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III. Elle en difiTère sous le rapport de la quantité

— Comparés l’un à l’autre, le désir et la volition diffèrent sous le rapport de la quantité. Le désir est plus ou moins intense, il a ses hauts et ses bas;— la volition /l’a pas de degrés ; elle est ou n’est pas, point de milieu. En effet, vouloir c’est choisir : or on ne choisil pas à demi, on ne choisit pas plus ou moins. — Descartes, parlant de la faculté ou puissance de vouloir était peut-être mal fondé à dire (IV® Méd.) qu’elle est un absolu, un indivisible. Peut-être, pour vouloir effectivement, faut-il, suivant les cas, et eu égard aux difficultés, une énergie, une puissance plus ou moins grande de la volonté*. Mais nous parlons actuellement de la volition et non de la volonté; d’un acte ou d’un fait psychologique, et non de la puissance de cet acte et de la cause de ce fait. Or il est certain que cet acte ou ce fait, bien qu’il puisse être précédé, et aussi suivi, d’un effort plus ou moins grand, est en soi toujours identique à lui-même. Il est donc un indivisible, un absolu.

IV. Elle en difFèee pai* son i*appoi*t avec le temps. — De là suit une différence dans les relations du désir et de la volition avec le temps. Le désir étant susceptible d’une infinité de degrés, qui pourrait dire le commencement, qui pourrait dire la fin

1. Ceci résulte manifeslcmeni ùe l’étude des maladies delà volonté. Voy. sur ce point le livre si riche en faits de M.Ribot.

DISTINCTION DE LA VOLITION ET DU DESIR

d’un désir? Indéfini sous le rapport de la quantité, il est indéfini sous le rapport de la durée. Le désir commence et s’éteint dans l’inconscience. — Au contraire, la volition ne procédant pas par accroissements insensibles, mais se produisant tout entière tout d’un coup, apparaît à un instant précis qu’on peut désigner. Tout désir est une habitude dont on ignore l’origine et la fin. Toute résolution est une crise^ qui souvent nous sert de date et de point de repèri^ dans le temps. Parlant de résolutions graves, comme celle du prêtre qui se décide à rompre avec son Église, du malheureux qui se décide au suicide, etc., W. James dit très bien :

« Gela SC passe en un moment : c’est comme une lame de couteau qui sépare tout leur passé de tout leur avenir. C’est un fiat qui à un moment tranche la vie en deux parts, bien que d’ailleurs ce fiat puisse ne conduire à aucun acte immédiat.» {Crit. phil.y 1880, t. II : Le senliment de l'effort.)

Y. Elle en diffère sous le rapport du nombre. —

Il faut noter aussi une différence sous le rapport du nombre. Plusieurs désirs contraires peuvent coexister. Cette contrariété n’a rien que de très naturel, puisqu’il peut y avoir du désirable dans des choses qui s’excluent (comme parfois le devoir et le plaisir) ; comme aussi il peut y avoir, dans un seul et même objet, quelque chose qui provoque le désir et quelque chose qui provoque l’aversion. — Mais on a vu que vouloir c’est se décider à faire; or on ne peut agir en deux sens opposés. Donc deux volontés contraires ne sauraient coexister. Le désir peut ainsi j-artager ses suffrages, la volonté ne dispose jamais que d’un suffrage unique ; l’un peut dire à la fois oui et non ; l’autre ne dit jamais que oui ou non.

Yl. Elle en dîfifèee pae les rapports mêmes avec le désir. — Enfin, la différence entre la volition et le désir résulte des rapports qu’ils entretiennent l’un avec l’autre.

A. On peut désirer sans vouloir. — Tout d’abord, on peut désirer sans vouloir. Heureusement! Sans quoi, si tout homme avait toujours voulu tout ce qu’il a désiré, les .meilleurs seraient aussi noirs de crimes que les plus noirs criminels L

1. Reid, M. Cousin, M. Renouvier, ajoutent que l’on peut réciproquement vouloir sans désirer. Kant soutient la même opinion. D’après lui, une action n’est morale que lorsqu’elle est accomplie indépendamment de tout mobile, en vertu d’un motif simplement rationnel. Mais jamais on n’a expliqué comment une action volontaire peut être conçue indépendamment de toute espèce de désir. Toute volonté suppose une fin, toute fin suppose la notion d’un objet comme bien, et toute notion de bien suppose dans le sujet le sentiment que l’objet est dési- RABIER. — Psych. 34

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B. 11 peut y avoii* opposition entre la volition et le désir. — Non seulement le désir peut exister sans la volition, mais il peut être opposé à la volition. En effet, il y a, avons-nous dit, conflit possible entre les désirs. Or la volonté ne peut se partager et doit prendre parti pour l’un : donc elle prend parti contre l’autre. En devenant alliée, elle devient ennemie. — Cette lutte de la volonté contre le désir, est la condition essentielle de la vertu. La vertu consiste à maîtriser, à anéantir, s’il se peut, certains désirs. — Ajoutons que le désir prend souvent sa revanche. « Le désir, dit M. Cousin, est si peu la volonté, que souvent il l’abolit. »

Telles sont les différences que les psychologues ont signalées entre la volition et le désir.

§ ni

Conséquence : Incontestable dilTérence de mode ou de degré. — Or de cette comparaison il résulte bien, à coup sûr, que la volition et le désir ne sont pas une seule et même chose ; que ces deux termes, volition et désir, n’ont pas même extension et même compréhension. Par suite, on ne peut point dire : tout désir est volition.

DilTérence spécifique douteuse. Théorie de Condillac et d’Aristote : la volition dérive du désir. — Mais il ne s’ensuit pas évidemment qu’on ne soit pas en droit de dire : toute volition est désir. En d’autres termes, la volition ne seraitelle pas une certaine espèce de désir, un mode particulier du désir ? Telle est justement la thèse adoptée par Condillac et par Aristote lui- même, qui pourtant mieux que personne a distingué le désir en général de la volition. Après avoir distingué la volition (irpoaipsatç), d’une part du désir (jBoùXyjaiç), et d’autre part de la réflexion (ôtàvoia), il ajoute :

« Puis donc que la volition n’est aucune de ces choses prises à part et que c’est là tout ce qu’il y a dans ’àme, il faut que la volition résulte de ces deux choses réunies, àva-yxatov toÔtwv eîvat TXV

îTpoaipeoiv, > — «Lorsque, après avoir délibéré, poursuit-il, l’un des contraires nous paraît préférable, alors se produit un certain élan vers l’ac-

rable. M. Renouvier, opposé d’abord à cette opinion (Psych., 1. 1, p. 227), paraît s’y ranger à la fin, car il écrit {Crit. phiL, 1876, p. 117) ; « Il n’y a jamais de volonté pure, mais toute volition est accompagnée de la représentation vive de l’effet que l’agent a coutume d’en attendre, et de plus d’une affection quelconque de l’ordre du désir, qui lui fait porter intérêt à la production de cet effet. •

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tion. C’est, semble-t-il, quand nous agissons de la sorte, que nous agissons volontairement. La volition est donc un désir délibéré et raisonné, ri Trpoatpsaiç ops^tç nç ,3ûuXeuT[îCYi p.età 3‘ia.voîxç. » (Gr. TÏLOr.^ I, XVII.)

Condillac entend de même par volonté un désir réfléchi et absolu (c’est-à-dire dominant) de faire une chose que nous pensons être en notre pouvoir {Trait, des Sens., I, iii ; — cf. Dissert, sur la liberté).

Tous les €ai*actèi*es indiqués pourraient s’attribuer à la volition ainsi entendue. — La volition ainsi entendue semble répondre de tous points au signalement qui vient d’en être donné ; et, quoique étant alors conçue comme dérivée du désir, elle ne paraît pas répugner à ces caractères par lesquels on a essayé de la distinguer du désir.

a) La volition, a-t-on dit, n’a pour objet que le possible. — Réponse : Sans doute, répondra un partisan de la théorie d’Aristote et de Condillac, caria résolution est précédée d’une délibération. Or on ne délibère pas sur les choses que l’on sait impossibles. Donc les désirs portant sur l’impossible sont par avance exclus de la délibération. Par suite, quel que soit le désir qui l’emporte à l’issue de la délibération, il n’aura qu’un possible pour objet.

b) La volition, ajoutait-on, a pour objet un possible que nous pensons être en notre pouvoir. — Réponse : En effet, c’est uniquement au sujet de désirs ayant pour objet des possibles de ce genre que l’on délibère.

c) La volition n’est pas un pur souhait; elle veut les moyens, c’est-à-dire l’acte par lequel elle se réalise. — Réponse : C est que tout désir tend par sa nature à se réaliser, à moins qu’il ne soit réduit à l’état de simple souhait par quelque désir antagoniste ou par l’idée de l’impossibilité. Mais le désir qui l’emporte à l’issue d’une délibération est un désir qu’accompagne l’idée de la possibilité et qu’aucun autre désir ne tient plus en échec ; donc il passe à l’acte et suscite les moyens de sa propre réalisation.

d) La volition est réfléchie. — Réponse : En effet, nous appelons volition le désir qui devient dominant par la vertu même d’une délibération.

e) Le plus haut degré d’énergie du vouloir est aussi le plus haut degré de la conscience de soi. — Réponse : C’est qu’en effet, pour triompher de désirs opposés très puissants, le désir a dû recevoir beaucoup de force d’une réflexion intense et prolongée: or une telle réflexion ne va pas sans un sentiment élevé de la personnalité.

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f) La volition est un indivisible. — Réponse : Oui, car la volition est un désir qui prend sur les désirs adverses un avantage assez décisif pour passer à l’acte. Or cet avantage décisif, qui se traduit par une action au moins commencée, il est obtenu ou ne l’est pas : point de milieu. De même, si la victoire d’une armée est prouvée par la possession du champ de bataille, une armée est victorieuse ou non : point de milieu. Tant que le champ de bataille est disputé, point de victoire. De même tant que le pouvoir de passer à l’acte est disputé, point de volition.

g) La volition se produit à un moment précis. — Réponse . Oui, au moment précis où un désir triomphe des désirs opposés.

h) La volition est unique. — Réponse : Oui, car il n’y a jamais qu’un des adversaires qui soit victorieux.

ï) Le désir peut exister sans la volition. — Réponse : Oui, car tout désir que l’idée de l’impossihilité ou des désirs opposés tiennent en échec, reste à l’état de souhait, ou de désir impuissant.

j) La volition s’oppose au désir. — Réponse : C’est-à-dire que le désir dominant s’oppose aux désirs dominés.

k) Le désir abolit parfois la volonté. — Réponse : C’est-à-dire que la violence de la passion empêche parfois la réflexion, qui est une condition pour que le désir se transforme en volition.

Résumé : distinction insuffisante. — Ces réponses sont fondées. Il faut convenir, par conséquent, qu’aucun des caractères signalés jusqu’ici comme propres à la volition ne suffit à établir une différence spécifique entre la volition et le désir.

§ IV

La distinction vraie ressort du rapport de la volition avec son principe, la volonté. — C’est que, jusqu’à présent, nous n’avons considéré la volition qu’en elle-même, au moment où elle sei'produit, et détachée, par une sorte d’abstraction, de la puissance qui la produit. Or, ainsi considérée, la volition perd justement ses marques caractéristiques. Elle se réduit alors, suivant l’expression d’Aristote, à un élan vers V action, ôpft-^Ttç ToOxpàTT£tv, que la détente du désir, d’abord contenu, et qui tout à coup passe à l’acte, peut imiter. — Mais considérons la volition telle qu’elle se présente en fait à la conscience, c’est-à-dire dans son rapport avec le principe d’où elle émane. C’est par là qu’elle se caractérise et se spécifie.

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Pour nous en rendre compte, plaçons-nous au moment de

la délibération, puis au moment de la volition elle-même.

A. Rapport de la volition possible avec la volonté. Caractère de cette possibilité. — Dans la délibération, la volition n’est encore que possible; ou plutôt deux voûtions opposées sont alors possibles et nous apparaissent comme telles. — Mais quel est le caractère apparent de cette possibilité? Les deux voûtions nous apparaissent-elles comme possibles, en ce sens que nous ignorons encore quelle sera l’issue du conflit des désirs? Sommes-nous dans le cas d’un spectateur qui, suivant de l’œil les vicissitudes d’une bataille, conçoit comme possible le triomphe de l’un ou de l’autre adversaire? S’il en est ainsi, c’est que la volition n’est, comme on le soutient, que le triomphe possible de l’un ou l’autre des désirs.

Elle parait liée au sentinient d’uiie puissance. — Mais il n’en est point ainsi : les deux voûtions nous apparaissent comme possibles, en ce sens que nous sentons ou croyons sentir en nous une puissance capable déterminer la lutte, en donnant gain de cause à l’un ou à l’autre des désirs engagés. Ce n’est pas d’une ignorance (l’ignorance de l’issue du conflit) que dérive ici l’idée de la possibilité C’est au contraire du sentiment d’un pouvoir réel.

Remarquons bien ceci : dans toute délibération, il se produit dans la conscience un dédoublement eippdiVQXiiàQ notre être. On dit: «Je délibère, je compare, je pèse les motifs et les mobiles. » C’est-àdire que les motifs et les mobiles semblent être d’un côté, et le moi d’un autre. Les motifs et les mobiles semblent lutter entre eux sous les yeux du moi. Or ce moi ne se sent pas réduit à attendre dans une inaction forcée, comme on attend le résultat d’un tirage au sort, que la lutte entre les motifs et les mobiles soit terminée. L’attente s’accompagne ici du sentiment d’un pouvoir faire. Il semble au moi qu’il peut intervenir et tirer de soi quelque chose qui n’était pas engagé dans la lice, et par quoi le conflit peut d’un instant à l’autre être terminé. Ce quelque chose, c’est justement le « fiat volitionnel » ; et ce pouvoir où il apparaît contenu comme en puissance, c’est la volonté.

Résumé. — En deux mots : lorsqu’on parle de volition possible, ce mot possible peut avoir deux sens : ou il signifie simplement douteux ou il signifie en notre puissance; ou il exprime une incertitude, ou il exprime la conscience d’un pouvoir. Dans le premier cas, la héorie de Condillac est vraie; dans le second cas, elle est fausse. Or c’est incontestablement cette seconde interprétation

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qui traduit exactement ce qui se passe dans la conscience au cours de la délibération. Donc la volition n’est pas le succès d’un désir.

B. Rappoi*!; de la Tolition actuelle avec la volonté. Elle se caractérise comme un choix. — Plaçons-nous maintenant au moment où la volition, de possible qu’elle était, devient actuelle. La même apparence persiste : le fiat volitionnel est attribué au moi, à cette puissance qui pour nous constitue essentiellement notre moi, à savoir : notre volonté, — et nullement au désir même qui se trouve obtenir à ce moment gain de cause. — La preuve en est dans les expressions dont on se sert pour caractériser la volition : on l’appelle décision^ choix, consentement. Ces mots sont vides de sens dans la théorie deCondillac. Ils supposent tous, en effet, un agent, un arbitre, qui se distingue des désirs, qui les domine et qui prend parti pour l’un ou pour l’autre. Comment y aurait-il décision, choix, consentement, là où il n’y a personne pour décider, choisir, consentir? — Ce caractère du fiat est fortement mis en relief par W. James dans le passage suivant :

« Il y a un sentiment de spontanéité mentale opposé par sa nature à toutes les sensations afférentes (c’est-à-dire venues du dehors ; — ajoutons, ce qui est dans la pensée de l’auteur: et à tous les désirs). Ce sentiment ne prend pas place parmi elles ou comme leur pareil. C’est quelque chose qui les domine toutes, en arrêtant simplement un choix parmi elles. 11 en peut renforcer telle ou telle : une image rétinienne par l’attention qui s’y porte, une image motrice par le vouloir qui s’y applique (un désir choisi entre plusieurs). Quelle que soit la matière à laquelle s’attache et sur laquelle se fixe cet élément de spontanéité, elle est soutenue, affirmée, et séligée au milieu de tout le reste, quoique, par la seule vertu du sentiment de l’effort psychique même qui la renforce, nous ayons à chaque instant la conscience qu’elle pourrait cesser de l’être. Ce bon accueil, cet acquiescement, cette connivence, cette partialité de l’esprit, donnez-lui le nom que vous voudrez, semble le don de notre moi, et non une partie intégrante des sensations (ou des désirs), quelle que soit celle qui est l’objet de cette faveur, d (Ibid.)

Conclusion. — Concluons : La volition se caractérise uniquement, mais très suffisamment, par son rapport avec le pouvoir d’où elle émane, la volonté. Au moment de la délibération, par son rapport avec ce pouvoir, elle se caractérise comme un pouvoirfaire; — à l’issue de la délibération, par son rapport avec ce même pouvoir, elle se caractérise comme une décision, un choix, un consentement. Dans les deux cas, elle se distingué et se détache nettement du désir, soit combattu, soit triomphant.

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