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CRITIQUE DU DÉTERMINISME

La volition est l’acte d’une puissance distincte du désir, la volonté. Si la volonté n’existait pas comme puissance distincte, on n’aurait pas à poser la question de la liberté; car nul ne songe à attribuer la liberté au désir. Mais, comme la volonté n’est pas le désir, on peut se demander si la volonté est libre.

Divers sens du mot liberté. — Il n’est pas de mot de la

langue philosophique qui prête plus à l’équivoque que le mot de liberté. Une simple remarque le prouve : de tous les grands philosophes qui se sont succédé depuis Socrate jusqu’à Hégel, il n’en est pas un qui ne parle de la liberté, qui ne prétende faire, dans son système, une place à la liberté; or combien en est-il qui admettent réellement la liberté, cette liberté que le sens commun aflirme, tout en étant incapable de la bien définir? Il est aisé de les compter : Aristote et Épicure dans l’antiquité ; Descartes et Kant dans les temps modernes ^

Il importe donc au plus haut point de bien distinguer les différentes acceptions possibles du mot liberté.

1" Liberté naturelle, ou droit naturel : c’est l’ensemble des - droits que l’homme tient de sa nature propre (liberté delà personne, liberté des actions, etc.).

2" Liberté civile : c’est la consécration par les lois de la liberté naturelle. L’homme possède la liberté civile quand tous ses droits naturels, qui, tant que l’Etat ne les prend pas sous sa défense, demeurent impuissants et précaires faute de sanction, lui sont reconnus et garantis par les lois.

1 Encore y aurait-il bien des réserves à faire au sujet de ces deux derniers

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXIX

3" Liberté politique : ensemble de droits civiques qui sont la garantie des droits civils, comme ceux-ci sont la garantie des droits naturels. Pour que la loi, ou le gouvernement qui la représente, ne puissent opprimer les droits qu’ils ont mission de défendre, une certaine part d’action ou de contrôle est accordée, sous certaines conditions d’âge, de sexe, etc., à chaque citoyen, dans le gouvernement du pays (suffrage universel, admissibilité de tous les citoyens aux fonctions publiques, etc.). — Au sujet de ces trois sortes de liberté, — qui ne sont au fond qu’une seule et même liberté, considérée d’abord en elle-même dans l’ordre naturel, puis, avec les garanties qu’elle reçoit dans l’ordre civil et dans l’ordre politique, — la question qui se pose n’est pas une question de fait, mais une question de droit. Il ne s’agit pas de savoir si ces libertés existent ou n’existent pas. Il n’est que trop aisé de constater, l’histoire à la main, qu’elles sont, dans les annales de l’humanité, l’exception et non pas la règle. Il s’agit de savoir si elles doivent être et dans quelle mesure elles doivent être. Les sciences sociales et politiques ont précisément pour objet de répondre à cette question.

4° Liberté physique : elle consiste à disposer, sans empêchement, de ses organes et de ses mouvements. A la différence des précédentes, cette liberté est commune à l’homme et à l’animal. Le prisonnier, le forçat chargé de chaînes, le paralytique incapable de mouvement, l’ataxique impuissant à coordonner ses mouvements, sont, à des degrés divers, privés de cette liberté. Ce peut être, dans certains cas, un problème intéressant de physiologie ou de médecine légale de savoir jusqu’à quel point un homme jouit de cette liberté; ce n’est pas un problème philosophique.

5“ Liberté d’action. A cette libre disposition des organes se rattache la liberté d’action ou d’exécution, que l’on confond si souvent avec la liberté de vouloir. L’acte extérieur est bien distinct de la volition, et la liberté de l’un n’est pas la liberté de l’autre. Que le pouvoir d’agir soit donné ou non, que la volonté soit ou ne soit pas maîtresse du succès, cela ne nous apprend en rien si elle est ou n’est pas maîtresse d’elle-même.

6° Liberté de perfection. Nous arrivons à la liberté morale. Et ici nov velle distinction, beaucoup plus délicate, et d’aulant plus nécessaire, entre la liberté qu’on appelle parfois liberté de perfection et la liberté de choix — La liberté de perfection est à peu près identique à la vertu, à la sagesse; elle s’oppose à l’esclavage, auquel on se réduit par le vice et le désordre. Comment ces mots

DÉTERMINISME ET LIBERTÉ

d’esclavage et de liberté peuvent-ils ici s’appliquer? Le voici : Accomplir son devoir, être vertueux, c’est obéir à la raison ; au contraire, s’abandonner au vice, c’est se livrer à l’influence du corps et des passions. Or la raison est en nous ce qui est le plus nous-mêmes; elle est, avec les penchants supérieurs qui en sont inséparables, la partie vraiment humaine de notre nature. Donc, en obéissant à la raison, nous nous détachons des influences étrangères, nous nous constituons indépendants, nous obéissons à nousmêmes, nous sommes vraiment cause de nos actions : c’est pourquoi on dit alors que nous sommes libres.

Inversement, les passions inférieures et le corps qui les alimente, sont pour Tâme quelque chose d’accidentel et d’éfranger. Que de fois on les a comparés à des poids, des chaînes, une prison, etc.! Par conséquent, servir le corps et ses passions, c’est, pour l’âme, aliéner son indépendance, c’est se donner des maîtres, c’est se réduire à l’esclavage. Et cet esclavage, disait Socrate, est le pire de tous, parce qu’on le porte toujours avec soi L

Au sujet de la liberté ainsi entendue, on ne voit guère non plus de contestation possible. A coup sûr, cette liberté n'est réalisée en aucun homme; car quel est l’homme absolument affranchi des attaches de la chair? A coup sûr aussi, cette liberté doit être réalisée, et c’est là le devoir, s’il est vrai qu’il y ait un devoir ; car apparemment le devoir n’est pas de servir les sens et de pourvoir aux exigences des passions.

7° Liberté de choix ou libre arbitre. Mais, maintenant, cette liberté qui est sa fin, l’homme a-t-il en lui le moyen d’y tendre? Entre elle et son contraire est-il capable de choisir 1 Ou bien ne peut-il qu’assister, témoin inerte et impuissant, au conflit de la raison et des passions, et céder docilement au vainqueur, sans jamais contribuer à la victoire? C’est ici la liberté de choix ou libre arbitre dont il s’agit. Au sujet de cette liberté, la question qui se pose est une question de fait ou d’existence. Cette liberté est-elle ou n’est-elle pas? voilà le problème.

1. Leibniz a résumé excellemment cette théorie de la liberté, la seule qu’il reconnaisse, lorsqu’il a dit : « Eo magis est liberlas, quo magis agitur ex ralione; eo magis est servitus, quo magis agitur ex animi passionibus. Nam quatenus agimus ex ratione, eo magis sequimur perfeclionern nostræ naturæ; quo vero magis ex passionibus agimus, eo magis servimus polentiæ rerum extranearum. » {Op., Erdmann 669.)

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Thèses opposées du délepitiinisme et dn libre arbitre. — Précisons autant que possible l’objet du débat. En demandant si l’homme a la liberté, nous voulons demander si l’homme (( a le pouvoir de faire ce qu’il ne fait pas, et de ne pas faire ce qu’il fait » (Condillac). — Mais, pour plus de clarté, opposons l’une à l’autre la thèse déterministe (négation de la liberté) et la thèse du libre arbitre: 1" dans l’ordre psychologique ou subjectif, 2** dans l’ordre objectif, 3** dans l’ordre logique.

1" Au point de vue subjectif : Thèse déterministe : « Un état de l’âme (motifs et mobiles) étant donné, il n’y a pour la volonté qu’une résolution possible. » — Thèse du libre arbitre : « Un état de l’âme étant donné, il y a, dans certains cas du moins, plusieurs résolutions possibles pour la volonté, tant qu’une résolution n’est pas prise. »

2® Au point de vue objectif: Thèse déterministe : « Tous les événements futurs sont, sans exception, prédéterminés par l’état présent de l’univers. » — Thèse du libre arbitre : « L’avenir n’est pas en totalité prédéterminé par le présent, et certains événements futurs, savoir ceux qui dépendent de la volonté, sont ambigus ou possibles en divers sens. »

3" Au point de vue logique : Thèse déterministe : « L’axiome logique que de deux propositions contradictoires, A est, A n’est pas, toujours l’une est vraie, l’autre fausse, s’applique, sans exception, aux propositions qui concernent le futur (A sera, A ne sera pas). » — Thèse du libre arbitre : « Quand les propositions touchant le futur concernent les résolutions de la volonté, la loi logique cesse d’être universellement vraie; et, des deux contradictoires (A sera, A ne sera pas), il se peut qu’aucune des deux ne soit, au moment où l’on parle, ni vraie ni fausse. » C’est, de cette dernière façon, la plus nette de toutes, qu’Aristote, dans le traité Llspl 'Epprjvstaç, a posé le problème du libre arbitre. (Cf. Renouvier, Année philosophique, 1868, p. 24-31.)

Les thèses opposées étant mises en présence, il faut se demander sur quels arguments, de part et d’autre, elles s’appuient.

Plan de démoni^teation du libre arbitre. — Nous exposerons d’abord les arguments du déterminisme. Si ces argu-

DÉTERMINISME ET LIBERTÉ

ments ne sont pas décisifs, il s’ensuivra que, jusqu’à preuve du contraire, la liberté est possible.

Après quoi, si nous parvenons à fournir des preuves positives en faveur de la liberté, il s’ensuivra que la liberté est réelle.

Si enfin nous établissons que la liberté est la conséquence nécessaire de certains principes admis par tous, comme le devoir, la justice du châtiment, Il s’ensuivra que la liberté est nécessaire.

§ III

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