Voy. la note 2 de la page
2. Rappelons que cette distinction n’a rien d’absolu, que tel jugement qui est synthétique au moment où l’on découvre que telle propriété est de l’essence d’un certain sujet, devient analytique dans la suite, puisque cette propriété fait dès lors partie de la compréhension essentielle du sujet. Pour le professeur qui enseigne les propriétés d’un corps, les jugements qu’il énonce sont analytiques ; pour les élèves qui apprennent les propriétés de ce corps, ils sont synthétiques ( Psych ., ch. xxi, § 7).
LOGIQUE DU JUGEMENT
vance (à priori). Ces jugements relèvent donc du principe d’identité; affirmer l’attribut c’est demeurer d’accord avec soi-même, nier l’attribut c’est supprimer le sujet posé et se contredire1. Comme tels, ces jugements sont l’objet propre et exclusif de la Logique formelle 2.
Règles concernant ces jugements. — Or maintenant qu’est-ce que la Logique formelle peut nous dire au sujet de ces jugements? Quelles règles peut-elle formuler? Les voici:
Au point de vue de la légitimité formelle des jugements : 1° est légitime en vertu du principe d’identité ( une chose est ce qu'elle est), tout jugement qui énonce un attribut enfermé dans la notion de ce sujet. C’est cette règle que Descartes énonce ainsi dans son résumé des Méditations sous forme géométrique (déf. ix) : « Quand nous disons que quelque attribut est contenu dans la nature ou dans le concept d’une chose, c’est de même que si nous disions que cet attribut est vrai (formellement) de cette chose et qu’on peut assurer qu’il est en elle » (éd. Cousin, t. I, p. 454).
2° Est illégitime au point de vue de la Logique formelle, comme indépendant du principe d’identité, tout jugement énonçant un attribut qui n’était pas enfermé dans la notion même du sujet. Un tel jugement peut n’être pas absurde (si l’attribut n’est pas contradictoire au sujet) ; il peut même énoncer quelque chose de matériellement vrai (par exemple, si je dis d’un corps chaud : Ce corps est chaud); mais, par cela même qu’il est synthétique, il ne porte plus en soi la preuve de sa vérité, à savoir : l’accord de la pensée avec elle-même; il ne peut recevoir de garantie que de l’expérience, il échappe aux conditions de la vérité formelle.
3° Est absurde en vertu du principe de contradiction ( une chose ne peut, à la fois, être et n'être pas ce qu'elle est) tout jugement qui énonce un attribut contradictoire à la notion du sujet ( contra -
1. Il faut distinguer les jugements analytiques des propositions purement tautologiques. « Dans le premier cas, l’identité des notions n’est qu 'implicite, elle est explicite dans le second. Les propositions tautologiques sont vaines ou sans conséquence, car elles sont sans utilité ni usage. Telle est, par exemple, la proposition suivante : L’homme est homme. Si je ne sais rien dire de l’homme, si ce n’est qu’il est homme, je n’en affirme rien. — Les propositions implicitement identiques, au contraire, ne sont point vaines ou sans conséquence, car elles développent par une explication le prédicat qui était implicitement compris dans la notion du sujet. » Kant, Log ., tr. fr., p. 166.
2. Nouvelle raison de donner en Logique le premier rôle aux rapports de compréhension. L’objet propre de la Logique formelle se définit par la distinction des jugements analytiques et des jugements synthétiques. La distinction de ces deux espèces de jugements se tire des rapports de compréhension et non pas d’extension. C’est donc, encore à cet égard, rester fidèle aux origines de la Logique et lui donner son véritable sens que de poser et de traiter les problème* de Logique en termes de compréhension et non pas d’extension.
dictio in ad]cto)\ ex. : L’être parfait est exposé à la douleur; — Le triangle a ses angles égaux à trois angles droits.
L’usage de ces règles présuppose l’analyse des concepts. — C’est quelque chose sans doute de savoir ces règles; mais l’important serait d’être en état de les appliquer, c’est-à-dire de savoir quels sont les caractères enfermés dans la notion d’un sujet quelconque, ceux qui sont en dehors de la notion de ce sujet, et ceux qui sont contradictoires à la notion de ce sujet. Par là, conformément aux règles posées, on saurait quels sont, de tous les jugements possibles sur un sujet, ceux qui sont légitimes, ceux qui ont besoin de preuve et ceux qui sont absurdes. La Logique peutelle nous aider de quelque manière à déterminer ainsi la compréhension de nos concepts ?
En aucune façon, car la Logique formelle déduit toutes ses règles du principe d’identité; or le principe d’identité dit bien que, si une chose est telle chose, elle est cette chose et non pas une autre; mais ce principe ne dit point ce qu’une chose est ou n’est pas. Toutes les règles qu’on peut déduire du principe d’identité ont le même caractère. Par exemple, du principe d’identité et de contradiction, on déduit cette règle, que de deux caractères contradictoires un seul convient à un concept donné , mais qu'il lui convient nécessairement (principe d’alternative ou d’exclusion du milieu: Tout être est parfait ou imparfait, L’espace est fini ou infini, etc.). Mais encore ici, pour appliquer cette règle à un cas donné, il faudrait d’abord savoir ce que la chose dont il s’agit est ou n’est pas.
Par conséquent, lorsqu’il s’agit des règles concernant les jugements non moins que lorsqu’il s’agit des règles concernant les concepts, l’application de ces règles suppose toujours la détermination préalable, par l’analyse, du contenu de nos concepts. C’est, on l’a vu, par l’analyse du concept que nous pouvons savoir si le concept n’enferme pas quelque contradiction intrinsèque ; c’est de même par l’analyse du concept que nous pouvons savoir si le caractère dont nous faisons l’attribut du concept dans un jugement est contenu dans ■ce concept, ou en dehors de ce concept, ou contradictoire à ce concept.
Leur peu (futilité et leur iutérêf. — Ainsi ces règles logiques ne servent pratiquement à rien, tant que l’analyse des concepts n’est pas faite; et d’autre part, cette analyse. faite, il semble que, les conclusions que ces règles permettent de tirer touchant la validité des concepts et des jugements, chacun les tire naturellement assez bien sans connaître expressément ces règles.
LOGIQUE DU JUGEMENT
Remarquons cependant qu’on la tire toujours conformément à ces èrgles. On obéit à ces règles spontanément et sans le savoir, mais on y obéit. Or, alors même qu’on ne devrait y obéir ni mieux ni plus mal en les connaissant, il n’en serait pas moins intéressant de les connaître. Avant comme après, on fait peut-être ce qu’il faut; mais après seulement on se rend compte de ce qu’on fait, du pourquoi de ce qu’on fait et du droit qu’on a de le faire. Pareillement, depuis que les axiomes de géométrie ont été formulés, ils n’ont pas été pour cela mieux observés qu’auparavant. On a trouvé bon pourtant, pour ces mêmes raisons, d’énoncer expressément ces conditions suprêmes du raisonnement géométrique.
Ce qui vient d’être dit touchant le peu d’usage de ces règles ne s’applique d’ailleurs qu’aux règles de Logique pure qui concernent les concepts et les jugements. Il en est tout autrement des règles concernant le raisonnement. Celles-ci sont loin d’être aussi simples; par suite, on y manque souvent sans s’en apercevoir ; et c’est pourquoi il n’est pas seulement intéressant au point de vue théorique, mais il est utile, au point de vue pratique, de les dégager: car, ces règles une fois reconnues, dégagées et formulées, il devient bien plus difficile de croire qu’on raisonne selon les règles alors qu’on raisonne contre les règles, ce qui ne se fait jamais plus gaiement , comme dit Pascal, que lorsque, faute d’avertissement, on le fait en sûreté de conscience.
Exemple de l’application de ces règles, critique de la preuve ontologique. — Comme nous l’avons fait pour les concepts, nous montrerons, en terminant, par un exemple, l’application des règles de Logique qui concernent le jugement.
Parmi les preuves classiques de l’existence de Dieu, il en est une, nommée preuve ontologique , dont saint Anselme et Descartes sont les inventeurs, et qui a entre toutes ce caractère singulier de déduire analytiquement, en s’appuyant sur le principe d’identité, l’existence de Dieu, du concept même de Dieu. Voici en bref comment on raisonne : Dieu, c’est par définition l’être qui possède toutes les perfections; or l’existence est une perfection, donc Dieu possède l’existence. — Accordons les prémisses et considérons simplement la conclusion. Le sujet Dieu y est nécessairement identique à celui des prémisses ; car il va de soi que le sujet sur lequel on raisonne est celui pour lequel on conclut. Or, dans les prémisses, le sujet Dieu est simplement un concept, une idée, puisqu’il s’agit justement de prouver l’existence de Dieu en partant de son idée. Donc, dans 11 rabier. — Logique. 3
conclusion, le sujet Dieu est encore un concept ou une idée. Ceci posé, considérons l’attribut existence; en quel sens faut-il entendre ce mot? S’agit-il d’une existence simplement conçue ou idéale? S’agit-il d’une existence réelle ou objective en dehors de l’esprit ? S’il s’agit d’une existence conçue ou idéale, nous accordons qu’en effet un semblable attribut peut être enfermé dans le sujet: le jugement est légitime, mais il ne nous apprend rien sur l’existence objective de Dieu, qui est en question. — S’il s’agit d’une existence réelle, comment un semblable attribut peut-il convenir à un sujet idéal? Si le sujet est dans mon esprit, comment l’attribut pourrait-il être hors de mon esprit? Un tel attribut n’est pas enfermé dans le concept, le jugement n’est pas analytique, et comme tel il est illogique. — Disons plus, un tel attribut est contradictoire à la nature même du sujet, car il est contradictoire que l’attribut ne soit pas de même ordre que le sujet; et le jugement est aussi absurde qu’un jugement puisse l’être.