et en soi, le syllogisme est d’ailleurs parfaitement correct. La faute de Descartes, antérieure au syllogisme, est d’avoir oublié son doute aussitôt après l’avoir conçu 4.
3° Le cercle vicieux lui-même, qui consiste à prendre comme prémisse d’une conclusion une proposition qui dépend de cette conclusion ellemême, n’est pas davantage, à proprement parler, une erreur de raisonnement, car une telle faute ne peut être commise dans le cours d’un même raisonnement. Ainsi, lorsque Descartes prouve la validité du critérium de l’évidence par la véracité divine, laquelle a dû être d’abord prouvée elle-même par le moyen de l’évidence, il tourne dans un cercle. Mais les deux raisonnements sont séparés et distincts ; chacun d’eux pris à part est ou peut être irréprochable ; le sophisme n’apparaît que si on les rapproche l’un de l’autre. L’erreur n’est donc ni dans le premier ni dans le second; elle est seulement dans l’oubli du premier au moment où Descartes pose les prémisses du second.
Ainsi ces prétendus sophismes de déduction ne résident pas proprement dans la déduction, mais dans une illusion touchant l’objet ou les prémisses de la déduction ; et cette illusion elle-même a pour cause l’ignorance, l’oubli, les associations habituelles, toutes choses susceptibles d’engendrer des confusions.
Vrais sophismes de déduction. — Les sophismes de déduction consistent à tirer de prémisses supposées une conclusion qu’elles ne légitiment pas. Les règles de Yopposition, de la conversion et les huit règles du syllogisme indiquent tous les sophismes possibles dans ces trois genres. Par exemple, conclure de la fausseté d’une proposition la vérité
1. « Ule dupliciter peecavit, a dit justement Leibniz, nimium dubitando et nimium facile a dubitatione recedendo. » Voyez dans notre édition du Discours de la Méthode une étude sur ce sujet.