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CHAPITRE XLIII

DU LANGAGE

DIVERSES ESPÈCES DE LANGAGES. LANGAGE PARLÉ : SON ORIGINE. l’Écriture

Un langage est un ensemble de signes par lesquels l’homme ma« nifeste au dehors ses états de conscience.

Diverses espèces de langages suivant la nature du signe. — Les signes qui servent de matière au langage peuvent être perçus par le tact (langage tactile), par la vue (langage oculaire), par l’ouïe (langage auriculaire). Ce sont des contacts et pressions ; des mouvements, dessins ou figures ; des sons. Les odeurs ou saveurs ne sauraient servir de matière au langage, parce qu’on ne produit pas des sensations de ce genre à volonté.

Avantages du langage vocal. — Le langage tactile a servi parfois à faire l’éducation d’aveugles-sourds-muets L — Le langage oculaire est employé principalement par les sourds-muets. Les signes visibles ont l’inconvénient de ne pouvoir être employés dans l’obscurité, de ne pas attirer l’attention de celui auquel ils s’adressent lorsqu’ils sont en dehors du champ de sa vision actuelle; de n’avoir pas toute la rapidité désirable. — Le langage vocal est celui qui offre le plus d’avantages. La voix éveille l’attention; on l’entend de nuit comme de jour; de plus, la variété des sons vocaux est suffisante et leur rapidité est extrême. On a calculé que deux mille lettres combinées en plusieurs mots peuvent être prononcées et distinctement perçues en une minute. 11 n’est donc pas étonnant que le langage vocal ait été universellement préféré par l’homme.

1. Voy. dans D, Stewart la notice sur l’éducation de J. Mitchell, et, dans la Revue pliiL, t. I, la notice du docteur Howe sur l’éducation de Laura Bridgman.

DU LANGAGE

§ Il

Espèces de langages suivant la nature du rapport entre le signe et la pensée. — Si, au lieu de considérer la nature du signe, matière du langage, on considère la nature du rapport qui unit ce signe à la pensée, on distingue d’abord deux sortes de langages, comme deux sortes de signes : le langage conventionnel et le langage naturel.

Langage conventionnel. — En fait de langage tout à fait conventionnel, on peut citer la langue de la chimie, de l’algèbre, les divers systèmes de notation de la musique, l’écriture télégraphique, etc. (tous ces langages sont écrits). Les signaux de marine, les signaux de l’ancien télégraphe à bras et du télégraphe optique, etc., forment aussi des langages purement conventionnels (non écrits).

Langage naturel : ses limites. — Le langage naturel est celui qui se compose des signes purement naturels. Ceci suppose que ces signes soient l’expression involontaire et non intentionnelle des faits de conscience qu’ils traduisent. On peut, en ce cas, se demander si le mot de langage est bien appliqué. Ce mot semble en effet impliquer intention, réflexion, volonté. — Quoi qu’il en soit, il faut remarquer que ce langage, si langage il y a, exprime à merveille les sentiments et la volonté (ton et geste impératifs) : c’est un langage émotionnel; mais la pensée proprement dite, et surtout la pensée abstraite, n’y trouve point d’expression : ce n’est point un langage conceptuel. Gomment deviner sur la figure d’un homme qui médite s’il est occupé de problèmes de mathématiques, de philosophie ou de politique ?

11 reste Tauxiliaire de la parole. — Mais s’il n’exprime pas la nature propre de la pensée, ce langage exprime admirablement tout sentiment qui, s’ajoutant à la pensée, la soutient, la colore, la nuance, l’anime, lui donne plus ou moins de force, de relief, d'intérêt. Il traduit aussi la fermeté ou l’indécision de la croyance, les degrés de l’affirmation.

Voilà pourquoi ce langage naturel accompagne toujours le langage plus ou moins conventionnel, qui traduit surtout la pensée. Par l’accent, le geste, les mouvemenls des yeux et de la physionomie, l’accélération ou le ralentissement du débit, la parole semble animée du souffle de vie. Privée de cet auxiliaire, la con-

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versation deviendrait d’une monotonie insupportable, l’éloquence existerait à peine. C’est pour cette raison que le langage oral est si supérieur au langage écrit. Encore est-il que, dans notre lecture, nous restituons nous-mêmes mentalement au texte écrit quelque secours de l’accent, du débit et du geste; car, en lisant, nous parlons intérieurement, et un langage naturel intérieur vivifie cette parole intérieure.

§ III

fiDe la parole : quatre opinions sur sa nature et son origine. — Mais quelle place faut-il assigner au langage par excellence, à la parole ? Il y a quatre opinions possibles sur ce sujet :

1** La parole est due à une révélation surnaturelle. C’est l’opinion d’un grand nombre de théologiens L De Donald surtout a soutenu cette théorie.

2° La parole est une révélation naturelle d’une faculté spéciale, d’un instinct. Elle résulte d’une association naturelle entre certaines idées et certaines formes vocales. L’homme naît parlant comme il naît pensant. Cette opinion est celle de Reid, Garnier, Jouffroy, Renan, Max Millier. Elle diffère fort peu de la précédente, puisque, pour tous ces auteurs, l’instinct est un don de la Nature ou de Dieu. Bien plus, si l’on compare attentivement les textes les plus importants de Donald d’un côté, et de MM. Renan et Max Millier de l’autre, on s’apercevra qu’elle n’en diffère même pas du tout 2. La thèse de la révélation surnaturelle et celle de la révélation naturelle ne font qu’un.

3® A l’extrême opposé se place la théorie qui fait de la parole une invention artificielle, réfléchie, conventionnelle de l’homme. Cette thèse n’a plus aujourd’hui aucun partisan. Nul ne soutient plus que l’invention de la parole soit de même nature que l’invention de la nomenclature chimique.

4® Entre ces deux extrêmes, se trouve l’opinion qui considère la

1. Mais non pas de tous. Ce n’est pas l’opinion de Bossuet (Log., I, 3), ni celle de saint Basile et de saint Grégoire de Nysse {Contra Eumenium orat., 12). « La faculté que nous avons de parler, dit ce dernier, résumant l’opinion de saint Basile, son maître, et la sienne, est l’ouvrage de Dieu; mais l’invention des mots particuliers est l’ouvrage de notre esprit. »

2. De Bonald ne soutient point que Dieu ait matériellement parlé à l’homme, il dit seulement que « le langage a été divinement inspiré à l’homme, de sorte qu’il a eu des paroles aussitôt <|ue des pensées et des pensées aussitôt que des paroles ». Or, MM. Renan et Max Müller ne soutiennent rien déplus, rien de moins, qu’une « inspiration divine »

DU langage.

parole comme le résultat d’une élaboration progressive du langage naturel, opérée sous la pression du besoin, avec le concours du temps, par l’industrie et la collaboration de toutes les facultés humaines.

Lîinîtation du débat. — C’est entre cette dernière thèse et celle de la révélation instinctive du langage qu’est actuellemvent circonscrit le débat.

Critique de la théorie du langage instinctif : A, argiiinent tiré de la diversité des langues. — ^ A la thèse de la révélation instinctive du langage on oppose divers arguments: tous ne se valent pas. L’un des plus employés est liré de la diversité des langues. Si la nature, dit-on, avait enseigné à l’homme une langue, tous les hommes devraient parler la même langue. Tout au moins devrait-on trouver dans toutes les langues un fond de racines communes. Or les langues étudiées et analysées par les philologues se partagent en trois familles : 1“ la famille indoeuropéenne (qui comprend les groupes indien, caucasique, slave, gréco-latin, germanique, etc.) ; 2° la famille sémitique (hébreu, chaldéen, arabe, etc.); 3" la famille tartare ou touranienne (chinois, mandchou, thibétain). Entre ces trois familles, les racines sont différentes ; les quelques racines communes s’expliquent par des emprunts ou des onomatopées. Or, s’il en est ainsi, conclut-on, comment admettre que le langage ait été enseigné à l’homme par la nature? Il serait bien étrange, en effet, que la nature eût enseigné aux hommes trois langues différentes.

Cet argument est sans valeur. — Il faut renoncer à cet argument. Il aurait quelque valeur si les racines que la philologie dégage, par l’analyse, des langues existantes, représentaient réellement les prmfrrs commencements du langage. Mais si, comme il est plus probable, ces racines dérivent elles-mêmes de mots antérieurs dont elles sont les débris, si elles supposent avant elles de longs siècles durant lesquels les hommes ont fait usage de la parole, alors l’irréductibilité de ces racines ne prouve rien. Les racines irréductibles pourraient représenter les modifications extrêmes d’une langue mère unique et universelle. Ne sait-on pas que chez certaines peuplades sauvages le vocabulaire est, dans une durée moindre que celle d’une génération, totalement renouvelé?

< Dans l’état actuel de la linguistique, dit VVithney {la Vie du langage, p. 221), la comparaison des éléments radicaux entre les diverses langues est entourée de trop d’incertitudes et de dangers pour avoir la

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moindre valeur. Tout ce qui a été fait dans ce sens jusqu’à ce jour est non avenu. Celui qui sait combien est immense la difficulté d’arriver aux racines, même dans des langues aussi connues que celles de la famille indo-européenne, et cela malgré la conservation exceptionnelle de ses plus anciens dialectes, celui-là n’est point exposé à fonder son espoir sur la comparaison des racines. La linguistique ne prouvera jamais ni la communauté des premiers germes du langage, ni leur

diversité Il n’y a point de limites à la diversité qui peut résulter des

différents développements entre des langues originairement une. »

II peut èti*e remplacé par un argument tiré de révolution des langues dans le temps. — Mais si les partisans de l’origine instinctive du langage peuvent, de la sorte, en alléguant la possibilité illimitée de modification d’une langue donnée, repousser l’argument tiré de la diversité des langues, leur réponse même fait naître un nouvel argument. Car cette modification, ce renouvellement incessant du langage, qu’est-il autre chose qu’une création continuée Am langage? Et si, d’une langue supposée fournie par la nature, l’homme peut tirer ainsi tant de langues différentes, pourquoi lui serait-il impossible d’en faire autant, en prenant comme point de départ et comme matière première te langage naturel? — On prétend que l’homme parle d’instinct. Mais alors le langage, comme tous les instincts, ne pourrait se prêter qu’à des modifications lentes et insensibles. Si, au contraire, le langage se modifie incessamment et peut se transformer du tout au tout, c’est qu’il est l’œuvre de la pensée. — L’argument tiré de la diversité des langues dans l’espace est ainsi remplacé par un argument tiré de la diversité des langues dans le temps.

B. Cette théorie pèche douhlement contre la loi d’économie : innéité des mots, innéité des idées correspondantes. — Mais le principal argument contre cette théorie, c’est qu’elle est condamnée par la loi d’économie. Elle est, en effet, inutilement onéreuse, et cela à un double titre : 1” elle admet inutilement l’innéité d’une langue dans l’esprit de l’homme; 2° cette innéité d’une langue implique elle-même, qu’on le veuille ou non, l’innéité de toutes les idées correspondant aux mots de cette langue.

Commençons par ce second point. On prétend que l’homme naît parlant comme il naît pensant; qu’aussitôt une pensée conçue, aussitôt s’est présenlé à son esprit le mot pour l’exprimer. Par exemple, l’homme n’a pas eu plutôt dans la pensée les idées devoir,

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