DES SOPHISMES
de la proposition contraire est un sophisme d’ opposition, car deux contraires peuvent être fausses à la fois; — convertir une universelle affirmative en universelle affirmative est un sophisme de conversion, car l’universelle affirmative ne peut se convertir qu’en particulière affirmative ; donner aux termes d’une conclusion plus d’extension qu’ils n’en ont dans les prémisses est un sophisme de syllogisme, car les termes ne doivent pas avoir plus d’extension dans la conclusion que dans les prémisses.
Rôle du langage. — La plupart des sophismes de raisonnement ont pour cause occasionnelle le langage.
Le langage est un intermédiaire entre notre esprit et la pensée d’autrui, ou même un intermédiaire entre notre esprit et notre propre pensée. Tous les genres d’illusion naissant des intermédiaires naissent aussi du langage. Le langage, qui est fait pour rendre visible la pensée, a souvent pour effet de masquer ou de dénaturer la pensée. — Nous n’avons à signaler ici que les illusions naissant de l’ambiguïté des termes et qu’on nomme équivoques *.
Équivoques. — L’équivoque est amenée par Y association d'idées. Un mot est associé à deux ou plusieurs idées différentes. Par suite, chaque fois que le même mot revient dans le cours d’un raisonnement, il nous sollicite à dérailler en passant d’une idée à une autre. Que d’équivoques possibles sur les mots loi, bien , liberté , identité , unité t II y a des auteurs qui n’arrivent pas à distinguer, par exemple, l’unité spécifique de conscience, telle qu’elle peut se réaliser parmi les abeilles d’une ruche, de l’unité numérique de conscience, telle que celle de notre moi: d’où des assimilations dénuées de toute valeur. — La fidélité au sens des mots, telle est la première condition d’une pensée logique.
Parmi les équivoques, il faut signaler celle qui consiste à passer du sens divisé au sens composé, ou inversement ( fallacia divisionis et compositionis). Un malade se dit : ni ce symptôme, ni cet autre, ni ce troisième, etc., ne prouvent que ma maladie soit mortelle ; donc ces divers symptômes ne prouvent pas que ma maladie soit mortelle. Il se trompe peut-être en passant du sens divisé au sens composé : ce que chaque symptôme pris à part ne prouve pas est peut-être prouvé par ces divers symptômes réunis. — Si l’on dit : trois et deux font cinq, donc trois fait
1. Ce n’est pas le seul genre d'illusions créées par le langage. La réalisation des abstractions est aussi Tune des plus fréquentes. « Nos termes abstraits, dit Maine de Biran, entrent dans les formes de nos langues de la même manière que les substantifs physiques. Sujets de la proposition, le verbe en aftirme (de la vertu, par exemple) les mêmes attributs, les mêmes propriétés absolues, que des objets réels; de plus, nos expressions presque toujours figurées, leur donnent un corps pour les animer, nous les représentent agissant, se mouvant et sentant comme nous. Comment cette similitude constante dans les formes ne séduirait-elle pas le jugement? Comment les habitudes de la pensée ne se mouleraientelles pas enfin sur celles de la parole? » (Œuv. phil., éd. Cousin, t. I, p. 218.)
Un autre effet du langage, c’est d’arrêter à soi la pensée et de dissimuler ainsi le vide, la confusion des idées ou même l’absence totale d’idée (psittacisme). Combien, suivant le mot de Leibniz, prennent la paille des termes pour le grain des choses! Que de fois, suivant le mot de Spencer, le mot, ce papier-monnaie de la pensée, mène à l’insolvabilité intellectuelle!
cinq et deux fait cinq, le sophisme consiste à prendre le mot et d’abord au sens composé, puis au sens divisé.
Notons enfin le genre d’équivoque qui consiste à passer du sens relatif au sens absolu ( a dicto secundum quid ad dictum simpliciter). Lorsqu’on dit que l’eau étanche la soif, il s’agit d’eau fraîche, et l’on n’en peut conclure absolument que l’eau, y compris l’eau bouillante, él anche la soif.
Résumé. — Tous les sophismes proviennent donc, comme en général les erreurs, d’un défaut, d’une superfétation ou d’une substitution dans la représentation, et s’expliquent par les causes générales d’erreur que nous avons déjà signalées.