C. L’esthétique n’est pas une science rigoureuse
Si le beau était la conformité à un idéal défini et connu de nous, tout le monde devrait s’entendre sur la nature du beau en général, et l’esthétique serait une science positive et rigoureuse*. — Tout le monde devrait s’entendre aussi sur le discernement des objets beaux. L’idéal servant comme d’axiome, le goût deviendrait inutile. On jugerait avec certitude du beau et du laid, comme on juge du vrai et du faux, et l’on ne pourrait discuter en matière de goût, non plus qu’en matière d’arithmétique.
D. ]\i une science pratique. — Si le beau était la conformité à un idéal défini, on pourrait donner des règles sûres pour faire des objets beaux. L’esthétique serait une science pratique comme la logique, la physique, la mécanique ; on devrait pouvoir faire à coup sûr une belle œuvre, comme on fait à coup sûr un syllogisme correct, ou une machine de la force de 100 chevaux, etc. La connaissance des règles détruirait TArt comme tel, et la science remplacerait le génie. Reconnaître que la chose est impossible, c’est avouer que le beau n’est pas susceptible d’être défini avec précision; en d’autres termes, qu’il n’y a pas de type défini du beau.
On ne juge donc pas du beau comme du bon et du parfait, par un jugement de connaissance, au moyen d’un concept.
€oiiclus»îoii. — Le beau et le bien ne sont donc pas identiques par essence. D’oû il suit que si parfois ils se rencontrent, c’est par accident.
Il semble donc que la précision des idées ait plus à perdre qu’à gagner au rapprochement si ordinaire de ces trois notions de vrai, de bien et de beau. Sans doute le vrai et le bien peuvent être beaux : mais tout au monde peut être beau ! Il n’y a guère plus de raison d’identifier la beauté avec la vérité ou la bonté, que de l’identifier avec le son, ou la lumière, ou la vie, ou le mouvement, etc.
3° Oîstîiictiou du beau et de l’uHIe. — Le beau peut encore moins se confondre avec l’utile.
a) Tout ce qui est utile n’est pas beau : quoi de plus utile qu’une marmite? quoi de plus utile que les intestins et tous les organes intérieurs de la vie? Il serait difficile d’y voir quelque beauté.
1. « Il n’y a pas, dit Kant, de science du beau; il ne peut y avoir qu’une critique du beau. »
RABIER. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
b) Réciproquement, tout ce qui est beau n’est pas utile : un tableau, une statue, une mélodie ne servent à rien, sinon à satisfaire le goût dn beau. A quoi sert au diamant son éclat, au coquillage et à la fleur leurs brillantes couleurs, au paon Tornement de sa queue*?
c) La beauté et l’utilité peuvent, il est vrai, se rencontrer quelquefois dans un même objet; mais même alors la beauté de cet objet ne peut être goûtée que si l’on fait abstraction de son utilité. Un champ de blé est beau pour celui qui le considère d’un regard désintéressé. Il ne l’est plus pour le propriétaire qui le convertit mentalement en sacs de blé ou en piles d’écus.
d) La raison de cette opposition est aisée à comprendre. Dès qu’un objet est envisagé sous le point de vue de l’utilité, la pensée dépasse cet objet qui n’est plus qu’un moyen pour une fin distincte de lui-même; en soi, l’objet n’a plus dès lors aucun intérêt. Au contraire, pour sentir la beauté d’un objet, il est indispensable qu’il vaille par lui-même, que la pensée s’y arrête, qu’il soit pour elle une fin en soi. — En d’autres termes, pour qu’un objet soit déclaré beau, il faut qu’il plaise immédiatement par luimême. Or la satisfaction procurée par un objet utile n’est que la prévision d’un plaisir futur.
é) Ajoutons encore une différence : l’idée de l’utilité éveille aussitôt le désir de posséder l’objet, d’en user pour en retirer l’avantage qui y est attaché ; le sentiment esthétique est au contraire purement contemplatif dégagé de tout intérêt.
§ II
fileuxicme méthode : énumération deis cas. — Après avoir dit ce que le beau n’est pas, il faut essayer de dire ce qu’il est. — La méthode la plus naturelle paraît être ici le dénombrement
1. D’après les darwinistes, les brillantes couleurs des fleurs leur sont utiles en ce sens qu’elles attirent les insectes, lesquels, se chargeant du pollen des fleurs mâles qu’ils transportent ensuite sur les fleurs femelles, sont ainsi des agents de fécondation. Les brillantes parures des animaux leur sont aussi un avantage dans la lutte pour la vie, par la séduction que leur beauté exerce sur les femelles. De là la sélection sexuelle. — Beaucoup de naturalistes estiment qu’on a étrangement exagéré le rôle des insectes dans la fécondation des végétaux et de la sélection sexuelle dans la propagation des animaux. Quoi qu’il en soit, il résulterait de ces théories que la beauté est utile, non pas immédiatement à l’individu même qui en est revêtu, mais seulement à son espèce; et cela, par accident et indirectement, grâce à la présence, chez d’autres êtres, d’un sens de la couleur ou du goût de la beauté. — En tout cas, si la beauté peut avoir parfois quelque utilité, ce n’est ainais l’utilité d’une chose qui en fait la beauté
LE BEAU, L’EXPRESSIF, LE POÉTIQUE
des cas. Pour déterminer ce qu’est le beau, énumérons les objets qui sont ou peuvent être beaux. Du rapprochement et de la comparaison de ces objets peut-être sera-t-il possible de dégager la nature propre et universelle du beau.
a) Le mot beau éveille parfois l’idée de l’éclat : beauté de la lumière, du diamant, de l’or, des couleurs.
h) Parfois c’est l’idée de la netteté : une belle impression, une belle empreinte, une belle division d’un discours.
c) Parfois c’est l’idée de la pureté : une belle eau, un beau cristal, la beauté de la neige.
d) Parfois c’est l’idée de la grandeur : un beau fleuve, une belle montagne, la beauté du ciel, de la mer.
e) Parfois c’est l’idée de l’ordre, de l’unité dans la variété : la beauté d’une rosace, la beauté du cosmos.
f) Parfois c’est l’idée delà symétrie : symétrie rayonnante, répétition de parties semblables autour d’un centre; symétrie bilatérale, répétition de parties semblables à droite et à gauche d’un plan médian : c’est cette dernière espèce de symétrie qui fait surtout la beauté du type vertébré.
g) Parfois c’est l’idée de la proportion : la proportion c’est le développement des parties selon certains rapports. Ces rapports sont déterminés de deux manières et l’on peut distinguer deux sortes de proportions.
Deux de proportions : A. proportion liat>i-
tuelle. — Dans certains cas, la proportion est déterminée simplement par le type de l’espèce. Et le type lui-même n’est que la moyenne des individus de l’espèce. Cette moyenne se dégage inconsciemment dans notre esprit de la multitude des expériences particulières. Elle est une habitude, et par suite elle devient une exigence de notre esprit. C’est pourquoi, par exemple, un nez ou une bouche qui s’écartent notablement de la moyenne nous déplaisent.
B. Proportion déterminée p£&r la dignité des fonctions. — Dans d’autres cas, la proportion est déterminée par une sorte d’exigence morale et rationnelle : c’est lorsque nous demandons que le développement des organes soit proportionnel à la dignité des fonctions. Celte idée intervient, plus ou moins consciente d’elle-même, dans les jugements que nous portons sur la beauté des différentes classes d’êtres vivants L Les vers ne sont pour ainsi dire
1. Mais comment jugeons-nous delà dignité des fonctions ? — Par l’importance relative que ces mêmes fonctions ont dans l’homme même. De sorte que i’homme
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
que des tubes digestifs : aussi n’ont-ils aucune beauté animale. Les poissons sont tout ventre : leur forme n’est pas belle, mais seulement parfois leur couleur. — Chez les oiseaux, c’est la poitrine qui prédomine ; elle est l’organe d’une fonction plus élevée, la respiration : aussi y a-t-il déjà plus de noblesse dans la forme de l’oiseau. Le vol aussi est esthétique, du moins chez les grands oiseaux dont l’aile est puissante. Mais la principale beauté de l’oiseau réside dans son plumage; c’est encore de la beauté minérale. — Chez les mammifères, c’est la locomotion qui devient la fonction principale : aussi le mammifère est-il supérieur à l’oiseau en beauté animale, et les plus beaux parmi les mammifères sont ceux dont le corps et les membres indiquent la plus grande liberté dans le port et la démarche, la plus grande souplesse dans les mouvements. — Quant à l’homme, la beauté de son type consiste en ce que les organes de la nutrition sont chez lui moins apparents que les organes de la locomotion, et que ces organes eux-mêmes sont subordonnés à un organe supérieur, la tête, siège des sens et de la pensée.
Beauté morale : ordre et puissance. — Dans cette énumération des qualités qui produisent en nous le sentiment de la beauté nous n’avons pris nos exemples que dans l’ordre pliysique. — Ce sont les mêmes qualités, et principalement l’ordre et la grandeur, qui font la beauté des choses du monde moral. Une belle pensée, c’est une grande pensée ; un beau sentiment, c’est un sentiment qui témoigne d’une grande puissance d’aimer; une belle action, c’est une action qui prouve une grande force de caractère, ou une grande inspiration. — L’ordre fait aussi la beauté des choses morales, mais moins souvent peut-être que la puissance U
Beauté artistique. — Resterait enfin à chercher ce qui fait la beauté, non plus des choses de la nature, soit physiques, soit morales, mais des choses de l’art. Mais il est évident que ce sont les mêmes qualités que celles qui viennent d’être énumérées.
Péiit-on réduire tous ces cas à l’unité ? — Tels sont donc les caractères qui, séparés ou réunis, semblent rendre les
est pour nous en ce sens le type de l’animalité. — Cette règle est d’ailleurs, ici comme dans tous les cas où la beauté est soumise à des règles, une condition nécessaire, un principe limitatif, mais non une condition suffisante de la beauté.
1. Ne serait-ce pas parce que l’ordre, s’il est parfois l’effet de la force d’intelligence ou de volonté s’appliquant soit à systématiser les idées, soit à liarmoniser les passions, peut aussi, dans certains cas, résulter tout simplement d’une certiiine médiocrité de nature? Il n’est pas difficile d’ordonner scs i lées quand on en a peu, ni de dompter ses penchants quand on est incapable de fortes passions. Dans les choses de l’âme, la beauté semble donc résulter principalement je la grandeur et de la puissance.
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choses belles. Peut-être cette énumération est-elle incomplète. Mais le mal ne serait pas grand. Qu’il y ait un caractère de plus ou de moins dans cette liste, on n’en saura ni plus ni moins quelle est l’essence universelle du beau. — Pour le savoir, il faudrait maintenant réduire ces divers caractères à l’uuité, trouver en eux tous quelque propriété commune qui fût dans tous les cas la condition déterminante du sentiment esthétique. Tant que cette propriété ne sera pas découverte, nous ne saurons ni ce que c’est que le beau, ni pourquoi nous le jugeons tel.
Essais de cléfiniUon universelle. — On a souvent essayé cette réduction à l’unité et prétendu donner la formule universelle du beau.
Définition par Fuiiité dans la variété. — Le beau a souvent été défini : Vunité dans la variété. — . Cette définition manque aux deux conditions de toute définition exacte : elle ne convient ni à tout le défini, ni au seul défini.
Elle n’est pas universelle. — Elle ne convient pas à tout le défini : un simple son, une simple couleur, peuvent être beaux ; est-ce l’unité dans la variété qui fait la beauté d’un tapis de neige qui couvre les champs, ou qu’on admire dans un coucher de soleil, dans la charité d’un saint Vincent de Paul, dans le dévouement d’un d’ Ass as ?
IVi propre. — Elle ne convient pas au seul défini : l’unité dans la variété existe aussi bien dans le caractère d’un scélérat que dans le caractère d’un honnête homme, dans un pourceau que dans un cheval : pourtant ces objets ne sont pas également beaux.
Autre définition : l’expression de l’idée par la matière. — Une autre définition, non moins souvent proposée que la précédente, fait consister le beau dans la manifestation de l’invisible par le visible, de l’âme ou de la force par le corps, de l’idée par la matière, etc. Cette définition, qui s’applique à un grand nombre de cas, a pourtant les mêmes défauts que la précédente.
Elle n’est pas universelle. — Elle ne convient pas à tout le défini : elle ne s’applique qu’à l’une des catégories du beau, le beau expressif. Mais toute beauté n’est pas dans l’expression : il y a de la beauté dans les choses spirituelles, dans les choses physiques aussi, et non pas seulement dans la manifestation des choses spirituelles par les choses physiques. En effet, d’une part, une idée, une découverte, par exemple, peuvent être belles en elles-mêmes indépendamment de leur signe ; un sentiment peut être beau indépendam-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
ment des mouvements et actions physiques par lesquels il se traduit.
■ — D’autre part, pourquoi nier que les choses physiques soient susceptibles d’avoir aussi leur beauté propre? Un accord de tierce, une simple gamme, une couleur, un accord de couleurs, l’association des couleurs du spectre, etc., autant d’objets qui peuvent avoir leur beauté propre, indépendamment de toute signification.
De plBBS, l’expeessioii pas l’objet de tous les
arts. — On peut remarquer de plus que si toute la beauté était dans l’expression, tous les arts devraient avoir pour principal, pour unique objet, l’expression. Mais il est au contraire des arts pour lesquels la recherche trop assidue de l’expression est un danger, parce qu’elle tend à faire sacrifier l’élément propre de l’art, formes, couleurs ou sons. Les statues grecques sont assez souvent inexpressives. Si l’expression était l’unique beauté, il n’est guère de sculpteur du moyen âge qui ne l’emportât sur Phidias. De même en peinture. Il y a beaucoup plus d’idées dans tel tableau de Greuzeou de Lesueur que dans tous ceux de Gorrège ou de Titien. Mais quel peintre épris de son art ratifiera le jugement deM. Cousin qui place Lesueur au-dessus de Gorrège et de Titien? — a Après tout, disait Diderot, j’aime mieux des idées que des couleurs. » — Mais la question est de savoir si la peinture est faite pour exprimer des idées ? Pourquoi, dans ce cas, ne pas s’en tenir à la littérature, puisque les idées s expriment bien mieux par les mots? Nul doute que l’idée ne soit plus belle que la forme et la couleur ! Mais c’est justement à cause de cela que le sculpteur et le peintre doivent envisagerl’idéed’unœil un peu jaloux. Sans quoi, l’idée attirant à elle toute l’attention de l’artiste qui crée et du spectateur qui juge, formes et couleurs s’évanouiront devant la splendeur de l’idée. L’idée, l’expression, dans les arts plastiques, c’est le péril, c’est presque l’ennemi L
1. « A la différence de ce qui a lieu en littérature, il faut reconnaître, dans la peinture et dans la musique, un côté technique ou de métier, ici la mélodie et l’harmonie, là le dessin et le coloris, un élément qui peut se séparer de l’idée à exprimer, qui a son prix en lui-même, qui suffit à constituer une œuvre d’art, et auquel, par conséquent, le sens littéraire de l’œuvre doit se subordonner, tandis qu’il ne saurait, lui, se subordonner à rien. Il faut avant tout que la musique soit de la musique et que la peinture soit de la peinture. Osons aller plus loin et admettre qu'un tableau peut être une œuvre d’art considérable sans qu’aucune idée y préside, témoin les Noces de Cana de Véronèse; tandis que la préoccupation littéraire a été souvent fatale à la peinture, témoin presque toute l’œuvre de Paul Delarocbe et d’Ary Sebeffer... En résumé : la forme dans l’art d’écrire doit être assujettie au fond, et la tentative de donner au style une valeur indépendante trahit la littérature de décadence ; dans la musique, au contraire, et dans les arts plastiques, le fond est assujetti à la forme, et c’est lorsque le fond ou la pensée tend à prédominer que fart commence à dégénérer. » (Ed. Schérer.)
LE BEAU, L’EXPRESSIF, LE POÉTIQUE
Elle n’est pas propre. — Cette définition ne convient pas non plus au seul défini. S’il y a des cas où l’expression de l’invisible par le visible a pour elTet la beauté, il en est d’autres où l’effet produit est indifférent : par exemple, la mastication, la digestion, la circulation, toutes ces fonctions végétatives, par lesquelles s’exprime la vie, n’ont rien d’estbétique. — Dans certains cas l’expression de l’invisible par le visible a pour effet la laideur : par exemple, l’expression delà haine, de l’envie, de la gourmandise, etc.
Résultat négatif. — Il semble donc impossible de dégager de la comparaison des cas qui provoquent le sentiment du beau, une essence ou forme commune du beau.
L’essence commune du beau doit être un caractère des sentiments esthétiques. — Pourtant cette forme commune doit exister, puisque seule elle peut motiver l’application que nous faisons du mot beau à ces cas divers. Si donc cette forme commune ne réside pas dans les objets eux-mêmes, il faut conclure qu’elle réside nécessairement dans le sujet. Les objets beaux diffèrent entre eux, mais tous ont pour effet de produire en nous un sentiment de même nature, le sentiment esthétique. C’est en vertu de cette aptitude à produire un même sentiment que nous appelons ces objets beaux. Ce nom leur est attribué non pas à raison de leur nature propre, mais à raison de leur effet, de même façon que les objets les plus divers par leur essence, ayant la propriété commune de nous procurer certaines satisfactions, reçoivent le nom commun diutiles ou de bons.
Pour trouver l’essence du beau, il faut donc changer de méthode, passer de l’objet au sujet, et de Vénumération des cas à l’analyse psychologique : l’essence du beau n’est et ne peut être que l’cssence même du sentiment esthétique.
§ III
Troisième méthode : analyse psychologique, jugement et sentiment esthétiques. — Deux phénomènes se produisent en nous qui prennent le nom d'esthétiques : un sentiment et un jugement.
Le jugement est déterminé par le sentiment. — De
ces deux phénomènes, lequel est cause, lequel est effet? — Il résulte de ce qu’on a dit plus haut (§ 1) que c’est le sentiment qui provoque le jugement. Nous commençons par sentir la beauté, et c’est à ce
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
sentiment même que nous la reconnaissons. Si le jugement précédait le sentiment, il ne pourrait se fonder que sur la connaissance expresse Aq la qualité objective qui fait la beauté. Et dès lors on serait toujours en état d’expliquer et de justifier son jugement. Or, non seulement, en fait, la plupart des hommes sont absolument incapables de dire pourquoi telle ou telle chose leur semble belle, mais les philosophes, nous venons de le voir, n’en peuvent dire beaucoup plus long. — Il est donc certain que c’est le sentiment qui précède et provoque le jugement.
Il en est l’expression. — Bien plus, ce jugement ne dépasse pas ce sentiment; il ne fait que V exprimer et V objectiver. Juger qu’un objet est chaud, c’est exprimer et objectiver sa sensation de chaleur; juger qu’un objet est beau, c’est exprimer et objectiver son sentiment esthétique. Le jugement esthétique, comme tous ceux par lesquels est constituée la représentation du monde extérieur, n’est qu’un cas de projection et d’objectivation des phénomènes intérieurs.
Par conséquent, puisque c’est le sentiment qui motive le jugement, et que c’est ce jugement, à son tour, qui, en objectivant le sentiment, crée le caractère esthétique des objets, tout se réduit à chercher la nature propre du sentiment esthétique.
Tout senitiuieiit est uu plî&îsii*. — Or tout sentiment (lorsque ce mot n’est pas pris dans le sens d'inclination) est un plaisir ou une douleur. Le sentiment du beau est un plaisir, ou, pour dire la même chose sous forme objective, le beau c’est ce qui plaît, c’est Vagréable.
Caractéristique du plaisir esthétique. — On a exagéré la distinction entre l’agréable et le beau. Le beau ne plaît-il pas? Faudrait-il que, pour être beau, le beau fût désagréable? — • Mais l’agréable est un genre dont le beau est une espèce. Reste donc à chercher quelle est dans ce genre la différence spécifique, la caractéristique du beau.
Deux modes de l’activité : travail, jeu. — Nous avons distingué ailleurs (ch. xxxvi, sect. 3) deux modes d'action de nos facultés : le mode intéressé et le mode esthétique; d’une part, l’activité sérieuse, le travail, qui poursuit un certain objet comme fin ; d’autre part, l’activité de jeu, qui se prend elle-même pour fin ei n’a d’autre but que de jouir d’elle-même.
Deux sortes de plaisirs : positifs, estliétiqiies. — Aces deux ordres d’activités correspondent deux sortes de plaisirs, deux
LE BEAU, l/EXPBESSIF, LE POÉTIQUE.
catégories de l’agréable : les plaisirs qui rcsulleiit de la possession des objets, ou de la réalisation des fins poursuivies, et que l’on peut appeler plaisirs positifs; et les plaisirs qui résultent du sentiment que l’activité a d’elle-même : ces derniers sont les plaisirs de jeu ou plaisirs esthétiques.
Deux caractères des objets : bonté, beaioté. — A ces
deux catégories de plaisir correspondent enfin deux caractères des objets : en tant qu’ils sont susceptibles de nous procurer la satisfaction du premier genre, les objets sont dits utiles ou bons; en tant qu’ils sont susceptibles de nous procurer la satisfaction du second genre, les objets sont dits esthétiques ou beaux.
Conditions du plaisir esthétique : les memes que celles du plaisir positif. — Dans quelles conditions les objets nous procurent-ils une satisfaction esthétique? Tout plaisir, a-t-on dit ailleurs (ch. xxxv), résulte de l’exercice normal de nos facultés; tout plaisir suppose donc un certain accord, une certaine convenance entre nos facultés et leur objet : il faut que l’objet soit susceptible de permettre, de favoriser l’exercice normal de ces facultés, de produire en elles un maximum de stimulation avec un minimum de fatigue. — Or cette loi est universelle, et s’applique aux plaisirs esthétiques aussi bien qu’aux autres plaisirs. Donc les conditions du plaisir esthétique sont les conditions du plaisir en général, et par conséquent les mêmes qualités de l’objet qui le rendent utile et bon, peuvent aussi le rendre esthétique. Par exemple, il est utile à l’intelligence que des idées soient bien ordonnées, et l’ordre est souvent une fin nécessaire qu’elle poursuit. Or ce même ordre dans les idées peut aussi procurer à l’intelligence un plaisir esthétique.
Différence : l’objet utile plaît par sa matière, l’objet esthétique par sa forme. — Mais comme il y a une différence entre l’activité sérieuse et l’activité de jeu, entre le plaisir qui résulte de l’une et le plaisir qui résulte de l’autre, il faut aussi qu’il y ait une différence entre les objets de ces deux sortes d’activités et les causes de ces deux sortes de plaisirs. — La voici : l’activité sérieuse poursuit la satisfaction nécessaire d’un besoin m/;donc elle ne peut être satisfaite que par un objet réel, elle exige Yexistence de son objet : on ne satisfait pas sa faim par un repas imaginaire, ni son ambition par des rêves d’ambition. Mais l’activité de jeu veut jouir simplement d’elle-même et non de l’objet; donc il lui suffit que l’objet mette en jeu l’activité ; et peu lui importe que l’objet, au lieu
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
d’être réel, soit imaginaire, si celui-ci peut lui rendre le même office. L’objet est-il réel? Même alors ce n’est pas sa réalité qui intéresse l’activité de jeu, mais sa manière d’être, son apparence; c’est sa forme et non sa matérialité. C’est en ce sens que Kant a dit : (( Le beau plaît par sa forme et non par sa matière. » Et Schiller développant la môme pensée : « Le détachement du réel et l’intérêt pour l’apparence sont une véritable extension de l’humanité et un pas décisif vers la culture L »
Comment un même objet peut cauisep les deux espèces de plaisir. — On s’explique par là pourquoi les mêmes objets nous causent une satisfaction esthétique à tel moment et non à tel autre. C’est que, suivant que l’activité est une activité sérieuse ou une activité de jeu, l’attention se porte sur le fond ou sur la forme. Si quelqu’un nous annonce une nouvelle importante, tout occupés de l’idée, nous ne songerons pas à remarquer les qualités du signe, c’est-à-dire, par exemple, le timbre de la voix. Au contraire, si nous entendons lire, par cette même personne, une pièce de poésie, le timbre de sa voix nous charmera peut-être. Les mêmes mouvements, les mêmes couleurs, les mêmes sons, etc., peuvent ainsi avoir ou n’avoir pas pour nous un caractère esthétique suivant qu’ils sont la fin même de notre activité, ou des moyens et des signes pour une autre fin. Dans le premier cas, en effet, la conscience s’arrête et insiste sur eux avec complaisance; dans le second cas, elle a hâte de s’en débarrasser pour passer à autre chose. De même façon un homme fort affamé est indifférent et insensible à la qualité des mets qu’on lui sert.
Deux catégories du plaisir esthétique : plaisir du Jeu proprement dit, plaisir du beau. — Telle est la nature, telles sont les conditions du sentiment esthétique en général. On peut maintenant distinguer deux catégories de ces sentiments : le plaisir du jeu proprement dit, qui résulte de l’exercice esthétique de nos facultés actives : jeux des enfants, jeux imitant les exercices de la vie active (danses guerrières, chasses, etc.); et le plaisir du beau, qui résulte de l’exercice esthétique de nos facultés représentatives : sens, imagination, association des idées, entendement.
Pas de différence fondamentale. — Mais il ne faut pas attacher trop d’importance à cette distinction. Des deux parts, en effet, le plaisir est essentiellement de même nature; il est le résul-
1. De tout cela il résulte, comme on l’a déjà vu, que les jouissances esthétiques supposent l’affranchissement du besoin
LE BEAU, L’EXPRESSIF, LE POÉTIQUE
tat du jeu désintéressé des facultés. — En outre, l’opposition entre les facultés actives et les facultés représentatives n’est pas aussi fondamentale qu’elle paraît. Dans les œuvres dramatiques, par exemple, c’est l’imagination qui est mise en jeu, tant chez l’artiste qui les crée que chez le spectateur qui en jouit. Mais qu’est-ce que l’imagination d’une action, d’un sentiment, d’une passion, sinon un commencement de cette action, de ce sentiment, de celte passion même? Ne faut-il pas, pour goûter un drame, à plus forte raison pour le créer, être réellement agité par les sentiments, les passions prêtées aux personnages? La beauté du drame résulte donc au fond, dans ce cas, du jeu de nos facultés actives.
Térificatioii de la théorie. — Cette réserve faite, vérifions la théorie proposée, en parcourant rapidement l’échelle des plaisirs esthétiques, en ce sens étroit du mot, qui en est le sens le plus ordinaire.
Goût : pas d’exercice esthétique. — Nous ne reconnaissons pas de beauté dans les objets du goût. — Pourquoi ? Parce que l’exercice du goût est trop étroitement lié à l’exercice des fonctions indispensables à la vie. Goûter, c’est en même temps boire et manger, et l’idée de saveur est presque inséparable de l’idée d’aliment : voilà pourquoi il n’y a pas d’exercice proprement esthétique du sens du goût ni de beauté dans les saveurs.
Odorat : exercice esthétique rudimentaire. — L’exercice de l’odorat est au contraire plus indépendant des fonctions qui servent à la vie. L’odeur peut avoir déjà quelque caractère esthétique. Elle s’associe parfois heureusement à d’autres sensations ou sentiments proprement esthétiques et les complète. Le charme d’une fleur tient, en partie, à son odeur; le charme de la campagne, aux odeurs suaves qui montent des champs et des bois. — Par suite, en vertu de cette association, l’odeur seule peut rappeler ces satisfactions esthétiques ; elle prend alors un caractère éminemment poétique (voy. plus bas la distinction du beau et du poétique). Il y a de la poésie dans l’odeur de l’aubépine, des foins coupés, des forêts de pins, de l’air marin, etc.
Vue : tout plaisii* de la vue est esthétique. — Avec la couleur apparaît la beauté proprement dite. Ce qui plaît au goût n’est jamais beau ; au contraire, ce qui plaît à Vœil a quelque beauté. La raison en est que l’exercice du goût n’est, pour ainsi dire, jamais purement esthétique, tandis que le plaisir n’est associé aux fonctions de l’œil que lorsque Vexercice de Vceil est esthétique. —
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
L’œil nous sert principalement comme organe de connaissance; il nous indique où sont les objets, les obstacles, les aliments; il nous suggère les mouvements. à accomplir pour les éviter ou les atteindre; il est notre conducteur et notre guide. Mais l’œil, sans aucun but d’utilité, se plaît à promener son regard sur les choses, pour le seul plaisir de les contempler. En deux mots, nous regardons pour savoir^ et nous regardons pour voir. Or, quand on regarde pour savoir, les couleurs et les formics ne sont que des signes sur lesquels ne s’arrête pas le regard: dans ce cas, il n’y a jamais de plaisir éprouvé. Le plaisir ne peut naître que lorsque les formes et les couleurs sont elles-mêmes nos objets. Il n’y a donc pas de plaisir de l’œil qui n’ait un caractère esthétique, il n’y a pas d’objet, cause de ce plaisir, à qui n’appartienne à quelque degré le caractère de la beauté.
A qiaelleis conditions les couleurs sont esthétiques.
— Quelles conditions doivent réaliser les couleurs pour être belles? Il faut qu’elles produisent dans l’organe une haute excitation, avec très peu de fatigue.
« Ce sont les couleurs les plus rares dans la nature qui nous communiquent l’excitation la plus vive ; on sait le goût des enfants et des sauvages pour les fleurs, les coquilles brillamment colorées, pour les étoffes voyantes... Mais si elles sont intenses et en grande masse, ces couleurs (le jaune, le rouge, etc.) fatiguent rapidement. La vue du vert repose. — La combinaison des couleurs produit des effets d’harmonie ou de dissonance comme les combinaisons de sons. S’il se présente à un endroit une tache rouge, la rétine a celles de ses fibres qui servent à la perception du rouge vivement excitées, et conséquemment bientôt fatiguées. Si maintenant nous dirigeons l’œil sur une tache verte, les fibres qui perçoivent le rouge seront en repos et les organes destinés à la pei’ception du vert recevront une stimulation normale. Il résulte de là que la succession ou le voisinage de ces couleurs sera agréable. Si, au contraire, la même partie de la rétine est dirigée immédiatement sur une tache orangée, qui exigera de nouvelles dépenses des fibres servant à la perception du rouge déjà fatiguées, l’effet produit sera un sentiment désagréable que nous appelons une dissonance. (Grant Allen, Revue phiL, t. V, 91.)
Formes : à quelles conditions elles sont esthétiques. — De la même manière s’explique le plaisir attaché à la perception des formes. La forme est perçue par le mouvement de l’œil; les formes esthétiques seront donc celles qui demandent aux muscles de l’œil une action modérée et harmonieuse et n’en tirent violemment aucun.
LE BEAU, L’EXPUESSIF, LE POÉTIQUE
f liG mouvement horizontal de l'œil est plus facile que le mouvement vertical. C’est pourquoi une ligne horizontale, en elle-même, et en dehors de toute association d’idées, procure plus de plaisir qu’une ligne verticale. Le délicieux repos produit par le lointain résulte en partie de cette forme aisée du mouvement musculaire. » (J. Sully, Le plaisir 4e la forme visuelle, Revue phiL, t. IX, 498.)
S’agit-il de formes plus complexes, de directions variées? — La même loi se vérifie. Une ligne brisée exige de l’œil des mouvements difficiles; il y a des temps d’arrêt, de la force perdue. Au contraire, les mouvements nécessaires pour percevoir une courbe sont continus et se fondent les uns dans les autres. De là la supériorité esthétique de la ligne courbe sur la ligne brisée, des formes vivantes en général sur les formes cristallines. Tout corps vivant est, en effet, terminé par des lignes courbes et sinueuses.
OiBÏc : tout plaisir de Touîe est esthétique. — Les mêmes lois se vérifient au sujet des sons. Comme le plaisir de l’œil, tout plaisir de l’ouïe est esthétique. Tout son agréable est un beau son. C’est qu’en effet il n’y a de plaisir pour l’ouïe que dans l’activité de jeu, lorsqu’on écoute pour entendre et non pas pour comprendre.
« Or les sons d’un beau timbre et les harmonies de sons ont ce caractère commun qu’ils résultent de vibrations dans un rapport tel, qu’elles causent dans l’appareil auditif le moindre conflit d’actions et la plus grande somme de coopération, produisant ainsi le plus considérable total d’action normale dans les éléments nerveux affectés. » (Spencer, Pr. de psych., II, 571.)
Imagination. — Telles sont les conditions du plaisir esthétique et de la beauté dans l’ordre des perceptions sensibles. Il est clair que des conditions du même genre font la beauté de ces perceptions remémorées, et causent le plaisir esthétique de Vimagination.
i§entiment : conditions de son caractère esthétique.
— Il serait long et difficile d’étendre cette explication à tous les ordres d’activités et à toutes les sortes de beautés. On reconnaît pourtant aisément qu’elle s’y applique. — Dans l’ordre des sentiments, par exemple, la beauté n’apparaît que lorsque le sentiment joue, c’est-à-dire s’exerce pour le plaisir de s’exercer. Les sentiments réels qu’inspirent des objets réels, comme l’amour des parents pour les enfants, n’ont, pour celui-là même qui les ressent, au moment où il les ressent, aucun caractère esthétique. Mais le caractère esthé-
PSYCHOLOGIE. - CHAPITRE XLV
tique de l’amour maternel ou paternel peut apparaître à celui qui fait de ces sentiments un objet de contemplation, c’est-à-dire qui les reproduit idéalement en lui-même pour en considérer la forme. Provoquer des sentiments de jeu ou idéaux, tel est l’objet principal des drames, des romans : leur beauté se mesure à leur puissance à cet égard.
Ici d’ailleurs, comme dans l’activité esthétique des organes sensoriels, il faut que le jeu soit facile et harmonieux, c’est-à-dire que les sentiments excités en nous ne choquent pas d’autres sentiments (par exemple, il serait pénible d’entendre une comédie très gaie dans un moment d’amère tristesse), ou ne soulèvent pas les protestations de la conscience et de la raison. Dans tous ces cas, le conflit qui surgit entre nos diverses facultés empêche le libre jeu et le plaisir esthétique.
Actes volontaires : conditions de leur caractère esthétique. — Pareillement, dans l’ordre des actions volontaires, il n’y a point de beauté dans l’action héroïque pour le héros même qui l’accomplit. Car l’héroïsme doit s’ignorer, sous peine de ne plus être. L’admiration de soi gâte singulièrement la vertu stoïcienne. — Mais ces mêmes actions deviennent esthétiques et leur beauté apparaît, lorsqu’elles sont imaginées, c’est-à-dire idéalement reproduites, par un témoin étranger qui les admire. Admirer, c’est imiter ; toute admiration est jeu : l’admiration des généreux sentiments et des grandes actions, c’est le jeu le plus noble des plus hautes facultés de notre âme.
Vérités abstraites : conditions dè leur caractère esthétique. — Enfin, dans l’ordre des conceptions abstraites, des vérités, il peut y avoir une beauté, qui est la beauté proprement intellectuelle. Cette beauté non plus n’apparaît que dans le jeu de l’intelligence. Ce n’est pas au moment où le savant est acharné à la solution d’un problème qu’il peut remarquer la simplicité, l’élégance, ou la force de sa démonstration. C’est quand la solution est trouvée, et que, fixé sur le résultat, il refait de nouveau sa démonstration pour se donner à lui-même le sentiment du mouvement et de l’ordre de ses idées.
La théorie se vérifie donc à tous les degrés du sentiment esthétique et de la beauté.
Aiiti*c vérification : tons les cas de heanté énumérés rentrent dans la loi générale. — Elle se vérifie encore d’une autre manière. Nous avons énuméré plus haut les caractères
LE BEAU. L’EXPRESSIF, LE POÉTIQUE
objectifs susceptibles de produire l’impression du beau : éclat, pureté, netteté, etc. Dans toute autre théorie on ne s’explique pas pourquoi des caractères si différents méritent le même nom de beaux. L’explication se présente d’elle-même dans la théorie du jeu. Toutes ces qualités appartiennent à la forme des objets, et toutes ont pour résultat de provoquer ou de faciliter le jeu de l’esprit. Les unes excitent en lui un mouvement considérable (grandeur, puissance, variété); les autres lui permettent de parcourir l’objet avec moins 'de peine et en moins de temps (unité, régularité, ordre, symétrie).
Dernière eoiifiirmation tirée des» effets» de l’art. — Enfin, une dernière confirmation de la théorie proposée résulte du plaisir esthétique qui naît de l’imitation ou de l’art. — Pourquoi l’art fait-il ressortir davantage la beauté des choses naturellement belles, et pourquoi surtout l’art peut-il rendre intéressantes et agréables avoir les choses indifférentes ou même laides? Pourquoi l’intérieur d’une auberge devient-il quelque chose d’esthétique sur la toile d’un Téniers? Pourquoi le Tartuffe de Molière est-il beau? — On répond parfois que le laid dans l’art n’est pas intéressant par soimême, mais qu’il y est utile comme repoussoir pour faire ressortir le beau. Cette explication est manifestement insuffisante : évidemment le caractère de Tartuffe nous intéresse esthétiquement en luimême. — Ici échouent aussi manifestement les théories qui expliquent le beau par l’unité dans la variété, ou par la manifestation de l’âme.
Au contraire, cet effet de l’art s’explique aisément si l’on cherche le beau moins dans telle ou telle qualité des objets que dans leur pouvoir de provoquer en nous, par leur pure forme, une activité de jeu. En effet, dans la réalité, ces choses ne peuvent pas provoquer une activité de jeu parce que ce qu’il y a de réel, de tangible, de .sérieux en elles, nous répugne, nous blesse, nous inquiète, nous effraye. Nous n’avons pas le loisir de les contempler dans leur pure forme. En présence d’un Tartuffe ou d’un Néron réels, le jeu n’est pas permis. — Mais dès que l’art dégage la forme de la matière, le sentiment du réel disparaît, le jeu peut avoir lieu et le beau se montre. Aussi la peinture et surtout la sculpture, où Tart semble presque se confondre avec la nature, doivent-elles s’interdire la représentation immédiate des objets odieux. La poésie seule peut faire librement usage de ce qui est laid dans la réalité, parce que, plus que tous les autres arts, elle peut dégager la forme de la matière.
PYSCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV.
§ IV
Catégopies du scutiment esthétique : la beauté, l’expression, la poésie. — Nous n’avons parlé, clans ce qui précède, que du sentiment esthétique qui résulte directement et immédiatementde l’impression des objets. Mais il se peut qu’un objet mette, par contre-coup, en mouvement d’autres facultés que celles qui le perçoivent. Il y a donc deux sortes de sentiments esthétiques : les sentiments esthétiques directs ou immédiats^ et les sentiments esthétiques indirects ou associés.
Dans le premier cas, le caractère qui semble appartenir à l’objet , c’est proprement la beauté. — Le second cas se subdivise : S’il y a une union pour ainsi dire nécessaire entre le sentiment direct et le sentiment associé, ou, en d’autres termes, si les caractères objectifs qui provoquent ces divers sentiments nous semblent unis de façon à ne former qu’un seul et même tout, c’est ce qu’on nomme expression. Si, au contraire, le sentiment associé ne paraît pas lié nécessairement au sentiment direct, s’il naît, non pas directement de l’objet lui-même, mais de ce que l’esprit, au lieu de s’arrêter à l’objet, se trouve sollicité à se représenter d’autres objets qui n’ont qu’un rapport plus ou moins indirect avec le premier, c’est ce qu’on nomme poésie.
La beauté est dans la perception ; l’expression dans la signification ; la poésie dans la suggestion. La beauté se voit ; l’expression se conçoit ; la poésie se devine. La beauté, c’est l’objet même dans sa splendeur; l’expression, c’est l’âme de l’objet; la poésie, comme une sorte d’auréole qui l’environne. — Par suite aussi, la beauté dépend surtout de conditions objectives ; l’expression, et principalement la poésie, de conditions subjectives, d’associations formées dans notre esprit. — Quelques exemples éclairciront ces distinctions.
De Fexpresision ; elle est presque inséparable du beau. — Nous avons parlé du beau. Rarement le sentiment du beau existe dans sa pureté. Grâce aux associations établies par l’expérience, et aux analogies que l’esprit découvre incessamment et partout, il n’y a guère d’objet, si simple qu’il soit, qui ne signifie ou ne dise pour nous quelque chose.
Exemples : rexpressioii des lignes, des mouxenients ; la grâce. — Tout devient expressif. La ligne verticale exprime l’effort, l’ambition, l’orgueil : apparemment parce qu’il
LE BEAU, L’EXPllESSIF, LE POÉTIQUE.
faut un effort pour se tenir debout, parce que l’ambition et l’orgueil tendent à s’élever. — L’horizontale exprime le calme, le repos : apparemment parce que telle est la position de l’être qui se repose, qui sommeille, qui a cessé de vivre. — La courbe exprime le mouvement facile et sûr, parce que, en effet, dans un tel mouvement il n’y a point d’effort inutile et de force maladroitement dépensée, comme dans le mouvement brisé et anguleux. — La forme concave a quelque chose qui attire, comme un fauteuil qui invite à s’asseoir, ou des bras qui s’ouvrent pour embrasser. La forme convexe a quelque chose d’hostile, elle semble repousser L — H y a aussi de l’expression dans les couleurs, dans les sons.
Mais les choses les plus expressives qu’il y ait au monde sont les mouvements, la voix et la physionomie de l’homme. La passion anime les traits, l’intelligence les illumine. — Ce qu’on nomme grâce n’est qu’un cas particulier de l’expression. — Il semble qu’il y ait deux sens du mot gracieux : la grâce semble résulter d’abord de l’aisance et de l’harmonie des mouvements; en un sens plus élevé du mot, elle exprime la douceur, la bonté, l’amour. C’est ce caractère qui donne à la voix de certaines personnes un charme si pénétrant. Mais la grâce la plus c’vine apparaît dans le sourire La grâce opère parfois une vraie transfiguration du visage. Elle est plus belle, a-t-on dit, que la beauté ; elle est la souveraine beauté. — Dans ses deux acceptions, le mot de grâce éveille, et c’est là sans doute le lien qui les unit, l’idée d’une force maîtresse d’elle-même qui se joue sans effort, à qui rien ne coûte, qui ne connaît point d’obstacle, point d’entraves, l’idée de la liberté. C’est pour cela sans doute que Léonard de Vinci, parlant des mouvements gracieux, les nomme admirablement : « les mouvements divins ».
La poésie : en quoi ses conditions diffèrent de celles de la beauté. — Toute chose aussi peut devenir poétique. Mais certaines conditions favorisent la poésie.
a) Le beau, c’est l’action directe de l’objet; la poésie, son action indirecte ; c’est pourquoi il n’y a pas de poésie dans l’expression directe d’une idée, la poésie est dans V expression figurée, symbo-
1. « Il y a plaisir, dit Fecliner, à porter le regard au ciel ou à la voûte d’une cathédrale, i’àme se trouve élevée avec le regard. Figurons-nous uii ciel ou un plafond convexe, l’impression serait pénible, accablante, coiiime s’il voulait enfoncer l’homme dans le sol. » {Revue phil.y vi, 181.)
2. « Après que l’art, dit Schelling, a donné aux choses le caractère qui leur imprime l’aspect de l’individualité, il fait un pas de plus, il leur do luelagràce qui les rend aimables en faisant qu’elles semblent aimer. » — « C’est le bien, c’est l’amour, dit de meme Plotin, qui donne aux choses les grâces. »
RABIER. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLV
lique, métaphorique. Il y a dans Corneille autant de beauté qu'on peut le désirer ; il y a fort peu de poésie. En fait d’images poétiques, nul poète peut-être n’a égalé Victor Hugo.
b) Le beau est l’impression produite par l’objet même : donc le beau gagne à être mis en pleine lumière, comme la vérité ; il doit frapper, éblouir, il doit ravir l’admiration. Mais la poésie est une sorte d’illusion et de mirage qui rassemble autour de l’objet des visions imaginaires ; c’est une rêverie : c’est pourquoi la poésie craint une lumière trop crue. Elle embellit les choses voilées. Le crépuscule est plus poétique que le plein midi, les étoiles que le soleil, la nuit que le jour. L’esprit français est peut-être médiocrement poétique, parce qu’il est très clair. Il y a de la beauté dans la science ; il n’y a pas de poésie : on peut dire un beau théorème, on ne dit pas un théorème poétique. La science peut être poétique tant qu’elle est hypothétique. La démonstration met fin à la poésie.
c) Le beau s’étale, le poétique se laisse deviner : le dahlia est beau, la violette est poétique. Le paon qui fait la roue est beau ; il est moins poétique que ces oiseaux de passage qu’on n’entrevoit jamais que vaguement, dans les nuages. Que de poésie dans le murmure confus du coquillage !
d) Par suite, le lointain est favorable à la poésie : le moyen âge nous paraît plus poétique que les temps modernes. Combien les choses vues de près par l’œil de la tête sont moins poétiques que les choses vues de loin de l’œil du souvenir ! Un fragment d’aérolithe devient éminemment poétique si nous songeons à l’infini du ciel qu’il a traversé dans l’infini des âges.
e) La nouveauté fait valoir la beauté, car elle frappe ; V ancienneté poétise les choses en accumulant sur elles et autour d’elles des souvenirs qu’elles semblent nous raconter. Les ruines sont poétiques; rien de moins poétique qu’un édifice flambant neufL C’est pourquoi les œuvres des artistes acquièrent souvent avec le temps un charme qu’elles n’avaient pas à l’origine. Il y a peut-être plus de poésie pour nous dans les œuvres d’Homère qu’Homère n’y en a mis.
/) Comme le passé, est aussi plus poétique que le présent,
parce que l’avenir plein de promesses met en jeu l’imagination. Le présent, qu’il tienne ou non ces promesses, ne laissera plus la liberté d’imaginer. Aussi la jeunesse, comme la vieillesse, est plus poétique que l’âge mûr; le printemps, comme l’automne, plus poé-
4. Voy. dans Victor Hugo le morceau qui a pour titre : A l'Arc de triomphe.
LE KEAU, L’EXPRESSIF, LE POÉTIQUE. 643
tique que l’été. Rien d’aussi poétique que l’espérance, si ce n’est le regret.
g) Parmi les beaux-arts, les uns ont surtoutle charme de la beauté : telles la peinture et la sculpture. D’autres tirent leur principal effet de la poésie : la musique, par exemple, qui, mieux que tout autre art, exprime l’infini et l’inexprimable. Quant à l’art appelé proprement poésie, la beauté et la poésie sont également de son domaine. Quoi de plus beau que ces vers de Corneille ?
Que je meure au combat ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Quoi de plus poétique que ces mots de Virgile ?
Pontum adspectabant ûentes.