DE L’ACCORD DE LA PENSÉE AVEC ELLE-MÊME DANS LE JUGEMENT
Variété des rapports affirmés par le jugement. —
Avant de traiter du jugement au point de vue logique, il est indispensable de rappeler brièvement et de compléter sur quelques points la théorie psychologique du jugement.
Un jugement est l’affirmation d’un rapport entre deux choses. Quelle est la nature de ce rapport, objet propre du jugement? Quelle est la nature de ces choses, termes (opoç) 1 du jugement?
Les rapports perçus et affirmés peuvent être de nature très différente : ce sont, par exemple, des rapports de ressemblance, de différence, de coexistence, de succession, de causalité.
Le langage les réduit à l'unité. — Mais ici le langage, en traduisant le jugement dans une proposition, opère une simplification, qui n’a pas été assez remarquée, et qui est pourtant de très grande conséquence. Le langage réduit à l’unité tous les rapports saisis par le jugement. Dans le langage, en effet, tous les rapports deviennent des rapports de qualification ou à’ attribution , c'est-àdire des rapports d’inhérence d’un attribut à un sujet. En voici des exemples.
Dans le personnage de Socrate, je remarque l’attribut de la sagesse; et j’énonce cette proposition : Socrale était sage . Voilà un jugement attributif. Or, dans ce cas, la proposition traduit exactement l’opération réelle de la pensée. Les deux termes réels du jugement sont bien en effet, d’un côté Socrate , de l’autre la
i. Sur le V5ai sens du mot terme en Logique, voy. chapitre
LOGIQUE DU JUGEMENT
sagesse ; et le rapport saisi est bien le rapport d'inhérence précisément affirmé par le verbe être. — Mais voici d’autres cas : je compare les deux angles A et B; entre ces deux angles, je saisis un rapport d’inégalité. Les deux termes du jugement sont bien A et B. Or, énonçant ce jugement, je dirai : A est inégal à B. Le langage réunissant, dans la proposition, le rapport au second terme du jugement, fait des deux ensemble une espèce d’attribut (inégal à B); et cet attribut est, par le moyen du verbe être, affirmé comme inhérent au premier terme : ce qui rend, comme on voit, tout à fait méconnaissable l’opération réelle de la pensée. — Cette opération ne serait pas moins défigurée si, au lieu de dire : A est inégal à B, on disait, en faisant de l’inégalité (chose absurde au fond) un attribut commun aux deux termes : A et B sont inégaux. Car, évidemment, A et B ont été comparés l’un à l’autre, et non point A et B ensemble à l’idée de l’inégalité. — De même, si, ayant saisi entre les événements C, D, un rapport de succession, je dis : D succède (est succédant) à C, ou encore C et D sont des événements successifs, l’opération réelle de la pensée est fort inexactement traduite, puisque les deux termes réels de cette opération sont certainement C et D, entre lesquels un rapport de succession est perçu; et nullement l’événement D d’une part, et l’attribut succédant à C, de l’autre ; non plus que les événements C et D pris ensemble, d’une part, et, de l’autre, l’attribut successifs.
C’est pourquoi, tandis que dans la pensée le second terme du jugement est tantôt une qualité ou un état (sage, chaud), tantôt une chose, un être, une substance (une ligne, une grandeur, une personne), dans X énoncé du jugement le second terme est toujours un adjectif ou un participe (égal à B, succédant à B, causé par B, etc.).
Et tandis que dans la pensée les rapports saisis sont d’espèces très différentes (égalité, causalité, etc.), dans le langage le rapport énoncé est toujours un rapport d’attribution ou d’inhérence exprimé par le verbe être (sous-entendu dans tous les autres verbes). C’est pourquoi on appelle justement le verbe la copule : il n’a en effet qu’un rôle toujours le même, celui de lier, d’attacher le second terme au premier, comme un attribut à un sujet.
Avantage qui en résulte. — Le langage opère donc ici pour les jugements une simplification analogue à celle qu’on opère sur des fractions ordinaires par la réduction au même dénominateur. Et de même que cette réduction rend seule possibles les opérations à exécuter sur les fractions, de même cette réduction des
jugements à l’unité de forme permet seule de manier commodément les propositions et d’exécuter les diverses opérations logiques.
Termes du jugement : idées ou choses? — Quels sont maintenant les vrais termes du jugement ? Des idées ou des choses réelles, faits, propriétés, lois, etc. ?
Les objets de l’esprit sont des idées. — On se trouve ici en présence de deux observations également exactes et qui semblent d’abord contradictoires. D’une part, nous sommes forcément enfermés dans nos idées, réduits à nos idées. Quant aux choses mêmes, nous ne les atteignons qu’à travers nos idées. Une chose quelconque, un encrier, un arbre, ne peut pas directement devenir objet de pensée, représentation, fait de conscience. Les choses ne deviennent objet de pensée que par un intermédiaire, par procuration, si l’on peut dire, à savoir : en suscitant dans la conscience une idée qui les représente. Dans ma conscience il n’entre point un arbre réel, mais seulement une idée d’arbre. Cela est déjà vrai pour les choses réelles et concrètes, comme celles dont on vient de parler, avec lesquelles nous sommes mis en rapport le plus direct, par nos facultés dites d’expérience ou de perception. A fortiori , cela est-il vrai pour les idées abstraites et générales, auxquelles aucune réalité existante et perceptible ne correspond. Nous pensons la blancheur, l’humanité, la vertu. Or il n’y a aucune réalité existant quelque part qui soit la blancheur abstraite, l’humanité abstraite, la vertu abstraite. Donc manifestement, dans les cas de ce dernier genre, nos jugements ont pour termes des idées. Or c’est justement de jugements de cet ordre qu’il est presque exclusivement question dans la Logique. Par conséquent, le logicien est bien en droit de dire: Eu fait , nous opérons toujours sur des idées, nos jugements n’ont et ne peuvent avoir d’autres termes que des idées. La pensée n’est pas un laboratoire de chimie: ce qu’on y manie, ce sont des idées, et non pas des corps.
La croyance porte sur les choses. — Mais d’autre part il n’est pas moins certain que notre intention, c’est toujours d’atteindre les choses à travers nos idées, de saisir et d’exprimer des rapports vrais des choses mêmes; il est certain que c’est sur les choses et nullement sur les idées que porte la croyance , élément essentiel de tout jugement réel. Quand j’affirme que l’eau rouille le fer, la chose à laquelle je crois et que j’affirme, Stuart Mill a cent fois raison de le soutenir, ce n’est point un rapport entre mes idées, c’est une loi objective des choses.
LOGIQUE DU JUGEMENT
Conciliation : objectivation des idées. — Gomment concilier ce» deux observations opposées ? Les logiciens se sont en général tirés de peine en négligeant l’un des deux termes du problème. Les uns, avec Stuart Mill, soutiennent (Logique réaliste) que, puisque la croyance porte sur les réalités, les vrais termes du jugement ce sont les réalités elles-mêmes, — sans songer que dans la pensée il n’y a et ne peut y avoir d’autre réalité que des pensées. — Les logiciens de l’école opposée (Logique conceptualiste) s’en tiennent, au contraire, à cette dernière et incontestable observation, et font abstraction de la croyance, — sans se mettre en peine d’expliquer comment il se peut faire que, notre pensée ayant pour objet des idées, notre croyance ait pour objet des choses; sans remarquer la difficulté qu’il y a à comprendre comment on peut penser une chose et en croire une autre, c’est-à-dire penser autre chose que ce que l’on croit et croire autre chose que ce que l’on pense; ou, en d’autres mots, d’une part, pènser sans croire, et, d’autre part, croire sans penser.
La solution de cette difficulté nous paraît résider dans la loi d’objectivation naturelle et nécessaire de nos idées, — tant qu’aucun obstacle ne s’y oppose ( Psych ., ch. xxi, appendice). La pensée, avons-nous dit, est naturellement réaliste, objectiviste ou objectivante. Penser c’est s’imaginer qu’on voit, qu’on perçoit. Cogito, ergo est aliquid cogitatum ; je pense, donc il y a un objet de pensée distinct de la pensée même. Rien de plus vrai que cet aphorisme, du moins comme expression de V apparence. Tous les verbes qui expriment les opérations de la pensée en témoignent : voir, percevoir, apercevoir, comprendre, connaître, etc., sont des verbes actifs et supposent un objet comme terme de l’opération de la pensée.
Nos sensations , tout d’abord, s’objectivent et nous paraissent constituer des objets perçus : c’est pourquoi quand nos jugements portent sur des choses sensibles, bien qu’ils portent en réalité sur des idées, puisque, encore une fois, il n’y a en nous que des idées, nous croyons qu’ils portent sur les choses elles-mêmes. Quand je dis : Ce corps est chaud, tous les termes de ce jugement sont des sensations ou des souvenirs de sensations; mais c’est le psychologue seul qui le sait; et d’ordinaire celui qui prononce ce jugement ne s’en doute pas, et croit porter un jugement sur les choses mêmes. Pourquoi? parce qu’il objective ses sensations. — Or ce qui est vrai de nos sensations est vrai aussi de nos concepts. Et
d’ailleurs la difficulté n’est pas plus grande dans un cas que dans l’autre de concevoir comment l’objectivation est possible. Il est absurde, au fond, de supposer que la couleur soit un objet externe, puisque la couleur n’est qu’un fait de conscience, qui ne saurait exister que dans une conscience. Il ne l’est ni plus ni moins de considérer une loi, une classe, une espèce, une propriété générale, en un mot un concept, comme un objet externe. Aussi ne s’en fait-on pas faute : la preuve en est la tendance réaliste contre laquelle il faut toujours se défendre, et contre laquelle, non seulement le vulgaire, mais tant de grands philosophes se sont si mal défendus (réalisation des abstractions, réalisme au moyen âge). Quand je dis : Les hommes sont mortels, ni la classe des hommes, ni la classe des mortels, ou l’attribut de la mortalité, ne sont des choses réelles dans la nature : dans la nature, il n’y a pas de classes, il n’y a que des individus; il n’y a pas de propriétés abstraites, il n’y a que des choses concrètes possédant diverses propriétés.Mais il n’en est pas moins vrai que spontanément les concepts homme et mortel s’objectivent, et que celui qui énonce ce jugement croit énoncer un rapport objectif entre les choses, et ne se doute pas qu’il n’énonce qu’un rapport subjectif entre ses idées.
Résumé. — En résumé, parmi les logiciens, les uns n’ont tenu compte que de cette vérité : nos idées sont des idées, et ne sont pas des choses. Les autres n’ont tenu compte que de cette autre vérité : la croyance croit aux choses et non aux idées. On concilie ces deux observations également vraies, en tenant compte de cette troisième observation, qui ne l’est pas moins: l’objectivation spontanée de l’idée, d’où résultent l’apparence de chose réelle qu’elle prend, et l’explication du caractère de la croyance.
La Logique formelle considère seulement les rapports des idées. — Mais, cela reconnu, la Logique formelle, par cela même qu’elle étudie les opérations de la pensée en ellesmêmes et indépendamment de leur rapport avec les objets, a le droit de négliger et néglige ce fait de l’objectivation et celui de la croyance, qui l’accompagne, ou, pour mieux dire, qui ne fait qu’un avec lui ( Psych ., ibid., p. 272). Elle considère donc les concepts simplement à titre de concepts1 * * 4.
1. Remarque curieuse à faire : par cette abstraction volontaire de l’apparence
illusoire qui objective les concepts, la Logique, qui, au premier abord, semble
se donner pour matière quelque chose d’abstrait et de factice, restitue au
contraire à nos concepts leur véritable caractère, puisque, après tout, nos concepts
LOGIQUE DU JUGEMENT
Par suite, ce qui intéresse la Logique formelle, ce n’est point directement les rapports des choses, ce sont les rapports des concepts. Aux rapports de tout genre (coexistence, succession, causalité), qui peuvent exister entre les choses, la Logique substitue les rapports de convenance ou de disconvenance , c’est-à-dire d 'inclusion ou d 'exclusion qui peuvent exister entre les concepts.
Elle y est aidée par le langage. — Pour cela faire, la Logi que est singulièrement aidée par les formes du langage qui, on l’a vu plus haut, réduisent à l’unité tous les jugements, font du premier terme de tout jugement un sujet, du second un attribut de ce sujet, et du verbe le signe uniforme d’un rapport uniforme à' inhérence, ho. forme que le jugement reçoit du langage favorisait ainsi éminemment l’étude logique du jugement et y conduisait tout droit, pour ainsi dire. De l’acte, déjà réalisé par le langage, d’envisager le jugement comme exprimant uniquement un rapport d’inhérence entre un sujet et un attribut, à l’acte de l’envisager au point de vue logique, c’est-à-dire comme exprimant un rapport d’inclusion entre deux idées, il n’y avaitqu’un pas. — Étudions maintenant cesrapports.
§ ii
Rapports des idées. — Compa^élsension, extension
— Les rapports d’inclusion ou d’exclusion entre les idées résultent de la compréhension et de l’extension réciproques des idées.
La compréhension d’une idée est la somme des caractères qu’elle enferme. L’extension d’une idée est la somme des êtres dans lesquels cette somme de caractères se trouve réalisée. La compréhension d’une idée est donc l’ensemble des attributs dont elle est le sujet (ex. : L’homme est animal, bimane, raisonnable, etc.); l’extension d’une idée est l’ensemble des sujets dont elle est l’attribut (ex. : Les Européens, les Africains, les Océaniens, les Américains sont hommes).
La compréhension est la maÆtére propre du concept; l’extension, c’est la circonscription ou la sphère d’application du concept. La compréhension est une quantité intérieure au concept. Par suite,
ne sont rien de plus que des concepts. C’est ici le sens commun, c’est la croyance spontanée qui, croyant dans les concepts saisir la réalité, prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas ; c’est la Logique qui, traitant le concept comme simple concept, prend les choses pour ce qu’elles sont. Le sens commun et la croyance spontanée sont dans l’illusion ; le logicien revient à la réalité psychologique.
2i LOGIQUE. — CHAPITRE III.
les caractères qui forment la compréhension sont désignés immédiatement par le concept; les objets qui, portant en eux ces caractères, en forment l’extension, sont désignés indirectement par le concept.
La compréhension d’un concept est indiquée par la définition dont l’objet est d’exprimer en son entier, quoique sous une forme abrégée, le contenu d’un concept (ex. : L’homme est animal et raisonnable). — L’extension d'un concept est indiquée par la division dont l’objet est de faire, sous une forme abrégée, le dénombrement complet de toutes les espèces de choses qui entrent dans la sphère du concept (ex. : Les plantes sont les acotylédones, les monocotylédones, les dicotylédones).
Rapport de rextensiou et de la compréhension. — Les concepts ont plus ou moins d’extension, plus ou moins de compréhension. Mais ces deux quantités varient en sens opposé. Quand l’extension s’accroît, la compréhension diminue, et réciproquement. Si de l’idée de chêne on passe à l’idée d 'arbre, l’extension augmente, car il y a plus d’arbres que de chênes; la compréhension diminue, car l’idée d’arbre n’enferme pas tous les caractères du chêne, mais seulement ceux de ces caractères qui sont communs au chêne et à tous les autres arbres. Une idée générale se forme, non pas en additionnant tous les caractères des espèces inférieures qu’elle enveloppe, mais en éliminant tous ceux de ces caractères qui varient d’une espèce à l’autre. Toute idée générale est, non pas le total d’une addition, mais le reste d’une soustraction.
Ainsi plus on s’élève sur l’échelle de la généralisation, plus le contenu des idées va s’appauvrissant. Les idées les plus étendues sont les plus indéterminées et les plus vides. Dans les genres suprêmes comme l’être, le possible, l’extension est infinie, la compréhension aussi voisine que possible de zéro.
Au contraire, à mesure qu’on redescend l’échelle de la généralisation, chaque détermination nouvelle que reçoit l’idée enrichit sa compréhension, et par cela même restreintson étendue. L’idée d? animal enveloppe tous les animaux; déterminée par l’addition du caractère vertébré , elle n’en désigne plus qu’une partie. Dans l’idée absolument déterminée d’un individu, comme l’idée de Socrate , l’idée d 'Alexandre, l’extension est égale à 1. La compréhension est illimitée: qui pourrait dire tous les caractères que possède un individu?
Par les idées les plus générales nous connaissons peu dans beau-
LOGIQUE DU JUGEMENT. 25
coup. Par les idées les moins générales nous connaissons beaucoup dans peu.
Ces rapports de l’extension et de la compréhension sont ordinairement énoncés de la manière suivante : l’extension et la compréhension sont en raison inverse l’une de l’autre.
Notions supérieures et inférieures, genres, espèces.
— On appelle supérieures (ex. : vertu) des notions qui contiennent sous elles (dans leur extension) d’autres notions qui, par rapport aux précédentes, sont appelées inférieures (ex. : sagesse , courage ). Une seule et même notion peut être en même temps supérieure et inférieure, suivant qu’on l’envisage dans son rapport avec telle ou telle autre notion {Européen est une notion inférieure par rapport à homme; supérieure par rapport à Français). La notion supérieure s’appelle genre , par rapport à la notion qui lui est inférieure; la notion inférieure s’appelle espèce par rapport à la notion qui lui est supérieure. De même que les dénominations de supérieure et d’inférieure, les dénominations de genre et d’espèce n’ont rien d’absolu et sont tirées, non de la nature propre et du contenu des notions, mais seulement de leur rapport respectif (Kant, Log., 143). Les noms d 'espèce et de genre peuvent donc s’appliquer à tous les degrés de la généralisation l.
Règle logique. — Le genre a pour compréhension les caractères communs aux espèces subordonnées. Donc ce qui est vrai du genre est vrai d'une espèce quelconque de ce genre. Le genre c’est, par définition, ce qui est vrai de toutes les espèces; ce qui est vrai de toutes les espèces est vrai de chaque espèce en particulier {quidquid de omnibus valet , valet etiam de quibusdam et singulis). Ce principe, qui sert de fondement au syllogisme, est connu en Logique sous le nom de dictum de omni.
Mais la réciproque n’est pas vraie : ce qui est vrai de l’espèce n’est pas nécessairement vrai du genre, car aucun des caractères propres à chaque espèce n’entre dans la compréhension du genre. Il est vrai du chêne, mais il n’est pas vrai de l’arbre en général, qu’il porte des glands.
De même que ce qui est vrai du genre est vrai de l’espèce, ce qui est faux du genre, c’est-à-dire incompatible avec les attributs du
1. Dans les sciences naturelles, ces noms désignent au contraire quelque chose de fixe et ne s’appliquent qu’à des groupes déterminés. Ainsi félin est un genre, lion est une espèce. Chacun des groupes supérieurs prend ici un nom spécial : ordre, classe, embranchement, etc.
genre, est faux de l’espèce. Car nécessairement le genre, étant réalisé dans une espèce, en exclut tous les caractères qu’il exclut.
Ces deux principes connus en Logique sous le nom de diclum de omni , dictum de nullo, sont, comme on le verra, les principes sousentendus qui fondent la légitimité du syllogisme A.
§ III
Rapport des termes dans le jugement : deux interprétations.— Ces définitions données, avec les règles qui s’ensuivent, revenons aux termes du jugement. Quels sont dans un jugement les rapports des termes au point de vue de l’extension et de la compréhension?
Soit ce jugement: L'homme est mortel. Au point de vue de l’extension, il signifie que parmi les mortels se trouvent les hommes, que homme est une espèce du genre mortel; en d’autres termes, que le concept mortel enferme le concept homme dans son extension2.
1. C’est Aristote qui a énoncé le dictum de omni et nullo (à la fin du 1er chapitre du livre I des Anal, pr.) sous forme de définition en ces termes : « Nous disons qu’une chose s’affirme universellement (ou de tout un genre) lorsqu’il est impossible de prendre aucune partie du sujet (aucune espèce ou individu de ce genre) dont ne s’affirme l’autre terme (l’attribut). Et il en est de même lorsque, au lieu d’affirmer, on nie. » En d’autres mots : affirmer ou nier un attribut d’un sujet pris universellement, c’est l’affirmer ou le nier de toute espèce et en fin de compte de tout individu renfermé dans ce sujet. D’où, comme conséquence, il est permis d’affirmer ou de nier d’une espèce ou d’un individu du genre ce qu’on a affirmé ou nié de tout le genre. — Mais, ainsi entendu, ce principe devient une insignifiante tautologie ; et expliquer le syllogisme par ce principe, c’est justifier le reproche de stérile répétition qu’il a encouru. Il est trop clair que si affirmer une chose d’un genre c’est déjà affirmer cette chose de tous les individus de ce genre, on a ensuite le droit d’affirmer cette même chose de tel ou tel de ces individus. Mais où est l’intérêt d’une semblable opération? — Nous entendons ce principe autrement. Pour nous, affirmer un attribut d’un genre, c’est affirmer une liaison entre l’essence ou la forme constitutive du genre et cet attribut. Et le syllogisme consiste alors à affirmer cet attribut de tel individu ou de telle espèce, parce que en lui ou en elle se trouve réalisé le genre. C’est pourquoi la vraie forme d’une majeure universelle n’est pas par exemple : Tous les hommes sont mortels, mais bien, Tout homme est mortel. Homme désigne non pas un ensemble d’individus, mais, comme disaient les scolastiques, une nature, une essence ou une forme.
2. Remarquons que ce ne serait nullement se placer au point de vue des rapports d’extension que de traduire cette proposition, comme le fait Aristote : « L’attribut mortel appartient à tous les sujets qui sont dans l’extension du genre homme ». En effet, en tout état de cause, que l’on pense en extension ou que l’on pense en compréhension, il faudra toujours nécessairement tenir compte de l’extension du sujet, qui rend la proposition universelle ou particulière. Mais ce qui fait le sens de la proposition, c’est la nature du rapport considéré entre le premier terme et le second. Le premier terme est-il pensé à titre de sujet et le second à titre d’attribut? alors c’est le rapport de compréhension que l’on considère. Le premier terme est-il conçu comme un groupe inclus en totalité ou en partie dans un autre groupe? alors on est placé au point de vue de
LOGIQUE DU JUGEMENT
— Au point de vue de la compréhension, il signifie que la mortalité est un attribut de l’humanité, c’est-à-dire fait partie des caractères inclus dans l’idée d’homme; en d’autres termes, que le concept homme enferme le concept mortel dans sa compréhension. Tout sujet est dans l’extension de l’attribut, tout attribut est dans la compréhension du sujet. — Envisagé au point de vue de l’extension, le jugement est une classification; on classe l’homme parmi les mortels. Au point de vue de la compréhension, le jugement est une analyse et un commencement de définition ou de description ; en disant : L’homme est mortel, on dégage l’un des attributs enfermés dans l’idée d’homme. — Il n’est pas de jugement qui ne puisse recevoir cette double interprétation.
Le jugement en compréhension est le cas ordinaire. — Mais une question se pose, psychologique, à vrai dire, par sa nature, mais de très grande conséquence pour la Logique. En fait, quand nous jugeons, à quoi pensons-nous ordinairement? est-ce aux rapports d’extension, est-ce aux rapports de compréhension1? Il n’est pas douteux que, dans l’immense majorité des cas, nous ne pensions exclusivement aux rapports de compréhension, (voy. S. Mill, Phil. de Ham , ch. xxii; Logique, t. I, ch. v, § 3; cf. Lachelier, De Nat. Syll., 26). Sans doute, dans un livre d’histoire naturelle, cette proposition : Les baleines sont des mammifères, signifie que les baleines font partie de la classe des mammi-
l’extension. Or c’est toujours et exclusivement au premier point de vue qu’Aristote se place. Le second terme est toujours pour lui conçu à titre d’attribut et jamais à titre de classe. Les mots dont il se sert pour indiquer le rapport des deux termes, Ù7rdpxeiv, xarrjYopeîoGai, etc., indiquent toujours le rapport d’inhérence d’attribut à sujet. Nous croyons donc pouvoir soutenir, malgré l’opinion contraire généralement répandue, qu’Aristote se place uniquement en Logique au point de vue de la compréhension. Si l’on veut s’en assurer, que l’on compare à la Logique d’Aristote la Logique d’Euler, celle-ci faite incontestablement au point de vue de l’extension. Les figures par lesquelles Euler désigne les rapports des termes ne peuvent convenir à la Logique d’Aristote. Par exemple Euler représente cette proposition : Tout homme est mortel , par deux cercles concentriques, le cercle qui représente homme étant inclus dans le cercle qui représente mortel. Ce symbole est inapplicable à la traduction d’Aristote, qui est celle-ci : l’attribut mortel appartient à tous les sujets du genre homme. Euler considère le premier terme comme inclus dans l’extension du second. Aristote considère le second terme comme entrant dans la compréhension de tous les sujets qui forment l’extension du premier.
1. Remarquons d’abord qu’on ne pense pas nécessairement à la fois aux uns et aux autres, puisqu’ils sont radicalement distincts. Il est même impossible d’y penser à la fois, car deux rapports sont deux rapports et non un seul et même rapport. Par exemple, il est impossible de penser un terme à la fois comme attribut et comme classe, car un attribut n’est pas une classe et une classe, n’est pas un attribut. Mais le même terme peut être envisagé successivement soit comme attribut, soit comme classe.
fères. Mais, le plus ordinairement, nous n’avons pas tant besoin de savoir à quelle classe les choses peuvent être rapportées, que les propriétés qui leur appartiennent ; ce qui nous importe, ce n’est pas tant de savoir où sont les choses que de savoir ce qu’elles sont. Si je dis : Le platine est fusible, La neige est blanche, Socrate était sage, etc., comment douter que je pense aux propriétés qui appartiennent à ces sujets, et nullement aux classes des choses fusibles, des choses blanches, des êtres sages 4? — La chose est encore plus évidente si l’attribut du jugement est un attribut exclusivement propre au sujet, par exemple, si je dis : Le plomb est fusible à 335 degrés. Je ne puis penser ici à la classe des choses fusibles à 335 degrés, puisque cette classe n’existe pas. Je pense donc à une propriété particulière au plomb. Or il en est certainement de même lorsque, sans préciser, je dis : Le plomb est un métal fusible.
II est présupposé par le jugement en extension. — Il y a plus : même lorsque le but de la pensée est de classer les choses, et lorsque, par suite, le jugement doit s’interpréter en extension, cette classification présuppose toujours une analyse1 2, et ce jugement en extension un jugement en compréhension : par exemple, qu’est-ce qui me donne le droit de dire que la baleine est dans la classe des mammifères, sinon que j’ai préalablement reconnu qu’elle possède les caractères du mammifère? Le jugement en extension n’est jamais qu’une conséquence du jugement en compréhension.
Objection. — A cette théorie on peut cependant opposer une objection tirée de ce fait, que le second terme du jugement est un nom général. Gomment pouvez-vous, dira-t-on, appliquer le nom de blanc à la couleur de la neige, sinon parce que vous assimilez la
1. La preuve en est que le second terme des propositions a reçu le nom û' attribut ; c’est-à-dire qu’il est pensé à titre de qualité inhérente à un sujet et non à titre de classe enveloppant un sujet.
« Res in classes describi posse nemini dubium est : nec, si quis eorum classium inter se convenientiam vel repugnantiam investigare voluerit, est cur ejus studium vituperemus. Illud autem ferri non potest, communem sermonem a rebus ad classes et logica commenta avocari : quis enim unquam, quum vicinum sibi irâsci quereretur, classem, aliam vicinorum, aliam iracundorum, imo actu irascentium, esse cogitavit ? Ne tum quidem, quum hominem animal vocamus, eum unum ex animalibus, sed animatum vel anima præditum esse significamus : nec enim extra ipsum respicimus, nec quo loco nobis reponendus, sed quo modo a natura informatus sit, consideramus. Hæc autem ipsa rerum in classes descnptio non nisi formis, quas multis communes videmus continetur : ut necessario prius sit formam rei, quam rem classi, vel classem alteri classi inesse. » J. Lachelier, De Nat. Syll- . 26.
2. On verra dans la Logique appliquée que la classification est toujours le résultat d’une analyse-
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couleur de la neige à celle des autres choses blanches que vous avez déjà vues 1 ?
Réponse. — On pourrait répondre d’abord que le nom, dans beaucoup de cas, est évoqué immédiatement, automatiquement, par l’impression particulière à laquelle il est associé, comme la vue d’une lettre éveille chez l’enfant le son qui la désigne. Bien que, dans ce cas, l’acte propre de la dénomination ne soit plus sans doute un acte de pensée, le jugement lui-même, dans son ensemble, n’en restera pas moins un acte de pensée: car il n’en sera pas moins vrai de dire que c’est la pensée seule qui peut saisir le rapport d’inhérence, ou de substance à phénomène, entre le sujet donné et l’attribut remarqué en lui.
Mais on peut faire une réponse plus décisive : accordons que, pour donner son nom général à une propriété remarquée dans un sujet, il faille penser cette propriété d’une manière abstraite et générale, il ne s’ensuit point que, en la pensant comme telle, on pense à la classe des choses qui possèdent cette propriété. L’attribut, comme toute idée générale, a une compréhension et une extension; on peut penser à l’une sans penser à l’autre. Je puis, par exemple, penser à la blancheur en général sans penser aux différents objets qui possèdent la propriété de la blancheur; rien ne m’empêche de dire : Ce papier est blanc, sans penser pour cela à la neige, au lis, au cygne, etc. De même rien ne m’empêche de reconnaître dans un animal les caractères qui constituent le type du vertébré, sans pour cela penser aux diverses sortes de vertébrés.
Conclusion. — Concluons donc : Règle générale, dans les jugements, la pensée vise exclusivement les rapports de compréhension et nullement les rapports d’extension; et dans les cas exceptionnels où le jugement exprime des rapports d’extension, il présuppose encore un jugement latent sur les rapports de compréhension.
I^a compréhension vrai point de vue de la Logique.
— S’il en est ainsi, il faut convenir que les logiciens, qui, dans la théorie du jugement et du raisonnement, se sont attachés presque uniquement aux rapports d’extension, ont fait de la Logique, non pas sans doute quelque chose de faux, puisque tout jugement en compréhension peut se traduire en un jugement équivalent en extension, mais du moins quelque chose de factice , en détournant
1. C’est un argument que fait valoir M. Brochard dans son étude sur la Logique de Stuart Mill. Rev. phil.} t. XII.
l’attention de ce qui constitue le vrai sens des propositions, en défigurant arbitrairement dans leurs spéculations l’opération réelle et vivante de la pensée. Ce sera donc rendre service à la Logique que de la ramener à sa source psychologique. — Ajoutons que, par une heureuse rencontre, ce sera la ramener aussi à ses origines historiques, puisque Aristote a construit la théorie de la proposition et du syllogisme en considérant les rapports de compréhension et non pas les rapports d’extension 4.
Deux espèces de jugements : analytiques, synthétiques.— Si donc nous nous attachons à ce point de vue, on peut, en considérant les rapports de compréhension dans le jugement, distinguer deux classes de jugements, suivant que l’attribut affirmé du sujet fait partie de la compréhension essentielle du sujet, ou se trouve seulement associé de fait à l’ensemble de ces attributs essentiels et constitutifs du sujet. Dans le premier cas le jugement est dit analytique. Dans le second cas, synthétique. Exemple d’une proposition analytique : Tout corps ( a-\-b ) est étendu (&); exemple d’une proposition synthétique : Tel corps (a — |— &) est blanc (c)1 2.
Les analytiques relèvent seuls de la Logique formelle.— Les jugements synthétiques dérivent de l’expérience, car, du moment qu’un attribut ne fait pas partie essentielle d’un sujet, l’expérience seule peut décider si, oui ou non, il lui appartient. Par suite, ces jugements sont du ressort de la Logique appliquée, qui donne les règles de l’expérience valide. — Mais ils sont en dehors du domaine de la Logique formelle, car ces jugements n’ont pas pour règle l’accord de la pensée avec elle-même. Ils ne dérivent pas du principe d’identité et de contradiction : l’attribut n’étant pas donné dans le sujet, affirmer cet attribut ce n’est pas simplement maintenir telle qu’elle est posée la notion du sujet; et inversement, nier cet attribut ce n’est pas nier le sujet posé et se contredire.
Au contraire, les jugements analytiques n’ont aucun besoin de l’expérience. Puisque l’attribut est donné dans le sujet, à quoi bon recourir à l’expérience pour savoir s’il lui appartient? On lesaitd’a-