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DU BEAU : SA NATURE, SES CONDITIONS. — L ’EX PRE S SIO N I LA POÉSIE

Première méthode de déterminBation du beau : élimination. — Pour déterminer la nature du beau, procédons d’abord par élimination, et disons ce que le beau n’est pas.

1“ Diistinction du beau et du vrai. — Le beau a été quelquefois confondu avec le vrai. Ces deux notions sont pourtant bien distinctes.

a) Toute vérité n’evSt pas belle ; exemples : deux et deux font quatre ; l’eau entre en ébullition à cent degrés.

h) Réciproquement, toute beauté n’est pas vraie : il y a souvent de la beauté dans les fictions (centaures, chimères, mythes). Et en quel sens pourrait-on dire qu’un beau paysage, un beau morceau de musique, sont vrais?

De cette distinction du beau et du vrai il ne faudrait pas conclure qu’il ne puisse y avoir, en aucun cas, rencontre entre le vrai et le beau. Certaines vérités sont appelées belles et certaines beautés sont appelées vraies. Mais, de cela seul que la beauté peut exister sans la vérité, et la vérité sans la beauté, il s’ensuit que le vrai et le beau n’ont pas une même essence. Si donc, parfois ils se rencontrent dans un même objet, c’est en quelque sorte par un heureux accident L

2° Distinction dn bean et dn bon. — Le beau ne peut pas davantage s’identifier avec le bien.

1. Une vérité qu’on appelle belle (par exemple, la loi de la gravitation universelle) n'est pas belle en tant qu’elle est vraie, c’est-à-dire en tant qu’elle est exacte ; mais elle est belle en tant qu’elle donne à l’esprit un grand mouvement et ouvre à l’imagination de vastes perspectives. Réciproquement, une beauté qu’on appelle vraie n’a pas dans sa vérité même la raison de sa beauté ; car si, par exemple, c’était la vérité d’un idéal (soit l’idéal de la beauté féminine} qui ht sa beauté, pourquoi le type idéal du crapaud, qui est égahment vrai, ne serait-il pas également beau?

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV

a) Le bien, dans le sens où Ton prend ici ce mot*, c’est la conformité à la loi. Or tout ce qui est bon n’est pas beau : tout animal, toute fleur qui réalisent le type de leur espèce sont bons; or toutes les fleurs, tous les animaux ne sont pas beaux. De même, dans l’ordre moral, bien des actes sont bons, estimables, sans être beaux.

b) Réciproquement, tout ce qui est beau n’est pas bon. Exemple : l’horticulture crée souvent des monstruosités (fleurs doubles, etc.), dans l’intérêt même de la beauté. Dans l’ordre moral, l’art crée aussi des monstres qu’on appelle beaux : le Néron de Racine, l’Iago de Shakespeare, etc.

On juge de la bonté ou perfection au moyen d’un concept. — Outre cette séparation de fait qui peut exister entre le bien et le beau, ce qui encore prouve bien la distinction de ces deux objets, c’est la différence dans la manière dont on juge du bien et du beau. Tout jugement sur la bonté, ou, ce qui est ici la même chose, sur la perfection d’une chose, est un jugement de connaissance, qui suppose comme condition préalable la notion expresse de ce que cette chose doit être, de sa nature essentielle, de sa définition, de son type, de sa loi. C’est sur la comparaison entre la chose et cette notion que se fonde le jugement.

On ne juge pas du beau au moyen d’un concept. — En

est-il ainsi des jugements de goût? — Quelques-uns, il est vrai, l’affirment: on jugerait du beau au moyen d’un concept, d’une règle, d’un idéal. — Nous avons déjà réfuté cette opinion (chap. xx, § 3). Rappelons seulement quelques-unes des difficultés qu’elle soulève.

A. Il y a des beautés libres. — Elle est manifestement inapplicable à beaucoup de cas. Quel est l’idéal d’un paysage, d’une ode, d’une symphonie? Ce sont là, dit Kant, de libres beautés {pulchritudo vaga), c’est-à-dire qui ne sont assujetties à reproduire aucun type déterminé.

B. Dans les cas de beauté adhérente la conformité au type ne suffit pas. — Dans les cas mêmes où l’on peut concevoir une notion typique de l’objet, la conformité à cette notion peut bien être une condition nécessaire de la beauté, que Kant appelle dans ce cas beauté adhérente (pulchritudo adhœrens), mais elle n’en est pas la condition déterminante. Il ne suffit pas que des vers réalisent la formule métrique du vers pour être de bons vers. Il ne suffit pas qu’un visage soit régulier pour être beau. La beauté, dans

i. Bon signifie souvent utile. Voyez plus loin la distinction du beau eldeTutilo.

LE BEAU, L’EXPRESSIF, LE POÉTIQUE

tous ces cas, semble résider précisément, non pas tant dans la conformité au type donné que dans ce que l’objet réalise ou possède par surcroît.

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