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CHAPITRE XL

une empreinte qui sera toujours sienne et ne laissera pas tout faire à la fortune...

■» Par Phabitude, le passé se contracte réellement dans le présent et s’y perpétue. Le présent est, pour emprunter à Pascal un mot célèbre, un raccourci du passé. On se représenterait volontiers la destinée d’un être capable d’babitude, non pas à la façon de la fable antique, comme un peloton de fil que dévident les Parques et qui va toujours s’épuisant et s’appauvrissant du passé, mais au contraire comme un fil qui s’enroule sur liri-même et grossit toujours en ramassant le passé sur la route du temps.

» La naissance et la croissance des êtres vivants, animaux ou plantes, nous offrent de l’habitude ainsi comprise une image exacte et presque un exemple matériel. Le germe, une fois fécondé, s’empare de ce qui l’entoure, s’en nourrit et se l’assimile, transforme l’aliment en sa propre substance, le digère, le distille, le résume, l’accumule insensiblement dans ses organes, sous une forme qu’il lui impose, grandit à chaque instant de tout ce qu’il reçoit du dehors, et, loin d’épuiser sa propre force, puise sans cesse dans l’acte même de vivre des forces nouvelles pour vivre et croître encore. Le chêne, par exemple, qui touche aujour d’hui le ciel, est le même embryon d’autrefois qui a emmagasiné dans ses fibres les sucs de la terre, et nous représente tout un siècle de vie passée, fixée et condensée, peut-être pour bien d’autres siècles, dans sa masse et dans sa force présentes.

» Ainsi, moi, doué de sensibilité, de volonté, de raison, je souffre, je veux, je pense, une première fois, sollicité par une force étrangère. Ne croyez pas que cette douleur disparue dans l’indifférence, ce mouvement éteint dans le repos, cette idée envolée dans l’oubli, il n’en reste plus rien. Sans doute, te temps a emporté sa part. Je ne ressens plus cette douleur, je ne perçois plus cet objet, je ne fais plus cet effort; mais j’ai arraché au temps quelque chose qui m’est acquis désormais. Ma puissance de sentir s’est fortifiée; mon énergie s’est accrue; mon esprit s’est ouvert. La douleur, l’effort, l’idée présente, voilà ce que le temps emporte et abîme dans le néant du passé, c’est-à-dire l’acte de la puissance. Mais ce que j’ai conquis sur le temps, ce que je dérobe au passé, ce que je conserve dans le présent et pour l’avenir, c’est ma puissance modifiée, accrue et déterminée par l’action.

» Il est certains rivages que ronge incessamment le fleuve qui les baigne. 11 en est d’autres où le flot, poussé par le flot, dépose, en se retirant, une couche de limon inappréciable sur le fond qu’il exhausse et qu’il féconde. Ainsi les phénomènes passent sur la substance vivante, sensible et raisonnable. Mais chacun, en disparaissant, laisse plus pleine et plus puissante la substance qu’il a couverte un moment. Les phénomènes sont emportés comme les flots par le cours du temps : c’est la proie qui lui appartient. Mais l’être demeure, comme le rivage, enlevant toujours quelque chose au temps qui s’écoule, et le présent de l’homme se compose ainsi, gi’câce à l’habitude, de la nature première, accrue et enrichie des alluvions du passé. »

2° Elle est la condition de tout progrès. — En second lieu, l’habitude est la condition de tout progrès. Elle est le progrès lui-même.

« S’il fallait que notre corps fût toujours aussi sensible qu’au premier jour à toutes les influences du dedans et du dehors, s’il fallait toujours ressentir avec la même violence toutes les douleurs physiques et morales, notre vie serait misérable et la mort suivrait de près la naissance. S’il fallait que la volonté fît toujours les mêmes efforts pour diriger les mouvements des membres, s’il ne restait aucune trace aujourd’hui de l’exercice d’hier, l’homme ne marcherait pas; il se traînerait à peine comme l’enfant en bas âge. Il ne parlerait pas, il bégayerait. 11 verrait sans regarder, il apprendrait sans jamais savoir. S’il lui fallait toujours vaincre la même résistance des instincts et des passions sans que la passion perdît de sa force, sans que celle de la volonté s’accrût, le plus vaillant serait vite about d’énergie morale; il succomberait à cette lutte sans cesse renouvelée et la vertu ne serait qu’un mot.

3) C’est grâce à l’habitude que l’homme peut courir au lieu de ramper, que les sciences se constituent et s’enrichissent ; que la vertu s’acquiert, qu’en toutes choses le progrès s’accomplit. A mesure que l’acte n’exige plus pour être répété qu’un moindre effort, l’excédent de puissance, que la cause ne dépense pas pour le reproduire, devient en quelque façon disponible pour des efforts nouveaux et supérieurs.

» Ne disons donc plus avec Rousseau qu’il ne faut rien changer à la nature. Ce qui fait précisément la dignité de l’homme, c’est qu’il participe en quelque sorte â sa propre création; c’est qu’il lui appartient de continuer, de parfaire l’ébauche de la nature. Si heureusement que soit doué en nous l’homme naturel, le peu que l’habitude y ajoute a plus de prix que les plus beaux dons. Car, si la nature donne le talent et même le génie, c’est l’habitude qui crée la science ; si la naissance nous fait débonnaires et innocents, c’est l’habitude qui nous rend bons et méritants. La nature est comme la matière; l’habitude est comme la forme de l’homme et de la vie. >

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