UTILITÉ DU LANGAGE POUR LA PENSÉE
Le langage, âiiteeméclîaîee entre deux pensées. — Le
langage est l’œuvre de la pensée, il lui doit l’existence. — C’est au langage que la pensée doit, en retour, une grande partie de ses progrès.
Le langage est un intermédiaire entre deux pensées : un mot exprime une idée de celui qui le prononce, et il est destiné à éveiller une idée chez celui auquel il s’adresse. Le langage est utile à ces deux personnes, à ces deux pensées. En exprimant une idée, le langage rend cette idée plus visible et plus maniable pour celui-là même à qui elle appartient. Et en communiquant cette idée, le langage, sans l’ôter au premier, la donne à celui qui ne l’avait pas. Comme expression de la pensée, le langage rend donc chaque individu maître de sa propre pensée. Comme moyen de communication de la pensée, le langage rend chaque individu participant des pensées d’autrui.
De ces deux services que nous rend le langage, ce dernier est certainement le seul que l’homme dût attendre du langage en le créant. Le langage naquit du besoin de faire entendre à d’autres sa pensée, non du besoin d’éclaircir sa propre pensée. Mais cet autre service qu’il nous rend par surcroît n’est pas moins réel ; à peine peut-on dire qu’il soit moindre que le précédent. — Etudions successivement ces deux fonctions du langage.
Utilité du laiBgag^e pour la pensée qu’il exprime:
11 est cause de distinction, parce qu’il impose sa forme analytique à la pensée. — Le premier service que rend le langage à celui qui y exprime sa pensée, c est de la rendre pour
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\m-mème plus claire ei plus distincte. — D’où vient cette influence du langage? De ce que, pour se traduire par des mots, la pensée est obligée de s'analyser. Les langues, principalement les langues les plus parfaites, sont, comme l’a dit Condillac, sinon des méthodes analijtiques, du moins des instrumeîits, ou, pour mieux dire encore, des causes perpétuelles d’analyse. En effet, quand la pensée naît dans la conscience, elle naît tout d’un coup ; tous ses éléments coexistent et se mêlent intimement. S’agit-il, par exemple, de la conception d’un rapport? Dans la pensée, les idées des différents termes du rapport et la conception du rapport lui-même ne font qu’un. Voulons-nous exprimer cette pensée? Nous sommes obligés d’énoncer successivement et séparément ce que nous avions conçu simultanément : il faut isoler le sujet de l’attribut, isoler de l’un et de l’autre le rapport conçu. — Donc, par cela même que nous avons mis notre pensée au point voulu pour être exprimée, nous voyons mieux le contenu, les éléments de notre pensée; nous en avons pris une idée plus claire et plus distincte.
Objection. — Réponse. — On a dit souvent à ce propos : « Vous attribuez au langage ce qui appartient à la pensée; le langage ne fait pas l’analyse de la pensée; il l’exprime une fois faite. > — Rien de plus juste; mais c’est le besoin même de parler notre pensée qui nous force à faire cette analyse; parce que, lorsqu’une langue est donnée et que cette langue est analytique (toutes le sont plus ou moins), il n’y a moyen de couler notre pensée dans les moules de cette langue qu’en adaptant sa forme à la forme même de la langue.
11 doit cette forme analytique à Teffort d’analyse né du besoin de se faire entendre. — Mais on peut remonter plus haut : pourquoi le langage a-t-il pris lui-même cette forme analytique qu’il impose ensuite à la pensée ? — Cela résulte naturellement de ce que le langage, étant le moyen de communiquer la pensée, tend naturellement et nécessairement à revêtir la forme la plus commode et la plus efficace pour la communication de la pensée. C’est le besoin de rendre sa pensée claire pour autrui qui fait que l’homme a dû naturellement expliquer, analyser, développer sa pensée. Si l’homme avait toujours gardé sa pensée pour soi, peut-être l’analyse ne serait pas née. On croit toujours voir assez clair dans sa propre pensée, on se comprend soi-même à demi-mots. Mais les autres ne nous comprennent pas à demi-mots ou nous comprennent mal; il faut, pour être bien entendu, s’énoncer nettement,
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explicitement. Ceux qui font profession d’ensei^^iier le savent bien. Enseigner, dit-on, c’est apprendre une seconde fois. Oui, car la nécessité d’être compris force à tirer au clair toutes ses idées. Or tout langage est un enseignement. Pour dire clairement quoi que ce soit, il faut d’abord bien savoir ce qu’on veut dire. — Ainsi les communications des hommes parle langage forcèrent naturellement les hommes à insister sur leur propre pensée, à l’envisager sous toutes ses faces et dans toutes ses parties. Le langage enregistrait à mesure ces effets de la pensée, devenait analytique comme la pensée. Et aujourd’hui cette forme qu’il a reçue de la pensée, il l’impose à la pensée.
2'’ Le langag^e, cause de distinction, parce qu’il impose sa forme synthétique à la pensée. — Mais n’estil pas à craindre que la forme analytique du langage, en séparant les uns des autres les divers éléments de la pensée, n’altère la pensée en la morcelant, en Î3iisa.ni plusieurs de ce qui est un'l-- Non, parce que la forme du langage (ceci encore est surtout vrai des langues les plus parfaites) n’est pas seulement analytique, elle est encore synthétique. Et pour adapter notre pensée à cette forme, il faut faire tout ens,emh\e\n distinction des éléments de notre pensée et la synthèse de ces éléments. — La forme du langage est synthétique : en effet, les genres, les nombres, les cas des adjectifs et des noms, les personnes et les nombres des verbes, les prépositions, les conjonctions, etc., sont autant de moyens de traduire les rapports des idées. Et ce n’est pas seulement les rapports des éléments de chaque jugement qui sont traduits par le langage, ce sont les rapports des jugements entre eux. Il y a, en effet, des propositions principales et des propositions subordonnées, incidentes, etc. Dans les phrases d’une langue tant soit peu savante, on peut distinguer des plans différents : il y a des mots ou des parties de phrase qui font saillie, auxquels est attribuée une place d’élite; il y en a d’autres qui subissent un recul et sont relégués dans l’ombre. Il y a nne perspective dans le langage.
En tout ceci encore, il est clair que le langage ne fait, comme tout à l’heure, qu’exprimer ce qui existe dans la pensée Mais, encore ici, c’est la nécessité, pour s’exprimer, d’adapter la pensée aux formes et aux habitudes du langage qui nous force de porter ainsi notre attention sur les rapports de nos idées, et de faire la synthèse de notre pensée, après en avoir fait l’analyse. Par exemple, c’est la nécessité de faire accorder l’adjectif ou le verbe avec le sujet, etc.,
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qui force l’écolier qui fait un thème à se rendre compte du rapport des idées.
3° Le langage, caaise de distinction, parce qu’il rend plus visible, en l’extériorisant, la distinction propre de la pensée. — Il y a plus : le langage éclaircit la pensée non seulement parce qu'il n’y a à’ exprimable qu’une pensée dont on a fail l’analyse et la synthèse pour l’adapter aux formes du langage, mais encore parce que la clarté qui résulte pour la pensée de ce travail, s’accroît encore par le fait même de l’incorporation de la pensée dans les formes du langage.
En d’autres termes, la pensée, obligée de s’éclaircir le langage, est encore éclaircie dans le langage et par le langage.
En voici la raison : Une pensée qui s’est exprimée est une pensée qui s’est pour ainsi dire extériorisée. Le mot parlé ou écrit est une sorte d’objet extérieur auquel, par association, semble s’incorporer la pensée. Il y a ici une illusion qui rappelle toutes celles du même genre qu’on a décrites en parlant de la perception extérieure. Nos sensations de couleur, de son, etc., sont en apparence projetées au dehors et s’incorporent aux objets. De même, la pensée se projette au dehors et s’incorpore au langage; de telle sorte que, lorsque nous entendons parler ou lorsque nous lisons, il nous semble que c’est dans les mots mêmes que nous saisissons les idées. Et il n’en va pas autrement quand c’est notre propre pensée qui s’exprime dans les mots : il nous semble qu’elle nous soit renvoyée par les mots. Ces mots, c’est nous qui les parlons, et pourtant c’est eux qui semblent mus parler.
Or voici ce qui résulte de cette intime union de la pensée et du langage. Les mots sont plus distincts les uns des autres que jamais ne peuvent l’être les éléments de la pensée même la mieux analysée, car chaque mot est un tout ; chaque mot a un commencement et une fin parfaitement arrêtés; chaque mot est postérieur dans le temps au mot qui le précède, et antérieur au mot qui le suit; de plus, si les mots sont écrits, chaque mot est avant et après tel autre dans l’étendue. Incorporés à ces mots, les éléments de la pensée deviennent, par cet artifice, aussi distincts que ces mots eux-mêmes; leur distinction, au lieu d’apparaître seulement à la conscience intérieure, semble devenir perceptible aux sens : ôn dirait qu’elle est saisie par l’oreille, si les mots sont parlés; qu’elle est perçue par les yeux, si les mots sont écrits. — Ainsi le langage où s’incorpore la pensée, non seulement exprime la netteté appartenant déjà à
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la pensée, et où l’effort même pour s’exprimer l’a conduite, mais encore il lui communique la netteté propre qui lui appartient.
4° Le langage fixe les flîstiiictîoiis faîtes : conservation des idées abstraites. — Ajoutons que le langage rend cette distinction de la pensée plus fixe et plus durable. - - En effet, les éléments divers que l’analyse distingue dans la pensée, sujets, attributs, rapports etc., ne sont pas réellement distincts; en réalité, ils forment un tout, et c’est pourquoi, abandonnés à eux-mêmes, ces éléments tendent à retomber dans la confusion primitive d’où momentanément l’analyse et l’abstraction les ont tirés. Mais les mots du langage sont des touts réellement distincts et ne tendent nullement à rentrer les uns dans les autres. C’est pourquoi, en attachant à ces mots distincts les éléments de pensée que nous avons distingués, ces éléments demeurent dans l’état où nous avons besoin qu’ils demeurent. Par là tous les fruits de notre travail ne sont pas perdus. Les éléments de pensée une fois abstraits, les rapports une fois dégagés, s’ils ont été exprimés dans des mots, demeurent désormais fixés et consignés dans ces mots qui, à première réquisition, peuvent nous les rendre, sans que nous ayons besoin de les chercher de nouveau, avec la même peine, dans la matière complexe et confuse d’où nous les avions extraits. Sans le langage, dit justement Hamilton, les idées abstraites sont des étincelles qui ne brillent que pour mourir L
5*^ Le langage facilite le maniement des idées. Explication. — Enfin le langage qui rend nos idées plus claires,
1. Il ne nous parait pas démontré qu’outre cette influence du langage sur la conservation des idées, il faille lui reconnaître encore une influence sur la rememoration ou le rappel des idées. (Il ne s’agit pas, bien entendu, du cas où nous lisons ou entendons parler, mais du cas où, livrés à nous-mêmes, nous cherchons à évoquer nos souvenirs pour parler ou pour méditer.) Maine de Biran insiste beaucoup, dans presque tous ses ouvrages, sur le rôle du signe vocal comme agent de remémoration, Il en donne cette explication, que les souvenirs en général ne sont pas sous la dépendance de la volonté, tandis que les mots sont sous la dépendance de la volonté, parce que l’organe vocal est lui-même sous cette dépendance. Nous pouvons à volonté reproduire les mots (à voix haute, à voix basse, ou par la parole intérieure) ; et, comme à ces mots sont associés les divers souvenirs, par cette répétition volontaire des mots nous restaurons à volonté ces souvenirs.
Il est étrange que Maine de Biran ne se fasse pas cette objection que, pour vouloir prononcer un mot, il faut avoir déjà Vidée de ce mot, et, par conséquent, que le .souvenir du mot, aussi bien qu’aucun autre souvenir, est indépendant de la volonté. Que de fois nous cherchons inutilement un mot i A quoi sert alors le pouvoir qu'un a de le prononcer quand on en a l’idée?
Déplus, dire que les mots sont les agents de la remémoration, c’est dire que nous pensons d’abord avec des mots et que les mots suggèrent les idées. Mais, sauf exception, qui ne voit que ce sont les idées, au contraire, qui amènent les mots à leur suite? Un écolier qui récite une leçon va souvent sans doute des mots aux idées ; mais un homme qui pense, qui cherche, qui réfléchit, va des idées aux mots.
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plus durables, les rend encore plus maniables, et nous permet d’accomplir avec plus d’aisance toutes les opérations intellectuelles. Le fait est incontestable et incontesté. Mais il est difficile d’en rendre raison, et sur ce point tout le monde n’est pas d’accord.
Est-cc CBS sialisÉitiiaiBt le mot à l’image? — Pour beaucoup de psychologues, l’utilité du langage consiste ici en ce que le mot remplace Vimage. On fait remarquer que la pensée a toujours besoin de prendre un point d’appui en quelque chose de sensible. Or la nature fournit un point d’appui naturel, qui est l’image. C’est pourquoi naturellement on ne pense pas sans images. — Mais l’image a, dit-on, toutes sortes de défauts : elle est souvent vague et confuse, elle est souvent rebelle à la volonté, elle est particulière. C’est pourquoi cet auxiliaire de la pensée trahit souvent la pensée. — Le mot serait le substitut de l’image. N’ayant aucun des défauts de l’image, précis, distinct, toujours sous la dépendance de la volonté, qui le fait répéter intégralement à l’organe vocal aussi souvent qu’il lui plaît, enfin ne représentant rien de particulier (quand il n’est pas imitatif et figuratif), il est le serviteur fidèle et docile de la pensée dans toutes ses démarches.
]\©Bi : pas de pensée sans image. — Cette explication ne nous semble pas exacte. Le mot ne peut pas remplacer l’image pour servir de symbole immédiat à la pensée, par la bonne raison que sans image il n'y a pas de pensée. Non certes que la pensée soit toute en images; mais la pensée, qui est la perception des rapports, suppose toujours la perception des termes imaginatifs entre lesquels existent ces rapports (ch.xxi, §6). Par exemple, la matière de l’idée générale d’homme physique, c’est l’idée d’un certain nombre d’organes et d’une certaine proportion de ces organes. Mais comment penser ce nombre, cette proportion. Indépendamment de toute représentation des organes eux-mêmes? De même pour l’idée d’un triangle. De même pour les idées générales des choses morales, comme l’idée de la vertu, du vice, etc. Impossible de penser les rapports qui sont la matière de ces idées sans penser aussi, plus ou moins expressément, les termes qui sont la matière de ces rapports L Donc pas de pensée sans image. — Par conséquent, le mot ne peut pas se substituer à l’image, car en éliminant l’image il éliminerait la pensée.
i. Quo ces termes soient ici psychologiques au lieu d’être physiques, il importe peu : l’imagination, au sens où ou l’entend ici, c’est la représentation de tout objet concret et parliculier, soit spirituel, soit matériel.
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C’est en substituant dans une certaine mesns'c le mot à l’idée. — Comment donc expliquer le secours que le mot apporte incontestablement à la pensée dans toutes ses opérations? — Nous ne voyons d’autre réponse possible que celle-ci : le mot nous aide dans nos opérations parce qu’il est, dans une certaine mesure^ le substitut tout à la fois de Vimage et de la pensée. Le mot facilite les opérations de l’esprit parce que ces opérations, au lieu de s’exécuter uniquement sur la pensée, chose essentiellement fuyante, ondoyante, capricieuse, rebelle, s’exécutent principalement sur le mot lui-même, qui a toutes les qualités opposées à ces défauts.
Exemples : opérations mathématiques. — La chose est manifeste dans les opérations les plus hautes de l’esprit, les opérations mathématiques. Comment le mathématicien pourrait-il suivre de la pensée les transformations des quantités diverses qu’il manie dans ses équations ? Ces transformations sont absolument irreprésentables. Aussi le mathématicien opère-t-il exclusivement avec le signe et sur le signe. Il ne songe à la chose signifiée elle-même qu’au début et à la fin de l’opération. Nous faisons de même dans les plus simples opérations arithmétiques : les nombres, à part les quatre ou cinq premiers, ne sont jamais, ne peuvent pas être effectivement représentés.
Raisonnements oedinaires. — Sans doute il n’en est pas de même dans les raisonnements ordinaires. Il n’y a pas, il ne saurait y avoir une algèbre universelle, qui dispenserait de penser : le Grand Art de Raymond Lulle, la Spécieuse universelle de Leibniz, sont des conceptions évidemment chimériques. Dans les raisonnements ordinaires, les mots n’ont jamais un sens assez précis, une valeur assez déterminée pour qu’on puisse perdre tout à fait les idées de vue et retenir seulement les mots. Mais que notre attention soit souvent fixée sur le mot plus que sur l’idée, que même, par instants, l’idée disparaisse de la conscience, c’est ce qui ne peut guère être contesté.
Condillac, D. Stewart, bien d’autres, font remarquer justement qu’un raisonnement peut s’accomplir lorsqu’on représente les termes par des lettres. La conclusion résulte, en effet, non de la nature propre des termes, mais seulement de leur rapport. C’est en prenant des lettres comme termes qu’ Aristote figure toutes les formes de raisonnement. — Pour savoir, il est vrai, sur quoi va porter le raisonnement, il faut, en posant les termes du raisonnement, regarder aux idées ; de même, pour savoir le résultat du
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raisonnement une fois accompli, il faut encore regarder aux idées; mais, pour accomplir le raisonnement lui-même, il n’est pas indispensable de tenir l’idée toujours sous ses yeux : l’opération se fait aussi bien en traitant les mots eux-mêmes comme des idées. Supposons que H représente l’idée hommes P l’idée Pierre, et M l’idée mortel. Pour raisonner, il me suffit de dire : tout H est M ; or P est H; donc P est M. A la fin de l’opération seulement, je restitue à P et à M leur valeur; il vient : Pierre est mortel.
RcsuUats. — Voilà ce qui rend si promptes les opérations de l’esprit; voilà ce qui donne des ailes à la pensée : la pensée peut, à chaque instant, se débarrasser de son fardeau précieux, mais encombrant, d’idées et d’images. Elle marche en avant, soutenue par le mot; et, quand il le faut, elle retrouve pourtant présentes à son appel ses idées et ses images. Tel un voyageur, qui, pour faire une ascension, déposerait son bagage au pied de la montagne, et pourtant le retrouverait au sommet, au moment même où il peut lui être utile, comme si quelque fée bienfaisante l’y avait transporté pour lui.
La coüTersation, la lecture. — Ce n’est pas, remarquons-le, uniquement dans le raisonnement, dans la réflexion, que le mot nous dispense, dans une certaine mesure, de la pensée; c’est aussi dans la lecture, dans la conversation. Quand nous lisons un livre, la moitié des mots peut-être, ou davantage, traverse notre conscience sans y évoquer effectivement et dans leur plénitude les idées qu’ils représentent. Pourtant nous comprenons l’ensemble, et en fin de compte nous sommes aussi éclairés ou charmés que si nous avions réalisé l’une après l’autre toutes les idées. Pourquoi? « C’est que, dit Hume {Traité, trad. franç., p. 37), l’habitude que nous avons acquise d’attribuer certaines relations aux idées suit encore les mots indépendamment de ces idées. »
Si l’on ne veut pas admettre que, dans aucun de ces cas, l’idée quitte jamais un seul instant la conscience, tout au moins accordera-t-on qu’elle passe souvent à l’état de sourde conscience, tandis que le mot seul reste au premier plan. C’est donc bien toujours en allégeant la pensée que le mot facilite les opérations de la pensée.
Rcitiiiiiié. — Tels sont les services rendus par le langage à la pensée même qui s’exprime par le langage. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si nous ne savons pas nous passer du langage, alors même que nous n’avons pas à communiquer à d’autres notre peu-
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sée. Nous parlons notre pensée pour nous, non moins que pour les autres. Penser, c’est parler intérieurement
§ Il
Utilité du l»ngag:e comme moyen de communication. Le langag^e, moyen d’enseignement. — Envisagé comme moyen de communication, le langage est la condition de la société humaine, de l’éducation, du progrès, de la civilisation : inutile d’insister sur tous ces points. — Remarquons seulement ici le secours que la parole reçoit de l’écriture. C’est grâce à l’écriture surtout que les pensées et les découvertes de nos prédécesseurs nous sont toujours présentes dans les livres qu’ils en ont laissés. C’est grâce à l’écriture surtout que «l’humanité, suivant le mot de Pascal, peut être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ».
Le langage liii-méme est un enseignement. — Pourtant ce n’est pas uniquement grâce à l’écriture. — En effet, ce n’est pas seulement dans les livres qu’ils nous ont laissés que sont déposées les pensées et les découvertes de nos prédécesseurs. Les plus importantes, les plus essentielles de ces découvertes, sinon les plus hautes, sont conservées en dépôt dans les mots eux-mêmes. De la sorte, ce n’est pas seulement en apprenant â un enfant les diverses sciences an moijen de la langue qu’on fait son éducation intellectuelle. C’est aussi, et tout d’abord, en lui enseignant la langue elle-même.
« 11 peut être pénible pour l’écolier, dit MaxMüller, d’étudier les mots, comme pour un cantonnier de casser les pierres le long du chemin. Mais pour l’œil attentif du géologue ces pierres sont pleines d’intérêt : il voit des prodiges dans la grande route, et dans chaque tranchée il lit une page d’histoire. Le langage a également ses merveilles qui lui sont propres, et qu’il révèle aux regards scrutateurs du travailleur laborieux. 11 y a des fastes cachés sous sa surface, et chaque mot contient un enseignement. Le langage est un sol sacré ; il est le dépôt de la pensée. » [Science du langage, 1, 3.)
1. Max Müller cite une langue océanienne où l’idée de penser est exprimée par un mot qui signifie proprement parler dans son estomac. — Les sourds-muets s’aident en pensant de gestes esquissés ou imaginés, comme nous, de la parole intérieure. — L’aveugle-sourdc-muette Laura Bridgman, lorsque elle est seule, « tient avec elle-même de longues conversations, parlant avec une main et répliquant avec l’autre (langage tactile qui lui a été enseigné). Ses doigts sont loujours en mouvement, perpétuellement agités comme les antennes de certains insectes. » [Rev. phil., VIII, 819.)
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Ce qu’oEi apprend en apprenant une langue. — Bien plus, ce n’est pas seulement au travailleur, au philologue que le langage révèle les trésors qu’il recèle; il suffit d’avoir appris une langue, tout en restant d’ailleurs ignorant de l’histoire de la langue, pour y participer. La langue, en effet, est faite par la pensée et elle réfléchit l’état de la pensée. Les distinctions, les classifications du langage reproduisent les distinctions, les classifications de la pensée. Par conséquent, celui qui apprend une langue est initié aux pensées et aux découvertes fondamentales de ceux qui l’ont formée.
« Nos prédécesseurs sur la terre ont employé leurs forces intellectuelles dans toute la suite des générations à observer, à déduire, à classer ; nous héritons dans le langage des résultats de leurs travaux. Ainsi ils ont fait la distinction entre vivant et mort; entre animal, végétal et minéral ; entre corps, vie, intelligence, esprit, âme et autres idées aussi difficiles.... Notre pensée se coule dans ces moules tout préparés. » (Withney, ibid., 17.)
Apprendre à l’enfant les noms de nombres de 10 à 100, c’est lui donner le secret de tout le système de numération, découverte plus précieuse que le calcul infinitésimal. Que ferait, en effet, le génie mathématique le plus puissant s’il était aux prises avec une langue qui, comme certains dialectes, n’eût de noms distincts que pour les trois ou quatre premiers nombres et confondît les autres sous la dénomination plusieurs^.
Habitudes de penser, transmises par la langue. — Ce n’est pas seulement pensées et les découvertes essentielles de nos prédécesseurs qui sont en dépôt dans les mots eux-mêmes, mais c’est encore leur mode de penser, leurs habitudes de pensée. Un peuple ne pense pas de la même façon qu’un autre peuple. Un Français ne conduit pas sa pensée comme un Allemand. Ces différences passent dans la langue, qui réfléchit ainsi les facultés, la structure mentale, la nature d’esprit de ceux qui l’ont faite. C’est ce qui fait le génie propre de chaque langue. Or, en apprenant une langue, nous sommes forcés, alors même que la race et l’hérédité ne nous y prédisposeraient pas, à nous plier à ces habitudes. La langue maternelle ne forme donc pas seulement nos pensées^ mais notre pensée. Par suite, c’est grâce à la langue surtout que l’esprit des ancêtres revit dans les descendants. La langue d’une nation, c’est l’âme immortelle de cette nation L
1. Tout n’est pas avantage dans cette transmission par le langage « Comme
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PeKit-on dire : Sans» lan^^ag^e, pas de pensée ? — Les
services que. le langage rend à la pensée de tanl de manières sont assez grands pour qu’il soit inutile de les exagérer. C’est ce qu’a fait de Donald, en soutenant que le langage est la condition absolue, sine qua noUy de la pensée L
Itéfutation. — Cette thèse est insoutenable : i° elle est contredite par les faits; — 2“ elle choque la raison.
1° Cette thèse est contraire aux faits. — Elle est d’abord contredite par les faits.
A. L’animal a des idées, l’enfant a des idées, le sourd-muet et l’aveugle-sourd-muet ont des idées ; ils n’ont pas de mots. — On peut dire, il est vrai, que le sourd-muet possède naturellement d’autres signes que les mots. — Admettons-le ; toujours est-il que son exemple prouve qu’il n’y a pas une liaison nécessaire entre la pensée et la parole. S’il se sert de signes, c’est que la pensée a besoin de signes, et, à défaut de mots, se crée des signes d’une autre espèce; la pensée existe donc à part des signes, puisqu’elle cherche des signes et qu’elle en crée.
Nous-mêmes nous expérimentons souvent en nous l’existence de l’idée indépendamment du signe: dans le rêve, nous pensons souvent avec des images, sans nommer les objets; dans la veille, nous cherchons souvent le mot qui nous manque pour exprimer notre idée.
B. En fait encore, on constate souvent une disproportion entre la faculté de penser et la faculté du langage. Les penseurs les plus profonds n’ont pas toujours le verbe le plus facile. Cela est vrai des
toutes les traditions, et par son caractère de nécessité plus qu’aucun autre aussi, il fait peser sur le présent toutes les erreurs et les méprises du passé. Formé par des esprits enfants, ignorant tout et dupes de toutes les apparences, il nous implique en quelque sorte dans les rapprochements puérils ou absurdes et les fausses analyses qui ont été son origine. En dépit des redressements successifs dont il a été l’objet, il écarte d’une façon inaperçue notre pensée de la réalité que nous constatons aujourd’hui, fausse le cours de notre raisonnement et donne souvent à nos conceptions actuelles les formes et un peu de la nature des conceptions déchues. * (Zaborowski, (ibid., 183.) — « Tout d’abord, a dit avec profondeur Maine de Biran, l’homme parle comme il pense; après quoi, il pense comme il parle. »
1. De Bonald a résumé sa doctrine dans cette phrase : « L’homme pense sa parole avant de parler sa pensée .» — Gela a l’air profond, et n’est qu’une naïveté ; il est clair qu’avant de parler sa pensée, c’est-à-dire de l’exprimer par des paroles, il faut penser cette parole; ou, comme dit de Bonald lui-même : « 11 est nécessaire d’avoir l’expression de sa pensée pour pouvoir exprimer sa pensée. » Qui donc a jamais contesté cela? La question est tout autre; la voici ; Peut-on avoir une pensée sans l’exprimer extérieurement ou intérieurement?
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individus, et cela aussi est vrai des peuples (voy. Withney, ibid., p. 144). (( Le Chinois fournit une preuve frappante qu’un peuple extrêmement intelligent en toutes choses peut être très inapte au développement linguistique. »
C. Dans l’expression la plus achevée d’une pensée, même dans les langues les plus parfaites, il y a toujours une partie de la pensée qui demeure inexprimée, et que l’esprit est obligé de suppléer (voy. Bréal, Mélanges de myth. et de ling. : Les idées latentes du langage). Le langage le plus rigoureux est toujours plein de sousentendus. Dans les langues plus imparfaites les lacunes de l’expression sont souvent énormes. Toute expression de la pensée par la parole est elliptique; elle indique seulement par des points plus ou moins distants le tracé de la courbe de la pensée. Reste toujours à relier ces points par une ligne continue. L’idée n’est donc pas tout entière dans les mots.
D. Gomme l’idée peut exister sans le mot, le mot existe souvent sans l’idée; il nous arrive souvent de lire toute une page sans penser aux choses exprimées. Ceci prouve encore qu’il n’y a pas d’union absolument nécessaire entre le mot et l’idée.
E. La psychologie confirme ces observations, car elle constate que pour voir il suffit d’avoir des yeux; pour imaginer, l’imagination; pour avoir conscience, la conscience; pour juger, la faculté d’apercevoir les rapports ; — et que toutes ces opérations s’accomplissent sans le secours des mots. A quoi servent les mots pour sentir les odeurs de la rose et de la violette, et même pour s’apercevoir, ce qui est un jugement, que ces deux sensations sont différentes?
2“ Elle est contraire à la raison. — Cette thèse choque la raison : En effet, dire que la pensée, non seulement s’appuie sur le mot, mais ne peut absolument pas exister sans le secours du mot, c’est dire que le mot crée la pensée. Le mot accomplirait donc à lui «seul l’œuvre de toutes les facultés de l’intelligence ? le mot dispenserait de voir, d’entendre, de penser? Mais par quelle vertu mystérieuse le mot pourrait-il produire l’effet qu’on lui prête? C’est chose incompréhensible. Faire dépendre absolument les idées des mots, c’est introduire en psychologie le miracle ou la magie.
Concluons : sans les mots l’homme penserait mal et malaisément, mais il penserait.