SA CAUSE, SA NATURE, SES EFFETS PARTICULIERS ET GÉNÉRAUX
Modes de l’activité suivant sa lin. — Suivant la fin à laquelle elle tend, à savoir : le bien, le plaisir, ou le jeu, l’activité peut être, nous l’avons vu (ch. xxxvi, sect. 3), désintéressée, intéressée ou esthétique.
Suivant son principe. — Selon le principe qui la dirige, l’activité peut être volontaire, instinctive ou habituelle. — On vient d’étudier la volonté ; reste à parler de l’instinct et de l’habitude.
L’homme n’a que peu ou point d’instincts. — Si l’on entend par instinct, non seulement une tendance innée vers certaines fins, auquel cas l’instinct se confondrait avec l’inclination, mais encore la représentation innée et coordonnée des moyens pour cette fin; si l’instinct est non seulement une impulsion, mais un guide ; non seulement une tendance naturelle à faire, mais un savoir-faire naturel, nous ne voyons pas qu’on puisse attribuer à l’homme un seul instinct. Capable de tout apprendre, l’homme, a-t-on dit, commence par ne rien savoir*. — En tout cas, l’homme est, de tous les animaux, le plus mal doué sous le rapport de l’instinct. Si donc, pour bien connaître une chose, il faut l’obser-
1. L’homme, à sa naissance, ne sait guère faire que deux choses, crier et téter. Or aucun de ces actes n’implique une représentation préalable de l’acte ; ils sont purement mécaniques : on ne peut donc les attribuer à l’instinct, qui doit être, à quelque degré, psychologique.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLI
ver dans sa perfection et sa plénitude, c’est en traitant de l’animal et non pas de l’homme qu’il conviendra de parler de l’instinct (ch. XLVIIl).
Etude de Ehabitude. — Parlons de l’habitude. — Il faut considérer l’habitude : 1° dans ses causes; 2° dans sa nature; dans ses effets.
Cause de l’habitude : une action subie ou accomplie pai» l’agent. — L’habitude est la conséquence d’une action exercée sur un être. Cette action elle-même peut résulter de deux causes : une cause externe, ou l’être lui-même qui subit l’action. — Action exercée par une cause externe; exemple : la température externe modifie nos organes tactiles, la lumière notre rétine, le son notre oreille, — Action exercée par l’être lui-même : ceci suppose que l’être soit actif et même qu’il ait cette spontanéité d’action qui n’appartient, on le sait, qu’à l’homme et à l’animal. En imprimant un certain mouvement à ses facultés, à ses organes, l’être actif modifie ces facultés et ces organes, tout autant que si la cause du mouvement était au dehors. L’ être e&iaXors passif par rapport à lui-même, comme il peut l’être par rapport à un être étranger.
L’Iiitbîtude est pi*opoptionnelle à l’action. Conséquences. — Maintenant il va de soi que la modification qui résulte de l’action et qui constitue l’habitude, doit être proportionnelle à l’action elle-même. D’où deux conséquences :
Toutes choses égales d’ailleurs, une action répétée a plus d’influence qu’une action unique.
Toutes choses égales d’ailleurs, une action prolongée a plus d’influence qu’une action passagère. — La répétition ou la continuité de l’action sont donc des conditions de la force de l’habitude.
L’habitude commence avec la peemièe^ action. —
Mais elles ne sont pas des conditions de l’habitude même. L’habitude commence avec la première action, et dès le premier moment de l’action : sans quoi, la première action et le premier moment n’ayant rien fait ponr l’habitude, la seconde action et le second moment seraient encore premiers par rapport à l’habitude, et par conséquent inefficaces au même titre. L’action aurait donc beau se ré-
péter ou se continuer indéfiniment, l’habitude n’apparaîtraitjamais. Donc le premier acte, dès son premier moment, ébauche l’habitude, que la répétition ou la continuation du même acte pourront ensuit e entretenir et fortifier.
Bien plus, non seulement le premier acte ébauche l’habitude, mais parfois un acte unique, quand il est assez intense, et que les circonstances s’y prêtent, « crée une habitude de toutes pièces et pour la vie Pascal n’oubliait rien de ce qu’il avait lu même une seule fois : or on sait que la mémoire est un cas de l’habitude.
Telles sont les causes de l’habitude.
§ Il
IVature de l’habitude : modification stable de l’étre.
— Quelle est maintenant la nature de l’habitude ? — On appelle habitude la modification plus ou moins persistante produite dans un être par toute action exercée sur lui, soit par une cause externe, soit par lui-même. L’idée essentielle éveillée d’abord par ce mot habitude, c’est l’idée d’une manière d’être relativement stable et dépassant en durée la cause qui l’a produite. C’est ce qu’indique l’étymologie du mot habitude : Habitus, manière d’être constante; Habere avoir, posséder, être; engrec,£^tç,
Distinction de l’habitude et du phénomène passager. — Il ne faut donc pas confondre le phénomène momentané produit immédiatement par l’action exercée sur un être avec {habitude qui en résulte. Par exemple, un effort de mon bras courbe une branche d’arbre : le mouvement de la branche qui se courbe, voilà le phénomène. L’effort cessant, la branche se redresse; mais elle conserve une disposition en vertu de laquelle il sera plus facile de la courber une seconde fois : voilà l’habitude. De même, lemusi» cien qui s’exerce à jouer du piano commande à ses doigts certains mouvements; ces mouvements s’exécutent: voilà le phénomène. Mais en même temps sa main garde une disposition en vertu de laquelle les mêmes mouvements s’exécuteront plus facilement dans la suite : voilà l’habitude.
Conséquences. — De cette définition de l’habitude résultent immédiatement deux conséquences importantes.
A. L’habitude est un fait de passivité. — La première, c’est que {habitude est un fait de passivité. On distingue d’ordinaire deux sortes d’habitudes : l’habitude passive et l’habitude ac-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLl.
tive. On appelle habitude passive celle, par exemple, en vertu de laquelle le plaisir s’émousse parla répétition; et habitude active celle, par exemple, en vertu de laquelle un mouvement s’exécute avec plus de facilité à la seconde, troisième, etc., fois qu’à la première. — Mais cette distinction porte sur les causes ou les effets de l’habitude, non sur Vhahitude même. — Quelle que soit la cause de l’habitude et quels qu’en soient les effets, prise en elle-même, à son origine et dans son essence, l’habitude est toujours une modification plus ou moins durable que l’être s’est imprimée à lui-même par son action, ou qu’une force étrangère a imprimée en lui par son action; c’est donc toujours un fait de passivité.
B. L’habitude n’est pas pi*opi*e aux vivants. — De là résulte aussi cette seconde conséquence que l’habitude n’est pas, comme l’a cru Aristote, quelque chose de particulier aux êtres vivants. Ce qui est particulier aux êtres vivants, ce sont certaines conséquences de l’habitude dont on parlera tout à l’heure, non l’habitude elle-même. Suivant que la modification persistante apportée dans l’être par le phénomène passager se produit dans tel ou tel être, c’est-à-dire dans tel ou tel milieu, les suites sont sans doute fort différentes. Mais cette modification persistante, les êtres non-vivants sont susceptibles, aussi bien que les vivants, de la recevoir d’un phénomène passager. Or c’est cette modification qui se nomme proprement l’habitude. Donc ces êtres sont bien, en ce sens, capables d’habitudes.
Exemples. — Donnons quelques exemples. Tout le monde accorde que la mémoire est une habitude. Or, au point de vue physiologique, en quoi consiste cette habitude? Dans la modification plus ou moins durable produite dans les centres par les impressions subies. Qu’on se représente cette modification comme une altération apportée à la constitution des cellules, ou comme des chemins frayés, des passages ouverts dans les fibres pour des impressions nouvelles, ou encore comme des plis contractés par la matière cérébrale, en vertu desquels elle se prêtera plus facilement à certaines dispositions, peu importe : il n’y a point, il ne peut y avoir une différence absolue entre cette modification de la matière cérébrale, que tout le monde reconnaît pour une habitude, et les modifications apportées dans une feuille de papier par des plis qu’on y a marqués ; ou dans une rivière par une barque qui laisse son sillage après elle ; ou dans une branche d’arbre qui se laisse courber plus aisément après l’effort qui Ta une fois courbée;
OU dans un violon qui s’est amélioré par l’effet des vibrations harmonieuses qui lui ont été imprimées ^ De part et d’autre, il s’agit d’un changement plus ou moins persistant dans la disposition d’une certaine masse matérielle, d’une orientation nouvelle et plus ou moins fixe de certaines molécules. Donc le nom d’habitude est, de part et d’autre, applicable au même titre.
Objection d’Aeistote. — Réponse. — Contre cette extension de l’habitude aux êtres non-vivants, Aristote allègue qu’une pierre jetée en l’air ne prend pas l’habitude d’y rester. — Mais on peut répondre d’abord, avec L. Dumont, qu’un animal jeté en l’air ne prendra pas davantage cette habitude. — On peut dire de plus, que la pierre prendrait au contraire, et dès le premier coup, l’habitude d’y rester et même de s’éloigner de terre indéfiniment, si elle n’était ramenée vers la terre par la force inéluctable de la pesanteur.
L’habitude se ramène à l’inertie. — C’est donc avec juste raison qu’Auguste Comte voyait un symbole de l’habitude dans le fait de l’inertie % en vertu de laquelle un corps demeure dans l’état où le met une action quelconque, tant qu’aucune action contraire ne s’y oppose. — Disons plus : l’inertie, qui conserve autant qu’il se peut tout changement, toute modification, toute action ; l’inertie dont le vrai nom est: la persistance naturelle de l’être dans son être et dans ses manières d’être ; l’inertie n’est pas seulement le symbole de l’habitude, c’est au fond Vhabitude elle-même.
L’habitude est an maximum dans l’étre le plus passif. — Et par suite, loin de dire que les êtres actifs, les êtres vivants, les êtres capables d’agir et de réagir sont seuls susceptibles d’habitudes, il faut dire que l’habitude est au contraire plus visible, plus manifeste et qu’elle atteint sa perfection dans l’être le plus passif. En effet, tout le monde admet que l’habitude est d’autant plus parfaite que, entre l’habitude et l’acte dont elle est l’habitude, la distance est moindre et la transition plus facile et plus prompte. Donc, en passant à la limite, l’habitude absolument parfaite sera celle qui conserve et perpétue, non plus seulement une manière d’être plus ou moins rapprochée de l’acte, mais Vacte même; celle qui ne se rapproche pas seulement de l’acte, mais qui se confond avec lui. Or, c’est justement dans l’être passif, dans l’inerte matière, que l’habitude atteint ainsi l’absolu. Par exemple, la pierre mue
1. Voyez d'autres exemples à Tappui de cette thèse dans un travail très riche d’observations et d’idées de L. Dumont sur l’habitude, (Revue phiL, 1''* année).
2. M. Ravaisson aussi dans une belle et profonde étude sur l'Habitude,
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLI
dans un certain sens, avec une certaine vitesse, puis livrée à ellemême, conservera indéfiniment la même direction et la même vitesse. Que peut-on souhaiter de mieux en fait d’habitude? L’habitude est déjà moins parfaite, dès que, un obstacle étant rencontré, une partie du mouvement de la pierre se transforme en force vive, c’està-dire en mouvement en puissance, susceptible de redevenir ultérieurement mouvement en acte. De même la cire, qui ne garde pas seulement une certaine modification plus ou moins semblable à une empreinte reçue, mais cette empreinte même; le phonographe, qui enregistre plus fidèlement qu’aucun cerveau humain les impressions reçues, puisqu’il conserve, non pas, comme le cerveau, un résidu de ces impressions, mais intégralement ces impressions mêmes, nous offrent, peut-on dire, le type même de l’habitude.
Elle est au minimum dans l’ètre le plus actif. — Inversement, un être est d’autant moins susceptible d’habitude que sa nature arrêtée et déterminée dans son essence, dans sa direction, dans ses actes, est plus réfractaire à toute modification ultérieure. Alors tout phénomène passe sur lui en l’effleurant et sans y laisser de trace sensible, comme le doigt appuyé un instant sur un ressort puissant n’enlève rien à son élasticité. C’est pourquoi l’homme fait est moins susceptible d’habitudes que l’enfant. — Que si, malgré cela, l’homme, l’être le plus actif de la création, est néanmoins, en général, l’être le plus capable d’habitudes, c’est que, bien qu’essentiellement actif, toutefois, par aucun de ses organes, aucune de ses facultés, aucune de ses puissances (sauf peut-être la volonté), il n’échappe à la loi de passivité ou d’inertie. Nulle part il n’est activité pure; il est passif et modifiable jusque dans son activité et par son action même. C’est pourquoi sa nature, étant d’ailleurs la plus complexe, offre prise plus qu’aucune autre à l’influence de l’habitude.
Résumé : trois cas de Thabitude. — En résumé, si l’habitude est la disposition laissée dans l’être ou la substance par le phénomène, disposition d’autant plus voisine du phénomène luimême que l’habitude est plus parfaite, c’est dans les corps bruts que nous voyons le mieux en quoi consiste l’habitude. Parfaite dans un morceau de plomb qui garde toute empreinte reçue, elle est encore très manifeste et très compréhensible dans le sillage laissé par la barque, dans les plis du papier, .etc. — Ces habitudes phy~ signes nous aident à concevoir ce que peuvent être les habitudes organiques ou physiologiques.
Mais si l’on admet enfin des habitudes de Pâme, des habitudes
psychologiques, alors, il faut l’avouer (comme nous l’avons déjà fait au sujet de la mémoire), n’ayant aucune représentation positive de la substance même de l’âme, nous n’avons à fortiori aucun moyen de nous figurer ce que peut être une habitude de celte substance. — L’habitude physique est visible et nous aide à concevoir par din3ilogieVh9.hiiude physiologique. Mais pour concevoir l’habitude psychologique toute expérience et loute analogie nous font défaut à la fois. Il faudra donc se contenter d’étudier les effets psychologiques de l’habitude.
§ III
EfTets de l’habitude. — Nous examinerons successivement les effets de l’habitude: 1“ sur les actes; 2“ sur la conscience; 3“ sur la sensibilité.
I. Effets sur les actes. — Tout phénomène qui se produit dans un être, quelle que soit la nature, quelle que soit l’origine de ce phénomène, laisse, en disparaissant, cet être dans un état tel, qu’il se trouve moins éloigné de ce phénomène qu’il ne l’était auparavant. C’est comme un résidu, un vestige de ce phénomène. — Mais par suite aussi ce résidu peut être considéré comme un recommencement de ce même phénomène, tout au moins comme une préparation de ce phénomène, comme une prédisposition à le reproduire. De là résultent diverses conséquences.
A. Diminution de feffoet. — D’abord, pour reproduire effectivement ce phénomène, une moindre quantité de causalité est désormais nécessaire. Par conséquent, s’il s’agit d’un acte qui dépend de nous, pour l’accomplir de nouveau il faudra moins d’effort; et cet effort ira toujours diminuant avec les progrès de l’habitude. Facilité plus grande pour l’exécution des mêmes actes, voilà le premier effet de l’habitude.
B. Aptitude au renouvellement. — Par suite aussi, si l’acte s’accomplit à moins de frais, s’il suffit pour l’amener d’une moindre excitation, l’acte se répétera plus souvent. Un chien habitué à se tenir debout sur deux pattes prend, à tout propos, cette attitude. L’habitude nous met, pour ainsi dire, sur une pente glissante; la moindre impulsion suffit alors pour nous la faire descendre. C’est ce qu’on veut exprimer lorsqu’on dit que l’habitude engendre une tendance à répéter les mêmes actes. Le mot tendance ne signifie pas ici nécessairement une inclination (on verra plus
RABIER. — Psych. 37
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLI
loin l’influence de l’habitude sur les inclinations) ; il signifie simplement la fréquence plus grande d’un certain acte; ou mieux, l’accroissement de ses chances, V augmentation de sa 'possibilité de reproduction, laquelle résulte de la facilité plus grande avec laquelle il s’accomplit. C’est ainsi que dans certaines occasions tout rappelle à notre pensée un certain souvenir. Vainement nous voudrions l’écarter; les pensées mêmes que nous appelons à notre aide pour nous en éloigner nous y ramènent. Apparemment, quelque partie surexcitée des centres nerveux entre alors en action, au plus petit supplément d’excitation venu des autres parties.
€es deux elTets se réalisent pour les séries d’actes. — Tout ce qu’on vient de dire n’est pas vrai seulement d’un acte isolé, mais aussi des séries complexes d’actes successifs. En effet, le passage d’un acte à un autre est lui-même un phénomène qui, comme tout phénomène, laisse après lui une habitude. Quand je lis la série des lettres de l’alphabet, non seulement certaines cellules du cerveau sont successivement ébranlées, mais le mouvement passe d’une cellule à l’autre. Or, comme il reste une trace du mouvement local dans chaque cellule ébranlée, il doit rester une trace du mouvement de transition dans les fibres qui relient ces cellules entre elles. Donc, non seulement ces cellules entreront désormais plus aisément en action, mais le mouvement trouvera moins de résistance pour passer dans le même sens, par les mêmes chemins, d’une cellule à l’autre. C’est-à-dire qu’on ne gardera pas seulement le souvenir de chaque lettre de l’alphabet, mais aussi le souvenir de leur succession^ . C’est pour cela que le musicien, le danseur, etc., habitués à exécuter des mouvements dans un certain ordre, seraient incapables de les exécuter dans l’ordre inverse.
C. Augmentation de puissance. — Non seulement l’habitude augmente l’aptitude des organes et des facultés pour certains actes déterminés, mais elle augmente absolument les forces, la puissance de ces organes et de ces facultés. Les muscles se fortifient par l’exercice. Il est probable qu’il doit en être de même des centres nerveux. — D’abord, cet effet paraît opposé à cette loi de passivité et d’inertie à laquelle nous avons ramené l’habitude. Il en dérive
1. Du Bois-Reymond montre bien, dans une étude intéressante sur l’Exercice, que ces actes dépendent plus de la coopération régulière des muscles que de leur énergie, et qu’ils sont plutôt des habitudes du système nerveux central que des muscles eux-mêmes. {Revue scient, janvier 1882.)
pourtant. En effet, pour exécuter une certaine action, une plus grande quantité de force nerveuse, de sang, etc., est nécessairement appelée dans un certain organe. Or, en vertu même de l’inertie, il doit y en rester quelque chose. G*est pourquoi le volume et la force de l’organe en sont augmentés ^ Donc, en vertu d’une même loi, riiabitude qui « détermine la puissance d’un organe et d’une faculté sous la forme spéciale sous laquelle ils se sont déjà exercés, augmente encore, par surcroît, la puissance absolue de cet organe et de cette faculté». (Alb. Lemoine, VHabitude.)
De tout cela il résulte que les actes s’accomplissent plus facilement et plus sûrement par l’effet de l’habitude.
D. Automatisme croissant. — Mais s’il en est ainsi, la volonté, à qui incombait tout d’abord le snin de commander, de surveiller les actes jusqu’à leur entier achèvement, se trouve peu à peu dispensée,par rhabitude,de ce travail absorbant. Bientôt il lui suffit de donner l’ordre d’exécution et de surveiller de loin les détails de l’exécution. A la fin l’ordre seul suffira : le premier terme de la série, posé par la volonté, entraînera tous les autres à sa suite. L’acte deviendra en quelque sorte automatique. Il n’en sera que plus prompt et plus sûr. En voulant intervenir de nouveau, la volonté ne ferait qu’enrayer le jeu de l’habitude et produire des retards et des manquements ; elle peut s’en rapporter dès lors aux facultés et aux organes, ouvriers dociles qu’elle a dressés ellemême, et consacrer les loisirs qu’elle a légitimement acquis à de nouvelles entreprises.
Tels sont les effets de l’habitude sur les actes.
§ IV
II. Eflfets sut* la consciesice : dégradation. — L’habitude a par suite, en même temps, pour effet de dégrader la conscience. Tout ce qui devient habituel s’affaiblit dans la représentation. Il estaiséd’en saisir la raison. En premier lieu, la conscience est proportionnelle à l’intensité et à la durée des actes. Or, par cela même que l’habitude rapproche, comme on l’a expliqué, la faculté ou l’organe de l’acte devenu habituel, cet acte n’exige plus, pour se produire, qu’une moindre dépense de force et un moindre temps.— En outre, tant que la volonté participait à l’acte, l’atten-
1. Inversement, les organes s’atrophient par défaut d’exercice
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLI
tion, qui accompagne nécessairement la volonté, s’y attachait et lui donnait du relief dans la conscience. Mais, en même temps que la volonté s’en détache, l’attention s’en distrait. L’acte peut dès lors échapper à la conscience. C’est pour cette double raison que les mouvements dont le musicien avait pleine conscience quand il les exécutait lentement, péniblement, et chacun par un acte exprès de volonté, passent inaperçus quand, par l’effet de l’habitude, iis sont devenus très faciles, très rapides et automatiques*.
Application aux siensations. — Ce que nous disons des actes ou mouvements, et des sensations spéciales par lesquelles les mouvements se témoignent à la conscience, est vrai de tous les états de conscience quels qu’ils soient. Les sensations d’odeur, de saveur, de température, de couleur, de son, etc. (nous parlerons plus loin des sensations affectives de plaisir et de douleur), s’affaiblissent et disparaissent de la conscience exactement de la même manière, et pour la même raison. En effet, toute sensation résulte du changement que l’objet sensible produit dans l’organe par son action. Mais si cette action se prolonge, trouvant bientôt l’organe déjà modifié comme il doit l’être, elle ne produit plus en lui un changement, mais au contraire le maintient dans un état fixe où s’éteint la sensation. Par exemple, si je plonge ma main dans un vase d’eau chaude ou froide, la différence entre la température de ma main et celle de l’eau mesure y intensité de ma sensation; la durée du changement opéré dans l’organe pour se mettre au niveau de l’excitation mesure la durée de la sensation. La sensation s’évanouit dès que l’équilibre est établi entre la température de l’organe et celle du milieu extérieur.— De la même façon, lorsque l’œil s’est fixé sur une même couleur et s’en est comme saturé, s’il se porte ensuite sur un mélange formé de cette couleur et de plusieurs autres, il ne voit plus dans ce mélange la couleur à laquelle il s’était habitué, etc.
Résumé. — Cette loi est donc universelle; elle s’applique à tous les faits de conscience quels qu’ils soient. Tout phénomène qui se répète ou se prolonge, s’il est livré à lui-même et abandonné à la puissance de l’habitude, est un phénomène perdu pour la conscience. L’habitude est comme l’avarice: elle amasse des trésors, mais elle les cache à tous les yeux. De la sorte, l’habitude tend à faire de nous
i. C’est pour toutes ces raisons, facilité des actes, tendance à les répéter, absence d’effort et de volonté, inconscience relative, qu’on a si souvent comparé l’habitude à l’instinct naturel. C’est le sens de ce mot d’Aristote si souvent répété : l'habitude est une seconde nature.
de parfaits automates : elle nous donne la sûreté d’action de l’automate, mais aussi l’inconscience de l’automate.
Aiitag^oniste de Tliabitude : l’attention. — A ce compte, on pourrait trouver que l’habitude fait payer bien cher les services qu’elle rend, si celte loi de l’habitude était aussi nécessaire qu’elle est universelle. Mais heureusement que cet effet de l’habitude, dans la mesure où il serait désastreux pour la conscience humaine, peut être compensé et annulé par l’effet d’une loi contraire. A l’action déprimante de l’habitude sur la conscience nous pouvons opposer l’action conservatrice et restauratrice de l’attention*. Et nous pouvons le faire avec discernement et apropos, abandonnant à l’habitude, sûrs qu’elle en tirera d’ailleurs bon parti, ce qui ne mérite pas d’être conservé dans la conscience, et retenant dans la conscience, en dépit de l’habitude, ce que nous ne devons pas perdre de vue.
Exemples : les moyens deviennent inconscients par l’habitude; les fins restent conscientes par l’attention. — Quelques exemples feront comprendre l’effet et l’importance de cette double loi. Le pianiste qui exécute un morceau qu’il sait par cœur, n’a que peu ou point conscience des mouvements qu’il exécute. Mais il a au contraire conscience au plus haut point des sons qui résultent de ces mouvements. D’oû vient cette différence entre les sensations musculaires et tactiles d’une part, et les sensations acoustiques de l’autre, alors que les unes et les autres sont au même degré habituelles? C’est que les mouvements ne sent que les moyens^ les sons sont la fin. Or, dès que les moyens sont assurés par l’habitude, l’attention s’en détache pour se concentrer tout entière sur la fin. De là la conscience obtuse des mouvements et la conscience suraiguë des sons^.
La perception externe abonde en cas du même genre : parmi les états de conscience que suscite en nous l’action de nos organes,
1. « L’habitude est la mort progressive de la conscience. Contre cet anéantissement graduel, l’àme est défendue par l’expérience et l’imagination, puissances d’innovation et de renouvellement, qui introduisent sans cesse en elle des éléments nouveaux, doués, avant tout effet de l’habitude, d’une intensité et d’une durée propres ; et elle se défend elle-même par l’attention, puissance qui tantôt vivifie et renforce les états nouveaux en prolongeant leur durée et en augmentant leur intensité, tantôt restaure les états passés en leur conférant à chaque reproduction une durée plus grande et une intensité plus forte. » (V. Egger, la Parole intérieure, 205.)
2. Un mouvement est-il mal exécuté, ce n’est pas directement par la sensation musculaire que le pianiste en est averti. C’est lu fausse note qui révèle le faux mouvement.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLI
OU des corps extérieurs sur nos organes, les uns n’ont d’autre rôle que celui de moyens ou de signes suggestifs; les autres au contraire sont des fins en eux-mêmes. Ce sont ceux-ci qui nous intéressent, qui nous dictent nos actions. Par l’habitude, les uns descendent jusqu’au seuil de la conscience; par l’attention, en dépit de l’habitude, les autres sont maintenus à un niveau élevé de conscience. Les sensations musculaires de la main et de l’œil sont des moyens indispensables pour juger des formes, des distances, etc. Mais ce ne sont que des moyens; c’est pourquoi, disparaissant de la conscience dès que leur rôle suggestif est joué, elles passent inaperçues ; il faut les analyses des psychologues et des physiologistes pour nous les faire ressaisir et nous en montrer l’importance. Mais la conscience des formes et des distances, qui est le but de la perception externe, ne perd jamais rien de sa netteté L Tel est le rôle de l’attention comme antagoniste de l’habitude*.
111. ElTets sur la sensibilité. — Quels sont enfin les effets de l’habitude sur la sensibilité, c’est-à-dire : 1" d’une part, sur le plaisir et la douleur? 2" d’autre part, sur les inclinations et les passions?
1. On expliquerait de même pourquoi, lorsque nous parlons, soit effectivement (parole extérieure), soit mentalement (parole intérieure), nous n’avons quasi aucune conscience des sensations tactiles ou musculaires conditions de l’émission des mots, et pourquoi nous avons, au contraire, une conscience parfaitement nette de la forme sonore des mots. (Voy. Egger, tèid.)
Maine de Biran, dans son mémoire sur l’habitude, a bien vu ces différences de conscience entre états également habituels, mais il n’a pas su en démêler la cause. C’est à l’habitude elle-même qu’il attribue ces effets contraires, ce qui est inexplicable. Il n’a pas saisi le rôle de l’attention comme antagoniste de l’habitude.
2. Après avoir constaté ce rôle de l’attention, il faudrait l’expliquer. Il est admis par certains physiologistes que « l’attention fixée sur un fait cérébral (sensation, idée) s’accompagne d’une hypérémie (afflux du sang) dans la région encéphalique qui en est le siège. Par cette hypérémie locale la conscience redevient plus vive.
— Cette explication, quoique plausible, ne paraît pas applicable à tous les cas.
On peut remarquer que, dans certains cas, la concentration de l’esprit, sans augmenter absolument l’intensité des états de conscience, leur donne en apparence une intensité plus grande. Ainsi, dans le rêve, il est douteux que les images aient beaucoup plus d’intensité que dans la veille; mais, fattention n’étant plus partagée entre les sensations et les images, celles-ci prennent un relief extraordinaire. Ainsi les étoiles, quoique brillant toujours du même éclat, ne sont visibles que l8 nuit.
Ajoutons enfin que l’attention elle-même, comme tout acte, devient plus facile, plus sûre, plus parfaite par l’habitude. Opposer l’attention à l’habitude, c’est se servir d’une bonne habitude pour corriger certains effets fâcheux d’une autre liabitude
siBi* le plaisir et la douleur : accoutumance.
— Le plaisir et la douleur suivent la loi générale des phénomènes de conscience, des sensations en particulier : ils s’émoussent par l’habitude, de la même manière et pour la même raison que toutes les sensations. C’est ce que l’on nomme l’accoutumance. Le plaisir ou la douleur naissent d’un mouvement favorable ou contraire à la nature; ils s’éteignent donc dans l’indifférence, lorsque, l’objet ayant par son action mis l’organe ou la faculté à son niveau, le repos fait place au mouvement. — C’est pourquoi, en même temps, par exemple, que s’affaiblit et disparaît la sensation de chaud ou de froid produite par une brusque variation de température, s’affaiblit aussi et disparaît le plaisir ou la douleur qui accompagnait cette sensa-tion.
Les plaisirs d’un ordre plus élevé ne font pas exception à la règle : qui ne se lasse d’entendre répéter un même air de musique, un même morceau de poésie? Il faut espacer suffisamment les auditions pour que la sensation garde la même fraîcheur. Encore arrive-t-il qu’avec le progrès de nos facultés les objets qui nous avaient autrefois charmés nous deviennent indifférents, parce qu’ils ne produisent plus sur nous une stimulation suffisante.
Deux exceptions» : A. Les» douleurs» i*és>nltant de causées auxquelles» la nature ne peut s»e faire. — Mais cet effet général de l’habitude sur le plaisir et la douleur comporte deux exceptions, l’une concernant la douleur, l’autre le plaisir, lesquelles sont d’ailleurs, au fond, des confirmations et non des violations de la loi. — Le plaisir et la douleur s’éteignent, avons-nous dit, quand, l’organe (physiologique ou psychologique) s’étant mis de niveau avec l’excitation, celle-ci a par là même épuisé son effet. Or, tout d’abord, si la nature de l’organe répugne invinciblement à la manière d’être, à l’état vers lequel l’excitation tend à l’amener, une lutte s’engage entre l’organe et l’excitation; il s’ensuit une douleur qui ne peut cesser, comme cette lutte même, que par la cessation de l’excitation, ou la destruction de l’organe ; il y a bien des douleurs dont on souffre ainsi, sans adoucissements et sans trêve, jusqu’à la mort.
B. Les plaisirs résultant de besoins périodiques. —
D’autre part, au contraire, si l’organe, ayant atteint par son mouvement le terme voulu par la nature et par là même épuisé le plaisir qui accompagnait ce mouvement, est ensuite ramené de nouveau, en vertu d’une loi naturelle, au niveau où il se trouvait auparavant, le même objet produira dans l’organe un mouvement identique au
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLI
premier, et par conséquent un même plaisir. Voilà pourquoi la satisfaction des besoins périodiques, comme celui de manger, de boire, de dormir, est aussi agréable au dernier qu’au premier jour de la vie. Le mouvement rhythmique de la vie rajeunit sans cesse les organes de ces sensations et les empêche de se blaser.
§ VI
2° Effets sue les inclinations : affaiblissement dans la conscience. — Le désir suppose une certaine distance entre la faculté et la fin, qui est le bien de cette faculté; l’aversion suppose de même une certaine distance entre la faculté et la manière d’être opposée, qui est la privation du bien ou le mal. Or la possession habituelle d’un bien diminue ou supprime la distance entre la faculté et ce bien, qui est désormais acquis à la nature; et de même la privation habituelle d’un bien diminue ou supprime la distance entre la faculté et la manière d’être opposée, laquelle aussi fait à la fin partie de la nature. Donc le désir et l’aversion tendent à s'éteindre par la possession ou par la privation habituelle du bien. C’est pourquoi, d’une part, nous sentons à peine, nous ne soupçonnons pas nous-mêmes l’amour que nous avons pour la vie, pour la santé, pour la lumière, pour notre famille, pour notre patrie; — et d’autre part, on finit par prendre en patience bien des maux d’abord détestés, la pauvreté, les infirmités, etc.
Deux exceptions : A. les désirs périodiques ; B. les désirs insatiables. — Deux exceptions sont à noter : la première concerne les désirs périodiques, comme l’appétit, qui, pleinement satisfait le matin, renaît le soir aussi exigeant. — La seconde concerne les désirs qui, par leur nature, ou par la nature de leur objet, ne sont pas susceptibles d’être jamais pleinement satisfaits. Telles sont certaines passions, l’amour du jeu, l’ambition, l’avarice. Telles sont aussi les passions plus nobles pour le vrai, le beau, le bien. La science, l’art, la vertu, sont inépuisables et nous proposent des fins toujours nouvelles, aliments de désirs sans cesse renaissants. — Il est un moyen aussi de ne pas laisser descendre nos affections pour les personnes, ou pour la patrie, à l’état d’habitude inerte et sans conscience : c’est de les tenir constamment en haleine, en leur proposant toujours quelque fin utile à ces personnes ou à la patrie. L’affection qui se repose s’endort. L’affection qui se dévoue et travaille reste éveillée. C’est pourquoi l’affection des en-
fants pour les parents passe souvent à l’état de conscience sourde ; celle des parents pour les enfants reste ordinairement à l’état de vive conscience. — Telle est la loi que suivent les désirs.
Le désir habituellement satisfait devient besoin nécessaire. — Mais si la possession habituelle d’un bien, en devenant état de nature, éteint graduellement le désir, par cela même qu’elle devient nature, elle engendre un besoin d’autant plus nécessaire et plus impérieux. Le désir conscient est en raison inverse de l’habitude. Mais le besoin inconscient est en raison directe de l’habitude. Inconscient dans la possession et la jouissance, ce besoin s’exaspère, redevient désir violent et cause les plus cruels tourments dans la privation. C’est dans le danger des personnes qui nous sont chères, dans le péril de la patrie, que s’exaltent les affections, le patriotisme. C’est dans la maladie qu’on apprécie la santé, etc. Ainsi l’habitude cache souvent sous le voile de l’indifférence les besoins les plus exigeants. Là est le châtiment de ceux qui abusent des plaisirs : l’habitude les leur rend tout ensemble insipides et indispensables.
Tels sont les effets particuliers de l’habitude.