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APFENDICE : THÉORIE DE KANT SUR LA LIBERTÉ

Il nous semble utile de faire connaître ici sommairement, vu son originalité et son importance, la solution que Kant a donnée du problème de la liberté.

Kant affirme le déterminisme au nom de la science.

— D’une part, Kant est déterministe aussi rigoureux que Leibniz lui-même. Au nom du principe de causalité, il affirme l’encbaînement nécessaire de tous les phénomènes. Ce déterminisme absolu est, nous l’avons vu, d’après lui, la condition de la science, la condition même delà pensée.

Il affirme la liberté au nom de la morale. — Mais, d’autre part, Kant est le plus grand peut-être et le plus sincère des moralistes. Il accepte la notion du devoir, de l’obligation morale, dans son intégrité. Jamais, comme le fait trop souvent Leibniz pour accommoder cette notion à son système, il ne cherche à en altérer le sens et à « sophistiquer contre elle ». Or le devoir, dit Kant, implique le pouvoir. 'C’est pourquoi, au nom du devoir, il affirme la liberté.

Comment concilier ces deux affirmations? ,

Conciliation : le monde des phénomènes et le monde des noumènes. — Kant résout la difficulté par sa théorie de la connaissance. Il distingue, on le sait, deux mondes : le monde des phénomènes, c’est-à-dire le monde des apparences sensibles, lequel est l’objet de la science, — et le monde des noumènes, c’està-dire des réalités absolues ou intelligibles (vdo[xeva), où la métaphysique essaye, mais vainement d’après Kant, de nous faire pénétrer. La grande différence entre ces deux mondes résulte de l’espace et du temps, qui sont la loi du monde apparent ou sensible, et ne sont pas la loi du monde réel ou intelligible. Le monde sensible ( ’est l’apparence que prend le monde intelligible projeté et réfracté dans l’espace et dans le temps.

L’homme-phénomène et Chomme-noumène. — Considérons l’homme en particulier : il y a un homme-noumène qui existe en dehors de l’espace et du temps, un homme éternel par conséquent, que notre expérience n’atterint pas, mais qui pourtant possède seul la vraie réalité, la réalité absolue; et il y a un homme-

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phénomène, temporel,donl nous voyons la vie s’écoulerdansle temps. Or cette vie, faite de phénomènes successifs, n’est que l’image réfractée dans le temps de notre vie éternelle et immobile. Ainsi un rayon inétendu de lumière, réfracté par un prisme, se disperse, et s’étale en un spectre étendu et diversement coloré.

Deux causalités : empirique, intelligible. — Or maintenant, comme il y a deux mondes, deux hommes, il y a aussi deux espèces de causalités. Il y a la causalité empirique, qui se réalise dans le temps , et il y a la causalité intelligible, qui se réalise en dehors du temps. La causalité empirique, c’est le déterminisme. Dans le temps, en effet, les événements sont des antécédents et des conséquents, ils se succèdent et se déterminent comme les moments du temps. Mais là où s’exerce la causalité intelligible, il n’y a point d’avant ni d’après, il n’y a point d’antécédent ni de conséquent : cette causalité est donc la liberté même.

La TÎe entière est l’expression d’un acte de liberté intelligible. — Ainsi se résout l’antinomie : le déterminisme et la liberté sont vrais l’un et l’autrer, mais pour deux mondes différents : le déterminisme est vrai pour le monde sensible, pour l’homme-phénomène ; la liberté est vraie pour le monde intelligible, pour riiomme-noumène. Dans l’absolu, notre volonté prononce un fiat éternel, et qui, comme tel, est libre ; ce fiat nous fait être ce que nous sommes ; il constitue notre essence, notre caractère intelligible. De ce caractère intelligible dérive notre caractère empirique, qui est là manifestation du premier dans la vie phénoménale, et qui marque nos diverses actions de son empreinte. Une fois ce caractère donné, avec les circonstances extérieures qui lui servent d’occasion pour agir et se manifester, toutes nos actions résultent nécessairement de ces deux facteurs. Elles ne pourraient être autres que ce qu’elles sont, que si les circonstances extérieures étaient autres que ce qu’elles sont, ou si nous-mêmes nous étions autres que ce que nous sommes.

€ Pour mieux comprendre cette doctrine de Kant, dit Schopenhauer, il est bon de la rapprocher de cette maxime de l’Ecole : Operari sequitur esse, c’est-à-dire chaque chose agit selon ce qu’elle est, et c’est par ses actes que sa nature se révèle. En cela, l’homme ne fait pas exception dans la nature ; lui aussi, il a son caractère immuable, propre à l’individu, et qui n’est pas le même chez deux individus. Ce caractère est empirique en ce que nous en connaissons; mais comme tel il n’est que phénomène ; quant à ce qu’il est en lui-même et dans son essence, c’est là ce qu’on appelle le caractère intelligible. Toutes les

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actions particulières sont déterminées par des motifs, et ne sauraient en aucun cas arriver autrement que ne l’exige le caractère immuable de l’individu : tel tu es, tels seront tes actes. Aussi, étant donné un individu et un cas déterminés, il n’y a qu’une seule action de possible pour lui : operari sequitur esse. Voperari d’un homme donné est déterminé extérieurement par les circonstances, intérieurement par son caractère, et cela d’une façon nécessaire. Mais c’est dans son esse que se retrouve la liberté ; et tout ce en quoi il est coupable et méritant^ c’est d’être ce qu’il est *.

» La théorie de Kant nous délivre donc d’une erreur capitale, qui était de faire résider la nécessité dans Yesse et la liberté dans Voperari. — Ainsi la responsabilité morale de l’homme porte, à vrai dire, d’abord et ostensiblement sur ce qu’il fait, mais au fond sur ce qu’il est... Chacun sait bien que dans la réalité des choses l’acte contraire aurait été possible, si seulement lui il avait été autre qu’il n’est. Mais c’est d’être tel qu’il se révèle par son acte et de n’être pas autre, c’est là ce dont il se sent responsable; le point sensible à l’aiguillon de la conscience, c’est dans Vesse qu’il se trouve*. >

§ Il

Critique. — Par cette théorie si originale, Kant -croit satisfaire à la fois aux exigences de la raison spéculative et à celles de la conscience, et sauvegarder tout ensemble les droits de la science et les droits de la morale. Nous ne pensons pas qu’il ait réussi.

Plus de distinction entre les actes libres et non libres. — On a fait remarquer d’abord (MM. Janet et Fouillée, îoc. cit.) que, dans cette théorie, il est impossible de distinguer, dans la vie humaine, les actes libres de ceux qui ne le sont pas. Prise dans son ensemble, la vie humaine peut être appelée libre, en ce sens qu’exprimant l’acte intemporel de la liberté nouménale, elle pouvait être autre dans son ensemble, comme cet acte même pouvait être autre qu’il n’est. Mais cet acte une fois donné, aucune partie de notre vie ne peut être différente de ce qu’elle est. Donc les actes commis dans le sommeil, dans le délire, ne sont ni plus ni moins libres que les actes les plus réfléchis. Par là cette théorie

1 . Kant trouve une vérification de cette doctrine dans le fait que les natures mauvaises, même chez les enfants, nous inspirent de l’horreur et non de la pitié et dans cet autre fait que, devant les tribunaux, on juge d’autant plus sévèrement les criminels qu’ils se montrent doués d’instincts plus mauvais. Ce sont en effet, dit-il, de vrais coupables, bien que leur méchanceté soit innée.

2. Fond, de la morale, trad. fr.,82. — Pour un exposé plus complet de la théorie de Kant sur la liberté, voy. un excellent chapitre de M. Janet dans sa Morale, cf. Fouillée, la Lib et le Dét., 1. Il, chap. iv.

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est en opposition avec la conscience, qui absout les uns comme irresponsables et fait porter à l’homme la responsabilité des autres*.

2*^ Le cominencemeiit de toute vie humaine est soustrait au déterminisme. — La vie de chaque individu a un commencement dans le temps. Or si la vie phénoménale est, dans son ensemble, l’expression de l’acte intemporel de la liberté intelligible, et si cette vie pouvait être autre qu’elle est, voilà donc un ensemble de phénomènes qui n’était pas complètement déterminé par les phénomènes qui ont précédé dans l’ordre de la nature. Toute vie humaine est donc, dans la mesure où elle dépend de la liberté nouménale, un commencement absolu dans la nature, un monde dans un monde : l’unité de la nature n’existe plus, le déterminisme est violé. (Janet, ib., 500; Fouillée, ib., 218.)

S** La causalité soustraite an temps n’est nullement la liberté. — A ces objections si graves nous en ajouterons deux autres, peut-être plus graves encore, l’une portant sur la conception même que Kant se fait de la liberté, l’autre sur les conséquences de cette conception.

En premier lieu, on ne voit pas qu’il suffise, comme le pense Kant, de soustraire la causalité à la loi du temps pour obtenir la liberté. Kant s’imagine bien à tort que le déterminisme dérive uniquement de ce que la cause précède l’effet. La difficulté est bien plus profonde. Leibniz l’a bien vu. Appliquant à la liberté intelligible de Kant son principe de raison, Leibniz demandera : L’acte de cette liberté est-il, ou non, intelligent, raisonnable? — S’il ne l’est pas, je vous conteste le droit même de l’appeler un acte de volonté; cette volonté prétendue intelligible est alors une volonté absolument inintelligible, bien plus, une volonté irreprésentable, une volonté contradictoire, un vain mot. — S’il est intelligent, alors cet acte a des raisons, des motifs. Or, maintenant, qu’importe que les motifs soient antérieurs à l’acte dans le temps, ou coéternels à l’acte lui-même? La détermination, pour n’êtreplus, dans ce dernier cas, chronologique, n’en existera pas moins : elle sera logique et métaphysique. La détermination des propriétés du triangle par la définition du triangle, la détermination des conséquences par les principes n’est pas chronologique : en est^jile moins nécessaire? En

1. Pourtant il est juste d’accorder à Kant que notre caractère s’exprime davantage dans les actes qui sont les plus mûris, les plus réfléchis et qui dépendent le moins des circonstances extérieures. Par suite, s’ils ne sont pas plus libres, du moins ils expriment davantage l’acte libre d’où résulte le caractère.

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Dieu aussi, nous concevons que la volonté est coéternelle à la raison qui 1 éclaire. Sa volonté en est-elle moins déterminée par la raison? Le déterminisme intemporel n’est donc nullement l’indéterminisme ; et Kant a beau faire évanouir le temps, il ne fait point évanouir la difficulté ; la difficulté demeure ce qu’elle était auparavant.

4° Cette conception détruit la morale qu’elle devait fonder. — Signalons maintenant la conséquence de cette théorie au point de vue de la morale. Kant a principalement à cœur de fonder la possibilité de la morale. Or, au lieu de fonder cette possibilité, sa théorie de la liberté la supprime radicalement. En effet, puisque notre vie tout entière est l’expression d’un acte de causalité intelligible, il s’ensuit que notre vie tout entière est irrévocablement bonne ou mauvaise, suivant que cet « acte radical » est bon ou mauvais. Kant ne peut donc admettre ni décadence morale, ni progrès moral dans le cours de la vie. Dès lors, à quoi bon l’effort el la lutte? A quoi bon aussi les livres de morale et les conseils ou les impératifs des moralistes? Sunt verba et voces prœtereaque nihil.

« Déjà depuis longtemps, écrit Schopenhauer {ibid., 82), les meilleurs esprits avaient remarqué cette immutabilité, cette stabilité indestructible qui appartient au caractère empirique de tout homme ; les autres seuls se figuraient qu’on peut, par de sages représentations, en lui faisant la morale, transformer le caractère d’un homme. Maintenant cette remarque se trouve appuyée sur un principe rationnel, la philosophie l’accepte. »

S’il en est ainsi, à quoi bon encore une fois les écrits de morale de Kant? A qui s’adressent-ils? Est-ce à l’homme-noumène? Mais son choix est fait en dehors du temps et pour tous les temps. — Est-ce à l’homme-phénomène ? Mais toutes ses actions sont déterminées par le choix irrévocable de l’homme-noumène. — La morale de Kant demeure donc un pium desiderium, une spéculation oiseuse sur un genre de vie qui aurait pu être, mais qui n’est pas et ne peut plus être, un édifice majestueux et inutile.

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