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DE L’ART

SA FIN, SES MOYENS, SES EFFETS

Une étude sur l’art en général se divise assez naturellement en trois parties : 1" de l’essence et du but de l’art ; — 2® de ses moyens ; — 3® de ses effets.

Win de Tai*!; : la satisfaction esthétique. — La nature de l’art en général se trouve déterminée par ce qui précède. L’art est un jeu, c’est une activité qui se détache de la vie utile et qui suppose, par conséquent, l’affranchissement du besoin et le goût pour V apparence *.

< Quel est le phénomène, dit Schiller, par où s’annonce chez le sauvage l’initiation à l’humanité? C’est l’amour de Y apparence, le penchant à la parure et auyeM... Tant que la nécessité commande et que le besoin sollicite, l’imagination est rigoureusement enchaînée au réel; c’est seulement quand le besoin est satisfait, qu’elle se développe davantage... L’homme n’est complet que là où il joue. » (Lettre xxvi.)

L’art est comme une prolongation, une reproduction volontaire de cette contemplation désintéressée, ou de jeu, qui fait le fond de la satisfaction esthétique.

€ Qu’est-ce en effet que jouer, ditM. Renouvier {Morale, 1, 259), dans le sens le plus élevé que ce mot comporte, si ce n’est se donner toutes sorte.s de représentations, en dehors du but de la vie, et se complaire dans les formes de cette vie, dans ses formes pures incessamment reproduites et contemplées? »

L’art a sa fin en soi. — Or, si l’art est un jeu, il s’ensuit immédiatement que l’art a sa fin en lui-même. L’art est autonome,

1. Voyez le déveloftpetnent admirable de cette idée dans les Lettres sur VEducation esthétique de Schiller; particulièrement, lett. xv, xxvi, xxvii Les principaux passages sont ci lés, commentés et rapprochés des pages de Spencer sur le même sujet, par M. Renouvier, Crit. pliiL, 6 avril 1876.

DE L’ART : SA FIN, SES MOYENS, SES EFFETS

il est libre, il ne peut être asservi à quoi que ce soit ; il ne peut être pris expressément comme un moyen, pas même pour la vérité, pas même pour la vertu.

« Pour conserver sa dignité, sa grandeur, l’art doit avoir son but en lui-même. Si l’on en fait un missionnaire de religion, un officier de morale, ou un moyen de gouvernement, quelque brillant que soit son esclavage, il n’en sera pas moins esclave. Même au service des plus nobles causes, il ne peut devenir un instrument sans s’abaisser ou s’amoindrir, car l’inspiration libre est le plus illustre privilège de Tartiste. La liberté est la plus haute destination de l’esprit. » (Ch. Blanc, Gramm. des arts du dessin, 15.)

Rapport!» de l’art avec le vrai et le toîen. — Ce n’est point à dire que l’art n’ait rien à démêler avec la vérité ou la moralité. Il s’en faut bien! L’art qui se met à côté du vrai et tombe dans le faux, provoque immédiatement une protestation de la raison ^ Parla même, le libre jeu des facultés de l’esprit est enrayé; la satisfaction esthétique n’a pas lieu. — D’autre part, l’art qui se met en dehors de la moralité, blesse la conscience et provoque le dégoût, — ou bien il éveille des passions actives : dans l’un et l’autre cas, plus de jeu désintéressé, plus de satisfaction esthétique.

Donc, dans l’art, la vérité et la morale doivent conserver tous leurs droits; mais voici en quel sens : le vrai et le bien seront pour l’art ce que les axiomes sont pour le géomètre, c’est-à-dire, non pas les principes féconds qui l’inspirent, mais les limites qu’il ne saurait dépasser sans choquer la raison ou scandaliser la conscience, et, par conséquent, sans manquer le beau. Ainsi, que l’art cherche le beau et rien que le beau, mais dans les limites du vrai et du bien, voilà tout ensemble et sa fin et sa loi.

On peut même, puisque l’artiste est un agent moral, lui accorder le droit, quelquefois même c’est son devoir, de se proposer par delà la satisfaction esthétique un but moral ; mais à une condition, c’est que ce but ne soit ni trop déterminé, ni trop manifeste; sans quoi le désintéressement et le jeu disparaîtraient, et pour l’artiste lui-même, et pour le spectateur. Lorsque l’œuvre d’art a un but moral, il faut que ce but soit plutôt senti que pensé. Et, règle générale, l’artiste se confie à l’harmonie naturelle du beau, du vrai et du bien ; il cherche le beau sans préoccupation étrangère ; et s’il l’atteint, le vrai et le bien sont obtenus par surcroît. (Renouvier, ibid., 267.)

1. Sauf dans les cas où l’art a pour but la représentation d’objets fictifs ou merveilleux.

PSYCHOLOGIE — CHAPITKE XLVI.

§ Il

Des moyens de Fart : est-il une imitation de la nature? — Pour atteindre sa fin, la satisfaction esthétique la plus parfaite, Part doit-il employer comme moyen Vimitation la plus exacte possible de la nature? C’est la théorie réaliste ou naturaliste de Part. La vérité sur ce sujet semble se trouver dans le rapprochement de ces deux mots d’Aristote : « L’art imite la nature. » — € L’art fait des choses que ne saurait faire la nature. »

Part de vérité : union de Fart et de la nature. — Il est certain d’abord que l’artiste doit s’inspirer de la nature, Pétudier, vivre avec elle dans un commerce incessant.

a) C’est à la nature, en effet, que Part emprunte d’abord Vélément qu’il met en œuvre : couleur, forme, son, etc. La création absolue lui est interdite. — C’est aussi à la nature que Part emprunte ses sujets, au moins pour le fond.

b) Si Part ne s’inspire pas constamment de la nature, il tombe nécessairement ou dans V abstraction, ou dans la fantaisie. — Dans l’abstraction : c’est le défaut de la plupart des sculptures et des peintures du moyen âge, œuvres admirables à bien des égards, profondément touchantes par l’expression, mais très imparfaites, parce que le corps, que les créateurs de ces œuvres méprisent et qu’ils n’étudient pas, s’amincit, s’étiole et tend à s’évanouir. Séparé de la nature. Part s’épuise, devient anémique. C’est au contact de la nature qu’il reprend de la sève et de la vie. — Dans la fantaisie : car si l’on ne connaît pas exactement la nature, rien ne retient plus les écarts de l’imagination ; n’ayant plus de règle, on tombe dans l’exagération, le faux, le factice, le convenu. Au lieu de se conformer à la loi éternelle de la nature, on suit la mode du jour.

L’étude constante de la nature, l’union intime avec la nature sont donc la condition première de Part.

Part d’ei*i*eui* : Fimitatioii n’est pas le tout de Fart. — Mais l’imitation, qui est le premier mot de Part, en est-il le dernier? — Non; Part ne s’en tient pas à la simple et stricte imitation de la nature : il ne le fait pas; il ne le peut, pas; il ne le doit pas.

a) Il ne le fait pas : il y a dans tout art une grande part de convention ; la musique n’imite rien, sinon par accident; la poésie cesse volontairement d’imiter, quand elle s’exprime en vers; Par-

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chitecture ne cherche point à imiter exactement les quelques formes qu’elle imite; la sculpture et la peinture enfin, qui sont les arts les plus imitatifs, admettent aussi bien des conventions.

b) Il ne le peut pas ; car l’art ne peut reproduire ni le détail infini, ni le mouvement, ni la vie, ni l’étendue, ni la puissance de la nature. S’il veut rivaliser avec la nature, il s’attaque à plus fort que soi. Il ne peut égaler l’éclat d’une bougie, prétendra-t-il égaler l’éclat du soleil?

c) Il ne le doit pas : car s’il cherche à donner l’illusion du réel, il se rend inutile; il fait double emploi. La réalité même sera toujours plus réelle que l’imitation. — Par là l’art prouverait qu’il ignore son essence même, sa raison d’être, le secret de sa puissance et de sa magie. L’art a pour but de produire une satisfaction esthétique. Or la satisfaction esthétique résulte de la forme, de Vapparence, et elle est antipathique au sentiment de la réalité. Le réel, en tant que tel, en effet, produit en nous des passions réelles, et non des passions de jeu. Si un drame produisait une illusion complète, bien souvent nous n’en pourrions tolérer le spectacle. Si une statue faisait illusion au point de nous rendre amoureux comme Pygmalion, le but serait manqué. — Cette vérité apparaît déjà dans le sentiment de la beauté naturelle. Pour se plaire esthétiquement à la nature, au réel, il faut, nous l’avons vu, faire abstraction de sa réalité même, et considérer seulement sa forme; il faut déjà idéaliser et spiritualiser la nature. L’art aura-t-il pour but de défaire cette œuvre commencée dans la contemplation esthétique, de remettre aq premier plan le sentiment du réel qui commençait à s’évanouir, de replonger la forme pure dans la matière d’où elle tendait à se dégager? La vraie raison d’être de l’art, c’est, au contraire, de rendre la satisfaction esthétique plus pleine et plus parfaite, en atténuant de plus en plus le sentiment de la réalité, pour mettre de plus en plus en évidence les pures formes des choses. « L’art, dit Schiller, achève de détacher le paraître de Vêtre, et en dispose suivant des lois subjectives. » C’est par là que l’art, destiné à être toujours vaincu s’il ne fait qu’imiter, peut vaincre à son tour la nature. — ■ Il faut voir comment il y parvient.

Comment Taet peut dépasser la nature. — Toutes les différences entre l’art et la nature résultent d’une différence fondamentale entre les fins de la nature et celles de l’art. — Quel est le but de la nature? C’est de faire un monde réel, aussi bon et aussi parfait que possible « Quand Dieu eut fait le monde, dit la Bible, il vit

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que cela était bon. » — Quel est, au contraire, le but de l’art? C’est de faire un monde simplement idéal, ou fictif, ou d’apparence, et de le faire aussi beau que possible. — De là découlent pour l’art bien des privilèges sur la nature.

1** 11 idéalise en délachant la forme de la matière.

— D’abord, de cela seul que, dans les œuvres d’art, la réalité de l’objet disparaît et que la forme ou l’apparence subsiste seule, l’aspect esthétique des choses est mis en relief. Tous les sentiments agréables ou désagréables, mais étrangers ou hostiles au sentiment esthétique, qui tenaient à la réalité de l’objet, ayant disparu, laissent le champ libre à la contemplation estln' tique qui se joue sur les formes des choses. Une multitude de choses, dont l’intérêt esthétique est comme voilé par d’autres caractères, deviennent l’objet d’un intérêt esthétique rien que par le fait d’avoir dépouillé leur réalité et leur matérialité. L’art peut ainsi rendre intéressants jusqu’à des ustensiles de cuisine.

2» 11 idéaliise en modifiant la foi*me elle-même. —

Mais de plus et surtout, ces formes qu’il dégage, l’art peut encore à son gré les modifier pour accroître l’effet produit. De la sorte, Vart idéalise en un double sens: il idéalise par le seul fait que, l’objet de l’art n’étant plus un objet réel, la forme se trouve par là, comme envient de le dire, dégagée de la matière; — et il idéalise aussi en cet autre sens, que ces formes des choses toujours plus ou moins altérées dans le réel, il les corrige, les redresse, les achève, et les porte, comme on dit, à Vidéal,

En quel sens faut-il entendre l’idéal ? C’est le maximum d’efifet esthétique. — Comment faut-il entendre ici ce mot idéal^l Nous l’avons dit ailleurs : il ne faut point s’imaginer un modèle préconçu, servant de règle à l’artiste dans chaque cas particulier, car alors il lui faudrait un idéal pour chaque objet et pour chaque détail de chaque objet, pour chaque attitude, chaque pli de vêtement, etc. Mais cet idéal, l’artiste le conçoit, dans le moment même, à propos de chaque cas particulier. — Et comment le conçoit-il? Le voici: considérant attentivement les formes (au sens le plus général du mot) réalisées par la nature, il s’aperçoit que l’effet esthétique produit par ces formes serait plus grand si la forme était modifiée dans tel ou tel sens. Cet effet esthétique étant, par hypothèse, considéré comme une fin de la nature, on dirait que la nature, artiste maladroit ou impuissant, n’a pas su ou n’a pas pu l’atteindre; elle est toujours en deçà ou au delà.

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L’œuvre de l’artiste est de deviner, dans chaque cas, quel est cet id.'al, c’est-à-dire ce maximum d'effet esthétique que paraissait vouloir la nature et qu’elle a manqué. L’idéal, avons-nous dit ailleurs, c’est la limite idéale où semble tendre la nature ; et trouver l’idéal dans cliaque cas, c’est un problème analogue à celui qui consisterait à construire par la pensée la circonférence parfaite, étant donné un polygone régulier d’un très grand nombre de côtés ; ou à deviner des mots inachevés sur les lèvres qui les balbutient. Trouver l’idéal, c’est en quelque sorte comprendre une intention de la nature et la réaliser mieux que la nature ne l’a fait.

Pourquoi Part peut-il la réaliser mieux que la nature? — Mais comment l’art peut-il la réaliser en effet mieux que la nature? — Tout le secret de sa puissance est ici dans sa liberté. La nature, parce que son œuvre est réelle, est assujettie aune multitude de conditions restrictives qui semblent gêner ses mouvements. L’art, parce que son œuvre est fictive, est affranchi de toutes ces conditions.

A. li’art est afiTrauchi des lois métaphysiques du temps et de l’espace. — Tout d’abord, le monde de l’art est affranchi des lois métaphysiques du temps et de l’espace.

L’art est maître de V espace : car, par exemple, sur une toile de quelques pieds carrés, le peintre fait entrer d’immenses étendues. Le poète, dans ses descriptions, semble nous élever à une hauteur prodigieuse d’où, d’un coup d’œil, nous embrassons plaines, fleuves, montagnes, déserts, océans*. De plus, grâce aux comparaisons, la poésie peut rassembler autour de l’objet qu’elle veut embellir des objets de toutes sortes qui réfléchissent sur lui leur beauté propre.

L’art est maître du temps : car il rend présents le passé écoulé, l’avenir qui n’est pas encore ; il condense en de courts instants des événements qui ont duré des siècles (tableau de la succession des empires dans Bossuet; effet produit par l’unité de temps dans les tragédies). — En un autre sens encore, l’art peut soustraire ses créations à la loi du temps, car le moment de la vie d’un être qu’il a choisi pour le représenter, il l’éternise.

« Les beautés de la nature, dit Ch. Blanc ^ {ibid., 14), sont soumises à l’action du temps et à la loi universelle de la destruction : l’art les en

1. Voyez la première strophe sur l’Égypte, dans la pièce du Feu du ciel, de V. Hugo.

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