‹ Leçons de philosophieChapitre 113 sur 130 · GUI · texte numérisé non relu

GUI

OU de labourer, qu’il a eu sur les lèvres les racines id ou ar pour les traduire. Telle est la thèse de MM. Renan et Max Müller. — Or ceci ne suppose pas seulement que les racines sont innées, mais encore que les idées correspondantes sont innées. Avoir, en effet, dans l’esprit cinq ou six cents articulations qui ne seraient rattachées à rien, ce ne serait pas véritablement avoir des mots, des racines, mais de simples sons sans aucune utilité. Si la nature a vraiment enseigné à l’homme une langue, elle ne lui a pas fait cadeau seulement d’une liste de mots : il a fallu qu’elle lui enseignât en même temps Yusage, l’emploi, et, par conséquent, le sens de ces mots. On n’a pas appris à un enfant le latin par cela seul qu’on lui a mis en main un dictionnaire.

Pour qu’il y ait une langue naturelle, il faut donc, non seulement que le mot soit naturel, mais que l’application du mot soit naturelle. Il faut une association innée entre le mot et l’idée. Alors seulement il se pourra faire que, telle idée apparaissant, telle racine se présente spontanément à sa suite.

En deux mots, de deux choses l’une : ou la nature a donné simplement à l’homme une provision de sons articulés, en lui laissant le soin d’en faire l’application : auquel cas \2i signification , le langage, sont vraiment d’invention humaine, au même titre que sont d’invention humaine les édifices élevés par la main de l’homme avec les pierres que lui a fournies la nature ; ou bien la nature a enseigné à l’homme les sons et leur application : auquel cas ce n’est pas seulement le langage qu’il faut rapporter à l’instinct, mais toutes les idées qu’exprime le langage, et que nous attribuons à l’exercice des sens, à l’expérience, à la réflexion ; en un mot, les principes de toutes les sciences et de tous les arts. — Quel partisan de l’innéité osera aller jusque-là?

Vraie théorie. — Il faut donc adopter la théorie qui, n’admettant l’innéité ni des idées, ni des mots, explique les idées et les mots, et l’expression des klées au moyen des mots, par l’exercice et le développement naturel des facultés humaines.

§IV

Développement de cette théorie : poisitioii du problème : le langage initial est rudimentaire. — Il

importe d’abord de bien poser la question. Si la création du langage a paru si souvent au-dessus des forces humaines, c’est que,

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLIIl.

considérant d’une part nos langues si savantes, si compliquées, et d’autre part l’homme primitif, faible, à tous égards, et ignorant comme il devait l’être, la disproportion paraît telle, qu’on ne peut concevoir qu’une œuvre semblable soit sortie des mains d’un semblable ouvrier. Mais la disproportion est la même entre la taille de l’homme et la hauteur d’une tour. L’homme a pourtant construit l’édifice, mais pierre à pierre. La disproportion est la même entre l’intelligence de l’homme primitif et les hautes mathématiques : l’homme a pourtant inventé les mathématiques, mais « en inventant d’abord, dit Withney, que un et un font deux », pour s’élever ensuite, d’invention en invention, comme de degré en degré, jusqu’aux'mathématiques transcendantes. De même l’homme a inventé le langage, mais en commençant par quelques cris à peine articulés, qui sont devenus de véritables langues, grâce au travail incessant <( de milliers de générations, et de milliards d’individus». (Withney, ibid., 254.)

I.e langage ne débute pas par des racines abstraites et g^énérales. — Prenons donc les choses à leurs commencements. Pour cela, il ne faut point, comme le fait Max Müller, s’arrêter aux quelques centaines de racines que le philologue trouve comme résidu de l’analyse des langues existantes. Telles sont les racines i, qui signifie aller ; ad, manger; âsrc?, blesser; mar, broyer; spas, regarder; etc. M. Bréal a démontré {Mélanges de mythologie et de linguistique), par des raisons philologiques, que ces racines ne représentent nullement les débuts de la parole, que dans ces racines verbales se cachent des substantifs usités à une époque très reculée; et il a parfaitement expliqué commentées substantifs, ayant donné naissance à ces racines, avaient dû ensuite être éliminés de la langue usuelle, vu la facilité que ces racines offraient, pour la formation régulière, à l’aide de suffixes, d’une multitude de mots nouveaux. Les mots anciens en créant les racines ont fait souche de mots, et, sous la végétation luxuriante sortie de ces souches, ils ont péri étouffés.

Pour nous en tenir ici à des raisons psychologiques, quoi de plus singulier que d’imaginer la parole débutant « par des types phonétiques aussi arrêtés dans leur forme et aussi abstraits dans leur signification que les racines^? » (Bréal, ibid., AiO.) Ni la parole ni la pensée ne sont aussi distinctes et aussi abstraites à l’origine.

1. C’est apparemment parce qu’il a cru que la parole débutait de la sorte que Max Müller a assigné à la parole une origine transcendante

DU LANGAGE

L’homme est bien un animal essentiellement généralisateur, et c’est par la généralisation que s’explique, on le verra, toute l’évolution du langage. Mais l’idée générale présuppose l’idée particulière, et de même des mots abstraits et généraux présupposent des mots concrets et particuliers.

Vrai point de départ : le langage naturel. — Prenons donc un point de départ plus reculé et moins arbitraire : quand la racine existe, avec son sens abstrait et général, le langage est créé de toutes pièces, et déjà sans doute depuis bien des siècles. Si l’on veut assister aux débuts mêmes du langage, le point de départ à prendre, c’est le langage naturel.

Quatre stades successifs dans révolution du langage : l** emploi intentionnel de certains signes particuliers. — Distinguons maintenant plusieurs stades successifs. — On peut dire que l’origine première du langage, c’est l’idée même, c’est Tintention du langage. Par suite, l’ensemble des signes qui, sans intention de notre part, traduisent naturellement nos émotions intérieures, ne constituent pas, à vrai dire, un langage. Mais le langage naît du moment où un de ces signes est intentionnellement produit et répété pour signifier l’émotion dont il était d’abord l’expression naturelle. Tout enfant, comme l’a bien vu M. de Biran, invente pour son propre compte le langage au moment où, ayant remarqué que ses cris de douleur provoquent l’empressement de la nourrice, il pousse intentionnellement le même cri pour s’attirer les mêmes soins. Cet artifice innocent auquel tout enfant a recours, c’est le germe infinitésimal du langage artificiel.

2^ Cooception de ridée générale du signe et du langage. — Un second pas, plus important encore, doit être fait : il s’agit de s’élever de l’emploi d’un signe particulier pour une fin particulière, à l’idée de l’emploi de signes en général pour des fins de toutes sortes. Il s’agit de s’élever à l’idée générale du signe comme instrument universel pour tout exprimer. Car c’est cette idée qu’il est possible de tout exprimer, de tout dire, qui engendre le besoin de tout exprimer; et ce besoin, à son tour, engendre les efforts incessants pour tout exprimer, d’où résulte le langage. — Or cette idée abstraite d’une possibilité générale de signification, indépendante de l’usage de tel ou tel signe particulier, l’enfant B’y élève aisément, l’animal ne le fait jamais i.

1. Voyez, sur ce point, le passage de W. James, cité ch. xviii, g 3

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLIII

L’animal parlerait peut-être aussi bien que nous, s’il avait seule^ ment une fois l’idée de parler. Car, cette idée conçue, tout le reste suit naturellement. Mais cette idée il ne l’a pas ; l’homme l’a.

L’homme donc, parce qu’il est un être intelligent, arrive naturellement à l’idée du langage, et il éprouve le besoin du langage. Par quels moyens va-t-il réaliser cette idée et satisfaire ce besoin 1

S"* Création du matériel de la langue par emprunts au langage naturel. — Au langage il faut une matière que l’homme est incapable de créer de toutes pièces. Qu’à cela ne tienne ! la matière nécessaire lui est fournie par le langage naturel.

Le langage naturel met à sa disposition deux sortes de signes, susceptibles d’être reproduits et variés à volonté : les gestes et les sons.

« C’est une erreur née de l’habitude , dit justement Withney {ibid., 237), de regarder la voix comme l’instrument spécifique exclusif du langage... Le geste et la pantomime sont tout aussi naturels et intelligibles que le cri ; et, dans l’état primitif du langage, les moyens visibles peuvent avoir prévalu longtemps sur les moyens audibles... Ce n’est que par un procédé de sélection naturelle, et parce que le mieux adapté doit triompher, que la voix est devenue le moyen prédominant, à tel point que nous avons donné à la communication de la pensée le nom de langage (jeu de la langue). »

Si les hommes eussent été sourds, ils parleraient par gestes.

« Lorsque, pour une raison quelconque, dit D. Stewart, le langage des gestes est le seul auquel on puisse recourir, il ne tarde pas à se compliquer, à s’enrichir, et aux signes purement naturels qui en restent le fonds s’ajoutent bien d’autres signes qui ne sont pas aussi naturels que les premiers. Tel est le langage qui s’établit bientôt entre des sourds-muets réunis en société. (11 ne s’agit pas ici bien entendu des signes conventionnels créés par les entendants à l’usage des sourds, signes qui représentent indirectement les idées en représentant les lettres et les syllabes qui composent les mots). Il paraît que ce langage dépasse de bien loin les limites qu’on était tenté de lui assigner ; que les idées morales et abstraites sont de son ressort ; qu’il offre, par exemple, des signes pour exprimer des rapports de nombre, de temps, de lieu. — Tel est aussi, au rapport des voyageurs, un certain langage usité chez les tribus indiennes, à l’aide duquel elles s’entendent dans toutes les occasions où elles jugent que la parole ne serait pas prudente ou convenable. Par exemple, pour représenter la nuit, ils ferment les yeux et penchent un moment la tête sur la main. Autant de fois ce mouvement est répété, autant de nuits sont indiquées... Tel était encore le langage des pantomimes du théâtre de Rome... Lucien raconte qu’un roi des côtes du Pont-Euxin qui s’était trouvé à Rome sous le temps de Néron,

DU LANGAGE

ayant vu un jour un de ces pantomimes, le demanda à rempcreur pour s’en servir comme d’interprète chez les peuples avec lesquels il ne pouvait avoir do relations à cause des différences de langue. »

Choix du vocal. — Le geste aurait donc pu servir à

constituer un langage ^ ; mais, à cause de ses avantages, la voix fut préférée, qui relégua peu à peu le langage des gestes au rôle de simple auxiliaire.

Imitation des interjections et des bruits naturels.

— Comment donc la parole est-elle dérivée du cri inarticulé ? — Par la répétition ou l’imitation intentionnelle des interjections naturelles, dans le but de désigner les émotions intérieures, qu'elles expriment, et aussi apparemment, dans le but de désigner les objets extérieurs, causes de ces émotions ; et, en second lieu, par l’imitation des bruits particuliers produits, dans certains cas, par les objets extérieurs {onomatopées). Imitation de ses propres sons, imitation des sons extérieurs, c’est par ces deux moyens que l’homme a constitué les premiers éléments du langage. « Ainsi l’interjection o /, dans la grammaire japonaise, a la valeur expressive d’un sentiment d’admiration. On l’emploie devant les substantifs comme préfixe d’honneur.» (Zaborowski, 134 ; voyez, à la suite, de nombreux exemples empruntés à divers ouvrages.) Les enfants de tous les pays désignent le cbien par deux syllabes qui imitent son aboiement.

Les ppemiers mots. — De la sorte a pu se former un premier contingent de mots : ainsi ont pu être désignés d’abord les objets susceptibles de produire une émotion et, par suite, de provoquer une interjection, et les objets susceptibles de produire des sons, comme les animaux, le vent, le tonnerre, la pluie, etc. Tous ces objets semblaient nous dicter eux-mêmes le nom qui devait les désigner.

« L’intelligence mutuelle étant le but, et les sons articulés étant le moyen, les choses audibles, dit Withney {ibid., 243), seront les premières à être exprimées ; si le moyen eût été autre, les premières choses représentées eussent été autres aussi... Si nous voulions donner l’idée d’un chien et que notre instrument fût un pinceau, nous tracerions le portrait de l’animal ; si notre instrument était le geste, nous tâcherions d’imiter quelques-uns de ses actes visibles les plus caractéristiques, mordre ou remuer la queue; si notre instrument était la voix, nous dirions bow-wow. »

1. « Les comrnunicaiions entre Français et Anglais en Grimée ont consisté principalement en cris interjectifs répétés avec une emphase expressive et un nombre de gestes considérable. » (Zaborowski, l'Origine du langage, 123.)

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLIIl.

4° Expi*es»isioi2 des» autres» objets par applications analogiques des mots existants. — Mais comment arriver, au moyen de la voix, à exprimer tous les autres objets ? — C’est encore la faculté de saisir des rapports ou de généraliser qui permet à riiomme d’accomplir ce pas décisif. Saisissant des rapports entre les objets qu’il a déjà nommés et ceux qu’il veut nommer, l’homme applique à ceux-ci, par extension analogique, en les modifiant plus ou moins, les noms qu’il a déjà donnés à ceux-là ^

Rapports qui motivent ces applications. — Quelle est la nature de ces rapports ? — Un rapport quelconque entre deux objets peut servir de prétexte pour appliquer à l’un le nom déjà donné à l’autre : rapports de temps, de lieu, de cause à effet, etc.

« Deux des grandes forces qui gouvernent la matière, Vélectricité et le magnéLisme, ont reçu leur nom, l’une d’un mot grec qui signifie ambre, l’autre d’une ville de la Thessalie ; et cela parce que les premiers phénomènes électriques qui frappèrent l’attention se produisirent à l’occasion du frottement d’un morceau d’ambre, et que les pierres qui lirent découvrir la force magnétique provenaient de Magnesia. Tout le monde sait d’origine des mots galvanisme, Amérique, etc. Le mot tragédie vient, sans qu’on sache bien pourquoi, d’un mot grec qui signifie bouc. » (Withney, ibid.)

Ainsi durent souvent procéder les premiers hommes. Ainsi procèdent encore souvent les enfants. Un enfant à qui l’on avait montré des canards sur un étang, en les nommant par leur nom anglais, quack, se servit ensuite du même mot quack pour désigner l’eau.

Importance spéciale des rapports de ressemblance et d’analogie. — Mais, de tous les rapports qui peuvent motiver l’extension des noms d’un objet à l’autre, ceux qui ont le plus d’importance sont les rapports de ressemblance et les rapports A*analogie. C’est en vertu d’un rapport de ressemblance que ce même enfant, dont on vient de parler, désignait par le même nom quack, non seulement l’eau, mais tous les liquides, non seulement les canards, mais tous les oiseaux, tous les insectes, et enfin toutes les pièces de monnaie, parce que sur un décime français il avait aperçu un aigle. C’est en vertu d’un rapport de ressemblance qu’un autre enfant à qui l’on montrait une statue, s’écria ; « La belle poupée ! » C’est en vertu d’un rapport de ressemblance que les habitants de

1. Toute cette théorie sur la création du langage par l’onomatopée, et son extension par l’analogie, est déjà très rietlcment indiquée par M. de Riran. (Voyez eu particulier (Euyres, t. 1, p. 175 et suiv.

DU LANGAGE

certaines contrées de l’Océanie, qui avaient vu des chiens, mais qui n’avaient jamais vu de porcs, appliquèrent au porc le nom qui leur servait à désigner le chien; etc., etc.

De la sorte, un premier objet ayant reçu un nom à cause du son qu’il émet, ce nom passe par extension à un objet qui lui ressemble. Et comme il n’est pas nécessaire que le point de ressemblance soit un son émis par ce second objet, le nom qui, appliqué au premier objet, était une onomatopée, cesse de l’être en s’appliquant au second — D’où il suit que l’onomatopée, origine première du langage, a dû cesser très promptement d’être l’élément prédominant du langage

Mais Danalogie est encore plus féconde à cet égard que la ressemblance. La ressemblance, c*est la similitude entre objets de même genre ; l’analogie, c'est la similitude de rapports offerts par des objets de genres différents. L'analogie s’étend donc plus loin que la ressemblance.

Analogie des objets entre eux. — Or nous remarquons deux sortes d’analogies. Nous remarquons d’abord des rapports d’analogie entre les objets eux-mêmes ^ : par exemple, entre un navire et un oiseau, entre un père et le pays où l’on est né. De là vient que l’on peut leur donner un même nom.

Analogie des modes de la voix et des modes des objets. — Nous remarquons, en outre, des analogies plus subtiles encore que les précédentes entre les modes de notre propre voix et certaines manières d’être des choses autres que le son.

« Il y a des manières de combiner les sons qui apportent à l’esprit l’idée d^mouvement rapide, lent, brusque, etc., par l’oreille, aussi bien qu’elle pourrait lui être apportée parla vue. » (Withney, ibid., 243.) — « On croit reconnaître aux sons, dit M. Renouvier {Psych., I, 152), des caractères semblables à ceux que l’on prête aux autres sensations, force, douceur, mollesse, aspérité, grandeur, petitesse, profondeur, rapidité, lenteur, éclat, obscurité et beaucoup d’autres; ces mêmes caractères

1. « Le coquelicot tire son nom de la ressemblance de sa couleur avec celle de la crête du coq, et ce nom lui-même dérive directement de l'imitation du chant de cet oiseau. En Languedoc, caracara désigne à la fois le chant et la fleur... Par le même procédé, le nom du coq a formé lui-même les noms coquet, cocarde, etc. » (Zaborowski, ibid., 169.)

2. On voit aussi par là à quelles erreurs on est exposé en cherchant dans les mots et les racines une imitation, par le son, des objets que ces mots et ces racines désignent actuellement. Il se peut que ces mots et ces racines aient pour origine l’imitation de quelque objet d’une classe tout à fait différente.

3. Pour parler plus exactement, entre certains rapports qui font partie de l’idée de ces divers objets : les ailes sont à l’oiseau ce que les voiles sont au navire; le père est à ses enfants ce que la patrie est aux citoyens.

608 PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLIII

s’appliquent aux objets de la conscience, à l’intelligence, à la passion, à la volonté; d’ailleurs on ne se pique pas d’exactitude, et c’est par la poésie que l’homme commence. Ainsi des choses ou des idées quelconques ont pu être qualifiées au moyen de sons, et par suite rappelées et désignées. »

Résumé. — En définitive, le grand moyen de développement du langage, c’est la métaphore. Par là on comprend comment les interjections et les onomatopées, au lieu d’être stériles et infécondes, comme le pense Max Millier i, ont pu faire souche de mots et jouer à l’origine le même rôle que les racines elles-mêmes ont joué beaucoup plus tard. Les onomatopées et les interjections ont été, grâce à la faculté de généralisation, les premières racines des langues.

La variété des sens des mots entraine les variations indépendantes des formes. — Or, comme il arrive qu’un rejeton se détache de la souche d’où il est sorti, et vive d’une vie indépendante, ainsi un même mot, appliqué à des objets différents, a souvent formé une pluralité de mots qui, vivant d’une vie propre et passant par des vicissitudes diverses, ont subi, dans la suite des temps, des modifications distinctes et indépendantes. La philologie enseigne les lois de ces modifications (voy. le livre de M. Withney). De la sorte l’extension du sens des mots, par le moyen des applications analogiques, a pour conséquence la diversification des formes des mots.

Confirmation de ces explications. — Dans cette explication de l’origine du langage, point d’hypothèse qui ne concorde exactement avec la nature des facultés humaines ; point d’hypothèse non plus qui ne soit susceptible d'être vérifiée expérimentalement; car les procédés auxquels on vient de rapporter l’origine du langage sont identiques à ceux que nous voyons constamment mis en œuvre par l’enfant qui s’essaye à parler, et par tous les hommes en général, dans la transformation et le développement incessants des langues. Sans doute nous ne continuons pas à faire un grand nombre de mots par onomatopée,

« Mais c’est justement parce que, au moyen des premiers mots formés par onomatopée, il est devenu plus facile de s’en procurer d’autres par la différenciation et les nouvelles applications des signes déjà existants. La méthode primitive est tombée comparativement en désuétude,

1. Il est vrai que Max Millier est revenu de celte opinion depuis ses Leçons sur l'origine du langage.

DU LANGAGE

quoiqu’elle n’ait jamais été complètement abandonnée. > (Withney, ibid., 245.)

Uésumé sur l’orîgîiic et révolution du laiig^ag;e. —

Eu résumé : 1° Emploi inteiitioiiiiel d’un cri qui était d’abord simple signe naturel ;

2“ Passage de l’emploi d’un signe particulier à l’idée du signe en général ;

3° Reproduction et imitation des interjections spontanées, et de tous les sons extérieurs, pour désigner les états intérieurs ou les objets extérieurs, causes de ces interjections ou de ces sons;

4° Extension du sens des mots ainsi formés à d’autres objets, par voie d’applications analogiques, d’où résulte en même temps la diversification des mots : — tels sont les quatre stades successifs et les quatre opérations essentielles que l’on peut distinguer dans la création du langage.

L’écpîture : scs services. — Scripta marient, verba volant, dit le proverbe. De là la nécessité de l’écriture. L’écriture fait d’une idée ou d’un mot fugitif et éphémère une possession pour toujours : xx/jpLa sîç dceC (Thucydide).

Ses espèces. — H y a deux sortes d’écriture. L’une exprime directement la pensée : c’est l’écriture idéographique. L’autre exprime les sons qui expriment la pensée ; elle est le signe d’un signe ; « elle réduit à l’unité les instruments de la pensée : » c’est l’écriture phonétique.

Écriture idéog^rapiiique ; ses procédés : le portrait, le symtoole. — L’écriture idéographique exprime les objets en imitant leur forme, si ce sont des objets sensibles ; et, si ce sont des objets sans forme, en imitant la forme d’un autre objet qui présente quelque rapport avec celui qu’il s’agit d’exprimer. Dans le premier cas, les dessins sont des portraits; dans le second, des allégories et des métaphores. La figure d’un lion, par exemple, servira pour désigner directement le lion, et métaphoriquement le courage^. L’écriture procède ici, comme le langage vocal, par extension analogique.

1. Un maître maçon qui ignorait notre écriture phonétique tenait ses livres au moyen de l’écriture idéographique : la figure d’un homme avec un outil signifiait une journée d’ouvrier; la même fi©ure, plus petite, une journée d’apprenti; la RABIER. — Psych. 39

PSYCHOLOGIE. — CHAPITHE XLÏII.

®es Sflac®QavéEiieEîts. — Il est aisé de comprendre les inconvénients d’un pareil système. Le nombre des signes et de leurs combinaisons est illimité. Aussi l’usage de Fécriture idéographique ne peut être, dans une société, à la portée que d’un petit nombre de lettrés. Un Chinois passe sa vie à apprendre à lire et à écrire.

Ecï'ièssi'e plîosnétîqBae : ses avaMtages. — L’écriture phonétique, au contraire, représentant un petit nombre de sons déterminés par un petit nombre de caractères déterminés, est comprise de tous sans la moindre difficulté.

Scs progrès. — Le difficile fut de Finventer. La difficulté résidait ici moins dans la conception que dans l’exécution. L'usage de l’écriture idéographique conduisait naturellement à Fidée de Fécriture phonétique ; car, lorsqu’on se trouvait embarrassé pour représenter un objet, on était conduit naturellement à recourir au signe qui figurait un objet distinct, mais de même nom (de même son). Ainsi, le tracé d’un cercle était employé par les Égyptiens, soit pour désigner le soleil, qui se nommait rhâ, soit pour désigner la syllabe rhâ dans les mots où elle entrait. — Mais pour généraliser ce procédé il fallut analyser les éléments distincts de la voix. Or pendant longtemps cette décomposition s’arrêta aux syllabes. L’écriture fut alors syllabique. — Ce fut la Grèce qui poussa l’analyse jusqu’aux éléments simples de la voix, consonnes et voyelles. L’écriture devint alors alphabétique. L’écriture alphabétique a été, après le langage même, de toutes les inventions humaines la plus féconde en résultats. Elle est l’outil le plus nécessaire à la civilisation et au progrès intellectuel L

moitié de la figure, une demi-journée; un pendu dessiné signifiait: son compte est réglé, etc. — En chinois, dit-on, l’idée de la parole, du bavardage, est exprimée par deux femmes qui se regardent.

1. Sur riiisloire de l’écriture, voyez un savant article de M. Maury {Revue des Deux Mondes, l®' sept. 18751.

Page 1