PARTIE. — RAPPORTS DE LA CONSCIENCE ET DES PHÉ- NOMÈNES PSYCHOLOGIQUES
Les faits psychologiques ont pour caractère commun ou forme commune la conscience ; c’est pourquoi on appelle souvent ces faits faits de conscience.
Avant d’étudier les caractères spéciaux qui distinguent les différentes espèces de ces faits (faits sensitifs, faits intellectuels, etc.), il est naturel d’étudier le caractère commun qui les réunit dans un '^îême genre.
Deux tliéorîeis sur la nature de la eouscieuce. —
Qu’est-ce que la conscience ? A quel titre est-elle attachée aux phénomènes psychologiques? Deux opinions à ce sujet : 1® pour les uns, la conscience est de Vessence même des phénomènes psychologiques. Elle est à ces phénomènes ce que la lumière est aux couleurs, c’est-à-dire ce sans quoi ils ne sont point, et ne sauraient se concevoir. En termes plus métaphysiques, la conscience est la forme commune de toutes les facultés de l’âme (Aristote, Cousin, Stuart Mill, Fr. Bouillier, etc.). 2" Pour les autres, la conscience est, par rapport aux phénomènes psychologiques, un accident, un surcroît, un épiphénomène (phénomène additionnel). Elle est à ces phénomènes ce qu’est la lumière aux objets qu’elle éclaire, c’est-à-dire quelque chose sans quoi ils peuvent être et être conçus. En langage métaphysique, la conscience est une faculté distincte et séparée, qui a pour fonction de percevoir les actes accomplis par les autres facultés ; c’est l’œil ouvert sur le monde intérieur, c’est le témoin qui, du rivage, contemple, comme un fleuve qui coule devant lui, la succession des phénomènes psychologiques (Reid, Dugald Stewart, Royer-Collard, Jouffroy, Garnier, etc.).
CONbOIENbE ET INCONSCIENCE.
Méllioflc à siaîvre. — Quelle méthode suivre pour résoudre la question? — La distinction de deux choses est prouvée lorsqu’on peut constater ou du moins concevoir soit la séparation, soit seulement Vmdépendance des variations de ces deux choses.
Appliquons cette règle au cas présent L
Tout d’abord la séparation des faits psychologiques et de la conscience est-elle jamais réalisée en fait, ou peut-on du moins la concewoiv comme possible? Ceite question se subdivise elle-même en deux: 1° les faits psychologiques sont-ils jamais donnés ou peuvent-ils être conçus à part de la conscience? 2° la conscience estelle jamais donnée ou peut-elle être conçue autrement qu’engagée dans les faits psychologiques?
Y a-t-il des faits psychologiques séparés de la conscieuce ou inconscients? — A la première de ces deux questions, de nombreux psychologues répondent : oui, les faits psychologiques sont souvent donnés à part de la conscience, car il y a des phénomènes psychologiques inconscients. — Les phénomènes psychologiques inconscients jouent un grand rôle dans la philosophie contemporaine. C’est tout un monde que Leibniz aurait découvert et qui s’ouvre aux explorateurs. Reste à savoir si ce nouveau monde ne serait pas simplement quelque Atlantide imaginaire. Il faut tout d’abord, pour que la discussion ne prenne pas le change, bien s’entendre sur le sens que l’on donne ici au mot inconscient.
Sens divers du mot inconscient. — A. On peut appliquer le mot inconscient au substratum des phénomènes psychologiques, à l’âme substance, aux puissances ou facultés de cette âme qui engendrent les phénomènes psychologiques. Ainsi, d’après Maine de Biran, le moi, qui a conscience de lui-même comme cause active, n’a nulle conscience de sa propre substance. Nonîbre de psychologues admettent que, des trois facultés attribuées à l’âme, l’intelligence, la sensibilité, la volonté, cette dernière seule est consciente d’elle-même; les autres sont, d’après eux, inaccessibles à la conscience, et ne se révèlent à la conscience que par leurs actes ou leurs modifications. — Il n’y arien â dire contre cet emploi du mot
1. C’est celle que suit M. Bouillier dans son étude sur la Conscience en psy~ chologie et en morale.
PSYCHOLOGIE, — CHAPITRE VI
inconscient ; car il n’y a rien d’absurde à supposer qu’il y ait un certain fond de notre être qui, différant essentiellement des faits de conscience qui le manifestent, demeure et doit toujours demeurer étranger à toute conscience.
B. Pour certains psychologues, les faits dits inconscients ne sont tels que relativement à nous. En eux-mêmes, ils sont conscients tout autant que ceux que nous appelons nos faits de conscience. Seulement ils ont pour siège des consciences distinctes de la nôtre, attachées aux divers centres nerveux de notre organisme^. — Une fois cette acception du mot inconscient expliquée, on peut l’admettre, et la théorie que ce mot résume n’a rien d’absurde à priori. Beaucoup de psychologues, Leibniz entre autres, ont admis l’existence, dans notre organisme, de consciences multiples qui collaborent avec la conscience centrale et supérieure qui est le moi.
C. On entend très souvent par faits inconscients des faits de moindre conscience, perceptions sourdes, obscures, trop faibles pour être remarquées au passage, trop faibles aussi pour laisser une trace appréciable dans la mémoire. C’est très probablement en ce sens que l’entendait Leibniz, comme aussi Kant et Maine de Biran. — Or, en ce sens, la réalité de l’inconscient est incontestable. Les faits psychologiques sont susceptibles d’une infinité de degrés; et comme eux et avec eux, la conscience peut décroître indéfiniment, sans cesser d’être. Il y a des atomes de conscience dans le monde de l’âme, comme des atomes d’étendue dans le monde des corps. — Non seulement la réalité de ces phénomènes est certaine, mais leur importance ne saurait être exagérée. « C’est souvent, dit Leibniz, dans les perceptions insensibles que se trouve la raison de ce qui se passe en nous, comme la raison des grands phénomènes de la nature consiste souvent dans les mouvements insensibles »
D. Toutes ces manières d’entendre l’inconscient étant mises hors de cause, reste celle-ci : les faits psychologiques qui sont ordinairement accompagnés de conscience, à savoir : les faits de pensée, de sentiment, de volonté, peuvent aussi, tout en restant essentiellement les mêmes, se produire en nous sans être accompagnés d’aucune conscience, ni grande ni petite, ni nôtre ni étrangère. Ainsi