‹ Leçons de philosophieChapitre 102 sur 130 · Première partie : critique du déterminisme. — Le · texte numérisé non relu

Première partie : critique du déterminisme. — Le

déterminisme est la doctrine qui affirme que, de même que, dans la nature en général, les effets résultent nécessairement de causes une fois données, de même, dans l’homme en particulier, les résolutions résultent nécessairement de motifs une fois donnés.

Le déterminisme est-il une espèce de fatalisme? —

On fait rentrer ordinairement le déterminisme ainsi entendu parmi les diverses espèces de fatalisme.

On distingue : 1" le fatalisme proprement dit (doctrine du fatum ou aveugle nécessité : fatalisme antique, fatalisme mahométan) ; — 2“ le fatalisme théologique (le destin identifié à la volonté de Dieu : fatalisme stoïcien; doctrine de la prédestination ; — 3“ le fatalisme physique (influence nécessitante des circonstances extérieures, du milieu, de l’organisme, fatalisme matérialiste); — 4-Mefatalismepsychologique ou déterminisme (influence nécessitante des motifs). La volonté est comme une balance ; les motifs sont les poids : fatalement la balance incline du côté le plus chargé.

Au contraire, le fatalisme se ramène au déterminisme, ou bien ne nie pas la liberté. — Au fond, cette classification est inexacte, et tout fatalisme, ou bien se ramène au déterminisme, ou bien ne nie pas la liberté. En effet, c’est un fait psychologique reconnu par tous, que toute résolution proprement volontaire est précédée d’une délibération plus ou moins longue et motivée par des raisons à nous connues. Un acte non motivé n’est pas un acte volontaire. De là cette conséquence, que les influences étrangères, de quelque nature qu’elles soient (volonté divine, actions physiques, etc.), si elles peuvent s’exercer directement sur nos organes, sur notre intelligence, sur notre sensibilité, ne peuvent s’exercer qu.' indirectement sur la volonté même, par l’intermédiaire

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de l’intelligence et de la sensibilité, en suscitant en elles des idées et des sentiments, en se transformant, pour ainsi dire, en influences psychologiques, en devenant motifs. « L’empire de ce qui nous environne sur la volonté, a-t-on dit justement, se réduit à un seul phénomène, qui est la persuasion, soit des choses, soit des personnes ; et rien ne nous persuade qui ne s’identifie avec nous. »

Par conséquent, une influence qui ne sera pas devenue motif, pourra bien porter sur ce qui est distinct de la résolution même, par exemple Vexécution; mais, pour la volonté, cette influence sera comme si elle n’était pas, elle n’en restreindra donc en aucune façon la liberté. — Or tel est précisément le cas du fatum antique et du fatum mahumetanum : il ne pèse que sur V action, sans atteindre la liberté intérieure. Le destin peut faire, par exemple, qu’Œdipe soit le meurtrier de son père ; il ne peut pas faire qu’il veuille l’être : il le devient sans le savoir et sans le vouloir. Ainsi ce fatalisme extérieur, — qui semble d’abord le plus brutal et, comme dit Leibniz, le plus insupportable, s’arrête aux événements du dehors et ne pénètre pas dans le for intérieur ; il admet, il implique la liberté ; il en supprime, non pas V existence, mais simplement les effets. — Le fatalisme vraiment inconciliable avec la liberté, s’il en est un qui soit tel, c’est, et ce ne peut être précisément que le fatalisme leibnitien, le déterminisme psychologique.

Arguments du déterminisme. — Parmi les arguments déterministes, les uns sont tirés des faits, les autres pris de la raison. Voyons d’abord les arguments à posteriori.

1. Argument tiré de la possibilité de prévoir les actes des volontés. — Les actes des hommes sont prévisibles, étant donnée la connaissance de leur caractère et des circonstances où ils sont appelés à agir * : donc ces actes ne sont pas possibles en divers sens.

Réponses. — A quoi on peut répondre : A. que cette prévision possible des actes, étant donnée la connaissance des antécédents, ne prouve rien, tant qu’on n’a pas prouvé que ces antécédents euxmêmes (circonstances et caractères) ne sont en rien l’œuvre de la

1. « N’est-il pas vrai, dit M. Lachelier (Z)m fondement de l’Induction), qu’une connaissance même médiocre du caractère d’un homme et des circonstances dans lesquelles il est placé nous suffit ordinairement pour juger sans trop de chances d’erreur du parti qu’il prendra? L’influence que les hommes exercent les uns sur les autres, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique, tient en grande partie à la sagacité qu’ils peuvent déployer en ce genre, et qui va pour quelquesuns jusqu’à une sorte d’infaillibilité. •

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liberté. Par exemple, on peut prévoir qu’un soldat apprendra le maniement du fusil, obéira à ses chefs, etc. : c’est la conséquence nécessaire de son état de soldat; mais il pourrait avoir choisi librement l’état de soldat. On peut prévoir qu’un homme d’honneur ne trichera pas au jeu ; mais il se pourrait que l’honorabilité de son caractère fût elle-même la conséquence d’habitudes volontairement prises. Sans doute il y a de la logique, de la cohérence dans la vie humaine, et des résolutions importantes (choix d’un état, etc.), une fois arrêtées, portent et doivent porter leurs effets naturels, prévus d’ailleurs et impliqués déjà en partie dans ces résolutions ellesmêmes; mais reste à savoir si ces résolutions ne sont pas libres

B. De plus, la prévision n’est jamais infaillible ; il y a toujours des surprises possibles. Ces surprises, les déterministes les expliquent par une connaissance insuffisante des antécédents, et prétendent qu’elles n’auraient plus lieu, si une connaissance absolue des antécédents était donnée. Mais, comme elle ne peut jamais être donnée, on n’est pas en état de fournir la preuve de ce qu’on avance. En attendant, il reste donc permis d’expliquer ces surprises par ces interventions imprévisibles de la liberté.

11. Argument tiré de la statistique et de la loi des grands nombres. — La statistique démontre que les actes réputés libres sont soumis à certaines lois fixes ; que, si le milieu reste le même, les actes libres d’une certaine espèce se reproduisent en nombres à peu près constants, dans des temps égaux (tant de meurtres par an, tant de suicides, etc.).

Réponse. — A. Admettons ces lois : elles ne régiront jamais que le collectif et non le particulier. Qu’il doive y avoir tant de meurtres par an, cela ne contraint en aucune façon tel ou ^el à commettre un meurtre à tel moment, en tel lieu L

1. De même, si des boules blanches et des boules rouges sont dans une urne en nombre donné, toutes choses égales d’ailleurs, en vertu de la loi dite des grands nombres, des rapports constants tendront à se manifester entre les nombres de boules blanches et de boules rouges qui sortent de l’urne : si bien que ces rapports entre les nombres des boules sorties permettront d’évaluer avec une approximation croissante les rapports des nombres des boules rouges ou blanches contenues dans l’urne au commencement du tirage. Mais de cette loi on ne saurait conclure que telle rouge ou telle blanche doive sortir à tel moment.

11 est vrai qu’ici la sortie de chaque boule est nécessitée, en fait, par des raisons mécaniques. Mais la loi des grands nombres s’établit, abstraction faite de cette considération. Bien plus, elle s'établit en partant de l’hypothèse opposée d’une possibilité ambiguë pour chaque tirage particulier; ou, en d’autres termes, en partant de l’hypothèse du hasard. On suppose qu’à chaque tirage particulier il y a possibilité réelle de sortie, soit pour une blanche, soit pour une rouge. C’est sur celte hypothèse que s’établit la loi, comme si les raisons mécaniques déterminantes n'existaient pas, et comme si le nombre des boules rouges ou blanches avait seul

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B. La statistique constate toujours, en même temps qu’une certaine régularité, des irrégularités, des variations, des écarts. Ces écarts pourraient être du fait de la liberté.

C. Admettons même la fixité absolue des résultats généraux : on peut concilier cette fixité dans l’ensemble avec une intervention de la liberté dans chaque cas particulier. En effet, il y aurait alors deux sortes de causes des actions dont il s’agit : d’une part, les causes extérieures constantes, dont nul ne conteste l’influence (milieu social, degré d’instruction, etc.); d’autre part, la liberté, qui, par définition, est une cause irrégulière et variable. Or, sur un grand nombre d’épreuves, l’influence d’une cause irrégulière doit disparaître, parce que ses effets se compensent et s’annulent les uns par les autres; l’influence des causes constantes est donc seule mise en évidence. Ainsi, dans un grand nombre d’épreuves, au jeu de dés, le nombre de fois que chaque face est amenée tend vers d/6 du nombre total des coups, comme si la conformation du dé était la seule cause agissante; pourtant la main du joueur aune influence incontestable sur chaque coup particulier *.

111. Argument tiré de la loi de conservation de la force. — Le troisième argument est à la fois à posteriori et à priori : Les résolutions sont suivies d’actions, c’est-à-dire de mouvements; or la mécanique rationnelle démontre, à priori^ et la science physique vérifie, à posteriori^ la loi de conservation de la

une influence sur les sorties. Donc, ni la loi établie dans l’abstrait, ni la vérification de la loi par l’expérience, ne peuvent servir à démontrer que le résultat de chaque tirage particulier est déterminé, puisque cette loi admet l’hypothèse inverse, puisqu’elle s’établit au moyen de cette hypothèse, et puisque la vérification de la ioi par fexpérience’ doit être d’autant plus parfaite que la réalité correspondra plus exactement à cette hypothèse. (On verra tout à l’heure comment il se peut que la loi se vérifie, bien que, dans le cas des boules, l’hypothèse d’une possibilité indéterminée pour chaque tirage soit fausse.)

La loi des grands nombres et les résultats de la statistique, qui en sont l’expression, ne régissant ainsi que le collectif, il s’ensuit qu’on ne peut s’en servir comme règle de conduite dans chaque cas particulier. Voilà pourquoi le joueur serait mal inspiré, au jeu de rouge ou noir, de se régler sur les inductions tirées de cette loi. Il aurait sans doute raison après un temps assez long et en fin de compte; mais, en attendant, à prétendre ainsi déterminer les cas particuliers par les énoncés généraux, il pourrait bien se ruiner, o Le médecin, dit Cl. Bernard {Intr. à la Méd. exp., p. 242), n’a que faire de ce qu’on appelle la loi des grands nombres, loi qui, suivant l’expression d’un grand mathématicien, est toujours vraie en général et fausse en particulier. Ce qui veut dire que la loi des grands nombres n’apprend jamais rien pour un cas particulier. »

1. C’est pour la meme raison que les causes mécaniques d’où dépend le tirage de chaque boule semblent n’avoir aucune influence. Et voilà pourquoi la loi des grands nombres, qui a fait abstraction de cette influence, se trouve vérifiée en dépit de cette influence. La compensation de ces causes les unes par les autres équivaut à une abstraction réelle, correspondant à ïabstraction idéale qu’en a faite le mathéjr.,aticien.

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force en quantité immuable. Cette loi serait violée si la volonté, lorsqu’elle engendre un mouvement (mouvements volontaires), n’était pas la conséquence nécessaire d’idées ou de sentiments, conséquences nécessaires eux-mêmes de mouvements antérieurs.

Réponse. — A. La mécanique rationnelle procède dans l’abstrait, et démontre que, dans un système supposé fermé (où ne s’introduit du dehors aucune action nouvelle) d’éléments supposés inertes (incapables de créer du mouvement), la même quantité de force subsiste quelles que soient les positions relatives que prennent ces éléments. Mais elle laisse intacte la question de savoir si le monde réel est un système fermé, et si les êtres vivants sont des moteurs inertes.

B. La vérification expérimentale de la loi n’est faite (dans une certaine mesure) que dans le domaine de la physique et de la chimie, c’est-à-dire pour les corps ou moteurs auxquels personne ne songe à attribuer la liberté. Elle n’est pas faite et n’est même pas possible pour les êtres vivants. Pour la faire, il faudrait enregistrer, d’une part, tous les mouvements, impressions, actions diverses de nature centripète ou afférente (impressions de tous les corps environnants, force emmagasinée par la respiration, la nutrition, etc., — puis, d’autre part, tous les mouvements de nature centrifuge ou efférente (mouvements de locomotion, mouvements de la langue, des paupières, etc., etc.). Il faudrait ensuite, pour voir si les sorties sont exactement égales aux entrées, faire la balance des mouvements centripèteset des mouvements centrifuges. Pour tout dire, il faudrait mesurer un nombre infiniment grand d’infiniment petits. Par conséquent, nul moyen de prouver expérimentalement que la volonté n’est pas créatrice de certains mouvements L

1. Quelques philosophes, MM. Cournot, Renouvier, etc., ont proposé une autre solution de cette difliculté. Remarquant qu’une force aussi petite qu’on voudra suflit pour déterminer, dans certaines circonstances, des ruptures d’équilibre, des mouvements de détente, et pour produire, par suite, des phénomènes considérables (l’attouchement d’une barbe de plume, d’un rayon de lumière, peut produire une formidable explosion), ils en ont inféré, en passant à la limite, qu’une force nulle ou égale à zéro pouvait aussi suffire pour produire des phénomènes de ce genre. Ainsi s’expliquerait l’action physique de la volonté. Elle mettrait en jeu les forces emmagasinées dans le cerveau, au moyen d’une force nulle ou égale à zéro, qu’elle ferait intervenir au moment et au point opportuns.

A quoi on a justement répondu que, si une force égale à zéro suffit pour mettre en jeu les forces cérébrales, une telle force ne faisant jamais défaut, on ne comprend pas pourquoi cette mise en jeu succède à^la volition plutôt que de se produire à tout autre moment. — En géométrie, la circonférence, limite idéale du polygone régulier, est une figure aussi réelle que le polygone lui-même, et rien d’étonnant qu’elle jouisse d’une propriété qui appartient au polygone. Mais vouloir attribuer au zéro de force une propriété qui appartient à une force réelle, c’est un sophisme évident, et l’on ne comprend pas qu’il ait pu séduire d’aussi bons esprits.

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§ IV

IV Argument de Kant tiré du principe de causalité et du déterminisme de la nature. — L’argument précédent revient sous une forme plus métaphysique lorsqu’on dit (c’est la grande objection de Kant) : « Un acte libre serait une violation du principe de causalité et du déterminisme de la nature. En effet, un acte libre, c’est, par définition, un phénomène qui ne résulte pas, sui vaut la loi nécessaire de causalité, des phénomènes antérieurs; donc tout acte libre constituerait une solution de continuité, un commencement absolu, un vrai miracle dans la nature. »

Réponse : Facte libre pourrait avoir une cause supérieure aux phénomènes. — Nous accordons qu’un acte libre est une sorte de miracle dans la nature ; mais nous nions qu’il soit une violation du principe de causalité, parce que le miracle même ne l’est pas. — En effet, le principe de causalité exige bien qu’il n’y ait pas de changement sans cause. Mais si, par exemple, un Dieu distinct du monde, éternel, transcendant, laissait à un certain moment son action descendre et comme tomber dans le monde ; si, ajoutant une certaine force aux forces qui sont déjà en jeu dans la nature, il produisait par là un phénomène que rien, dans le jeu antérieur de ces forces, n’aurait pu faire prévoir (c’est précisément ce qu’on nomme un miracle), l’effet produit n’aurait-il pas sa cause, bien qu’on cherchât vainement cette cause en revenant en arrière dans la série des causes naturelles? Qu’importe au principe de causalité qu’on ne trouve pas la cause en revenant en arrière, si on la trouve en remontant en haut ? Donc, en ce sens, un miracle ne choquerait nullement la raison. Au contraire, peut-on dire, puisque, d’après l’hypothèse, une cause nouvelle intervient, le miracle serait que le miracle ne se produisît pas.

Or c’est d’une manière analogue qu’on peut concevoir l’intervention de la volonté. La volonté n’est pas un phénomène particulier, déterminé ; elle n’est pas un des chaînons de la série phénoménale ; la volonté est une cause durable, permanente, identique, et en quelque façon transcendante, par rapport aux phénomènes psychologiques qui s’écoulent en dehors et au-dessous d’elle; c’est une puissance qui contient en elle-même comme une provision indéfectible de force disponible. Si donc une action émanée de cette volonté vient tout à coup s’insérer dans la série des phénomènes, il y

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Siîi

a bien, si l’on veut, discontinuité, commencement absolu, il y a un fait sans cause, si l’on ne considère que la série des phénomènes ; mais cependant il n’y a rien qui ne s’explique aisément, pour qui sait voir le principe de cette action dans la volonté même, en dehors et au-dessus de la série.

Le principe de causalité peut donc se concilier avec la liberté, dès qu’on ne réduit pas toute la réalité aux simples phénomènes et qu’on admet des causes dans le sens plein et métaphysique de ce mot.

Première instance : Pintervention cPiine cause de ce genre est impossible. — Pour que l’objection de Kant lut valable, il faudrait que le principe de causalité permît d’exclure non seulement des faits sans causes, mais encore l’intervention, dans la série des phénomènes, de causes autres que celles qui y étaient déjà enjeu. Or c’est bien ainsi, en effet, que l’entend Kant; c’est bien en ce sens qu’il affirme le déterminisme de la nature.

Kcpliquc : nou, car le principe de causalité et des lois est hypothétique et uou catégorique. — Mais de quel droit? — Le principe de causalité veut qu’il n’y ait pas de fait sans cause, et, par suite, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Mais, qu’on le remarque bien, c’est là un principe htjpothétique, conditionnel. Sa vraie formule c’est : s’il y a des effets, il y a des causes; et si les causes sont les mêmes, les effets sont les mêmes aussi. Mais ce principe ne dit pas qn’il y aura des effets ou des causes; il ne dit pas que les causes seront ou ne seront pas les mêmes. Il n’est pas catégorique; l’affirmation porte uniquement sur la liaison des deux termes, et nullement sur la réalisalmi des termes eux-mêmes. Les deux termes, mêmes causes, mêmes effets, sont rattachés l’un à l’autre, ils ne sont pas posés. D’où il suit que le principe de causalité n’est en rien contredit par l’intervention de causes nouvelles produisant des effets nouveaux. Kant, excluant la liberté au nom du principe du déterminisme, a transformé sans droit un principe hypothétique en un principe catégorique.

Deuxième iei$»laiice : riinité de la nature est nécessaire à riinité de la pensée. — Il est vrai que, d’après Kant, le déterminisme rigoureux de la nature, dans le sens où il l’enlend, c’est-à-dire dans le sens de la continuité, de l’unité de la nature, est une condition de l’unité du sujet pensant. C’est l’unité de runivers, d’après lui, qui fait l’unité de notre pensée.

Clépliquc : fausseté de cette assertion. — Mais nous avons réfuté ailleurs cette théorie (chap. xxix,§2), en montrant RAUiEu. — Psych. 35

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que Tunité réelle de notre pensée ne peut pas résulter de l’unité supposée du monde, puisque, en fait, la plus grande partie des phénomènes du monde demeurant hors du champ de notre perception, nous ne saisissons pas cette unité, qui demeure dès lors pour nous comme si elle n’était pas.

Troisième instance : la science est rendue impos-* sible par la liberté. — « Mais, dit-on encore avec Kant, si vous admettez la possibilité de miracles ou d’actes libres, en un mot la possibilité d’une discontinuité des phénomènes naturels, que devient la possibilité de la science? »

Réplique : fausseté de cette assertion ; toutes les lois sont hypothétiques. — Cette objection, pour avoir été répétée ad nauseam^ n’en vaut pas mieux pour cela. Quand même il se produirait un miracle par jour, quand même la liberté en produirait à toute heure, nous soutenons que la possibilité de la science serait exactement ce qu’elle est dans l’hypothèse contraire. Pour s’en convaincre, il suffit de remarquer que toutes les lois scientifiques sont, comme le principe de causalité, hypothétiques et non catégoriques. La science ne dit jamais : A sera donné, donc B sera donné (voy. chap. xxv, § 1). Mais elle dit : si A est donné, B sera donné. Quand le savant dit : le soleil se lèvera demain, il sous-entend : si toutes les causes restent les mêmes. Quand il dit : tel animal qui va naître aura quatre pieds, il sous-entend : si les causes ordinaires sont restées les mêmes. Intervient-il quelque cause nouvelle qui modifie l’effet attendu, le savant ne dit point que la loi est violée, car la loi ne dit pas que, les causes étant autres, l’effet doit rester le même. Tant vaudrait dire que la loi de l’ébullition de l’eau est violée parce que l’eau n’entre pas en ébullition à 100 degrés dans la marmite de Papin ; ou que la loi de la pesanteur est violée, parce que un gramme ne fait plus équilibre à un gramme dans une balance, si je pèse de la main sur l’un des plateaux.

On étudiera les phénomènes, abstraction faite des causes perturbatrices, comme on Ta toujours fait. — Or, maintenant, que les causes perturbatrices qui viennent ainsi s’ajouter aux causes ordinaires et modifier l’effet attendu, soient des causes naturelles ou des causes surnaturelles, des causes nécessaires ou des causes libres, qu’importe? La loi n’est pas davantage ébranlée ainsi qu’ainsi. Que l’effort de ma main pesant sur la balance soit libre ou ne le soit pas, qu’importe au physicien qui étudie les lois de la pesanteur? — Ainsi, en généralisant, que les actions humaines,

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qui, à chaque instant, viennent modifier le cours des choses, bouleverser la face de la terre, etc., soient libres ou ne le soient pas, cela n’affecte en rien la science, qui, pour constater les lois des forces naturelles, doit naturellement les étudier dans les cas où l’homme n’intervient pas. On n’étudie pas le phénomène de la chute des corps en considérant la manière dont un promeneur laisse retomber sa canne; on n’étudie pas les lois d’équilibre des liquides en agitant sans cesse deux vases communicants. C’est ainsi que la science a procédé depuis qu’elle existe. Donc, la liberté étant admise, il n’y a, pour que la science reste possible, qu’à continuer de faire ce qu’on a toujours fait, c’est-à-dire à étudier le monde, abstraction faite des cas où intervient l’influence perturbatrice de l’homme. — Comme confirmation de cette vérité, on remarquera que nombre de savants ont cru à la liberté et à l’influence réelle de la liberté dans le monde sans jamais s’être sentis gênés par cette croyance dans leurs recherches*.

Y. Arg&oaneiit leitmitien du principe de raison : la volition est déterminée par les motifs. — Mais, cette difficulté levée, aussitôt surgit une nouvelle difficulté, celle-ci bien autrement embarrassante, la seule vraiment embarrassante, à notre sens, de toutes celles qu’on accumule contre la liberté. C’est la grande objection de Leibniz, tirée du principe de raison. Oui, dira Leibniz, l’acte libre comme vous l’entendez a sa racine, sa cause dans la volonté elle-même. Mais pourquoi cet acte sort-il, sous telle forme, à tel moment, de cette volonté? Dira-t-on que c’est par hasard ? Mais, outre qu’on ôterait par là à l’acte libre toute valeur morale, puisque cet acte cesserait d’être un acte intelligent, raisonnable, et qu’il ne pourrait s’appeler un acte de volonté, — on ferait encore violence à la raison qui n’admet point de hasard. De même donc que tout à l’heure il fallait une cause, d’où l’acte volontaire tirât sa réalité, de même maintenant il faut une raison, qui explique l’action de cette cause elle-même. Cette raison c’est l’idée de l’acte à accomplir, jointe à l’idée de sa valeur morale ou de son utilité. C’est, en un mot, le motif. Le motif délermine donc l’acte

1. Descartes, en particulier, qui admet que la volonté a le pouvoir, sinon de créer du mouvement, du moins, ce qui revient au mémo pour les conséquences, de dévier un mouvement de sa direction naturelle.

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de la volonté. Or le motif n’est pas libre*; donc la volition qu’il détermine ne l’est pas.

llépouse de Reid : liberté d’indifférence. — On a essayé de résoudre cette objection de bien des manières. Bossuet et Reid ont proposé la doctrine de la liberté d’indifférence. La volonté, d’après eux, est capable de se déterminer sans motif. Pour quel motif, demandent-ils, lorsqu’on ouvre une bourse contenant plusieurs pièces de monnaie de même valeur, prend-on l’une plutôt que l’autre ?

Erreur de fait et vice de raisonnement qu’elle renferme. — Mais, répliquent les déterministes, ce qu’on veut ici, c’est prendre une pièce et non telle pièce. Or la volonté de prendre une pièce a certainement un motif.

D’ailleurs, en admettant que certains actes insignifiants n’aient pas de motifs, à coup sûr les actes importants, ceux dont s’occupe la morale, ont des motifs ; or, de ce que l’acte n’est pas déterminé par des motifs quand il n’y a pas de motif, comment en résulterait-il qu’il ne l’est pas non plus quand il y en a? — Donc, dans cette argumentation, les faits allégués sont mal observés, et la conclusion qu’on en tire est illégitime Reconnaissons dans tout acte volontaire la présence de motifs.

Recherche d’une solution : le motif est la condition et non lacause. — La question est de savoir quel est au juste lerôle des motifs. Les motifs, disent les partisans du libre arbitre, sont des concepts, des idées de l’intelligence. Mais l’intelligence est, de sa nature, représen{2iii\e, contemplative, et non active et motrice. Elle

1. Nous avons déjà dit que quelques philosophes placent la liberté dans la délibération, c’est-à-dire dans la conception et la comparaison des motifs, laquelle suppose l’intervention de la volonté. Mais la volonté d’appeler, de retenir ou d’écarter tel ou tel motif est-elle motivée, oui ou non? Si elle n’est pas motivée, c’est une volonté sans raison, ce n’est pas même une volonté. Si elle est motivée, alors la même difficulté revient.

t. Jouffroy, dans son Cours de droit naturel^ a proposé une autre solution de cette difficulté. On prétend, dit-il, que c’est le motif le plus fort qui détermine la résolution. Mais que peuvent signifie? ces mots : le plus fort? Nos principes d’action se réduisent à trois : le plaisir qui nous sollicite par son attrait immédiat ; l’intérêt, c’est-à-dire l’idée d’un plaisir à venir en vue duquel il est bon de sacrifier le plaisir actuel; enfin le devoir. Or, de ces trois principes d’action, le premier est nn mobile, les deux autres sont des motifs. Donc il n’y a pas entre eux de cornniune mesure. Donc il est absurde de dire que Ton obéit au plus fort.

Mais Jouffroy exagère la distinction entre les mobiles et les motifs. Dans la délibération, tout mobile devient aussi un motif, c’est-à-dire une raison intellectuelle, puisqu’il est connu, comparé, apprécié. Et, d’autre part, tout motif est aussi un mobile, c’est-à-dire une raison d’ordre sensible, puisque l’idée de l’intérêt et fidée du devoir agissent évidemment sur la sensibilité et deviennent le sentiment de l’ititérêt et le sentiment du devoir. Les divers principes d’action ont donc une homogénéité suffisante pour qu’il ne soit pas absurde de parler de motif le plus fort.

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éclaire donc la volonté, elle indique un but; mais c’est la volonté qui s’y porte, par son pouvoir automoteur. Quand un homme est dans les ténèbres, ne sachant où aller, il reste immobile. La lumière se fait ; il voit son but, son chemin: il marche. Mais est-ce la lumière qui a mis en mouvement ses nerfs et ses muscles ? Ainsi le motif rend l’acte de la volonté possible, intelligible et intelligent ; il ne le produit pas. Il en est la condition préalable et non pas suffisante, la cause occasionnelle et non pas efficiente. Par là le principe de raison est satisfait, et la liberté subsiste.

Première instance : au motif s’ajoute un mobile. ^ Mais les déterministes reprennent : « Vous oubliez que quelque inclination se mêle toujours à nos idées, quelque mobile aux motifs. Or, si l’idée est simplement représentative, l’inclination, à coup sûr, motrice : c’est elle qui entraîne la volonté. »

Réplique : le mobile le plus fort remporte-t-il dans tons les cas? — A leur tour, les partisans du libre arbitre répliquent : Parce que l’inclination fait quelque chose, il ne s’ensuit pas qu’elle fasse tout. Soient deux résolutions possibles. A, B. Supposons la somme des influences sensibles égale des deux parts, ou plus grande pour la résolution A. Quelle que soit, dans la première hypothèse, la résolution réalisée, et si, dans la seconde hypothèse, la résolution B est réalisée, la résolution sera libre, car elle n’aura pu être réalisée que par le secours d’une force nouvelle ajoutée par la volonté aux mobiles qui se trouvaient en jeuL — Pour que l’objection tirée des mobiles fût valable, les déterministes devraient prouver que la volonté cède toujours à l’inclination la plus forte ; auquel cas il s’ensuivrait, en effet, que la volonté est inerte et ne possède aucun pouvoir automoteur.

Deuxième instance : oui, d’après les déterministes.

— C’est bien là, en effet, ce que les déterministes soutiennent, en alléguant cette maxime généralement acceptée comme de sens commun : La volonté se porte infailliblement au plus grand bien.

Réplique : comment le prouver ? — Mais comment l’entend-on? — S’agit-il du bien le plus grand, au jugement de l’intelligence ? Bien que telle soit l’opinion de Socrate, de Platon, de Spinoza, et même de Descartes, la maxime, prise en ce sens, reçoit un démenti formel de la plus vulgaire expérience : Video meliora

1. Nous avons accordé plus haut que toute volition suppose un désir. D’après la solution ici proposée, la volition serait libre dans la mesure où, pour des raisons intellectuelles, la volonté fournit un appoint à la force de tel ou tel désir.

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proboque, — Détériora sequor. Que de fois, malgré les protestations de l’intelligence, la volonté préfère un bien insignifiant, mais proche, à des biens importants, mais éloignés !

Mais, répond Leibniz, c’est que la sensibilité était plus vivement émue par le bien de moindre importance. Il faut donc corriger la maxime et dire : La volonté se porte infailliblement à ce qui est présentement senti comme le plus grand bien. La volonté cède toujours à l’attrait le plus pressant, à l’inclination prévalente.

La preuve est impossible. La conscience témoigne plutôt en sens contraire. — Ainsi comprise, la maxime peut, en effet, se soutenir. Mais toute la question est de savoir si elle est susceptible d’être prouvée. Or comment pourrait-elle l’être? Il faudrait avoir une mesure exacte de la force des inclinations qui, à chaque instant, sollicitent en divers sens notre volonté : où prendra-t-on l’unité de mesure ? quelle sera la balance ? quels seront les poids ? Faute de mesure précise, on ne peut invoquer que le témoignage de la conscience; mais la conscience n’apprécie les choses qu’en gros; et d’ailleurs est-il bien sûr qu’elle soit favorable à la thèse déterministe? Ces expressions : faire une chose à contre-cœur, malgré soi, la douleur dans l’àme, ne sont-elles pas d’un usage commun, et ne semblent-elles pas indiquer que, de même qu’on peut à ce qui est jugé comme un plus grand bien préférer ce qui est senti comme un plus grand bien, on peut aussi inversement à ce qui est seriti comme un plus grand bien préférer ce qui est jugé comme un plus grand bien ? S’il n’en était ainsi, pourquoi donc l’accomplissement du devoir serait-il ordinairement si difficile ^ ?

1. Citons encore quelques remarques frappantes de W. James : « Quand des forces extérieures agissent sur un corps, nous disons que le mouvement résultant suit la ligne de la moindre résistance ou de la plus forte traction. Pour symboliser le drame mental en termes de mécanique, le déterministe dira que la volonté suit la ligne de moindre résistance ou du plus grand attrait. — Mais c’est un fait curieux que notre langage spontané n’est nullement compatible avec cette loi. Dans tous les cas difficiles, ce qui paraît à l’agent, c’est qu’il est en présence d’une ligne plus aisée qu’une autre, et qui lui offrait moins de résistance, même au moment où il a choisi cette autre. L’homme qui, sous le couteau du chirurgien, réprime des cris de douleur, le citoyen qui s’expose à l’ostracisme par devoir, sent qu’il suit la ligne de la plus grande résistance à ce moment. Il parle de vaincre, de surmonter ses impulsions et ses tentations.

Mais le paresseux, l’ivrogne, le lâche, n’ont pas coutume de parler de leur conduite de cette manière; ils ne disent pas qu’ils résistent à leur énergie, qu’ils surmontent leur volonté, qu’ils dominent leur courage, et ainsi de suite. — Si nous classons tous les mobiles en sensuels et moraux, celui qui obéit aux premiers ne dit jamais de sa conduite qu’elle est le résultat d’une victoire sur sa conscience; mais celui qui obéit aux seconds parle toujours de la sienne comme d’une victoire sur ses appétits. Celui-là emploie des termes qui expriment l’inactivité, il dit qu’il oublie son idéal, qu’il est sourd au devoir, etc.; ces termes semblent impliquer (jue les motifs moraux peuvent être annulés sans effort et que la plus forte attraction se

DÉTERMINISME ET LIBERTÉ

Confirmation ; on ne peut dire à l’avanee le mobile qui remportera. — A l’appui de ces considérations, on fait justement remarquer qu’on ne peut jamais dire à V avance quel sera le mobile le plus fort ; on ne se prononce qu’apm la résolution. Les déterministes, il est vrai, peuvent bien alléguer que cette impossibilité provient de ce que, jusqu’au dernier moment delà délibération, des idées nouvelles et des sentiments nouveaux peuvent surgir et compliquer les idées et les sentiments déjà en jeu. Mais les partisans du libre arbitre ont le droit de soutenir, avec non moins de vraisemblance, que cette impossibilité provient en outre de ce qu’on ne sait pas ce que la volonté peut, par elle-même, ajouter à la force de telle ou telle inclination. — De toute façon, par conséquent, la preuve de la maxime déterministe n’est pas et ne peut pas être faite.

Conclusion. — Si ces remarques sont justes, le déterminisme n’est pas démontré et la liberté reste possible.

trouve dans la ligne de l’impulsion sensuelle. L’impulsion morale paraît, en comparaison de l’autre, ne faire entendre qu’une voix faible encore, qui a besoin d’être artificiellement renforcée pour prévaloir. C’est l’effort qui vient à son secours. — Mais qu’est-ce qui détermine la quantité de l’effort? La grandeur de la résistance même. Si les impulsions sensuelles sont faibles, l’effort moral est faible. Ce qui le fait grand, c’est la présence d’un grand antagoniste à vaincre... La définition de l’action morale seule conforme aux apparences est donc celle-ci ' l’action dans la ligne de la plus grande résistance. » {Ibid. y p. 230.)

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