‹ Leçons de philosophieChapitre 118 sur 130 · C’est [)resque la traduction d’un passage de Schelling · texte numérisé non relu

C’est [)resque la traduction d’un passage de Schelling

650 PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLVI

délivre ; il les enlève au temps et à la mort. Voyez la Niobé antique , elle est toujours jeune, même auprès de sa plus jeune fille. Une femme belle passe sa vie à devenir belle ou à cesser de l’être ; elle n’a pour ainsi dire qu’un instant de vraie beauté, de pleine existence; mais en ce moment suprême sa beauté est absolue, elle rend visible à nos regards l’invisible beauté. Vienne l’artiste : il arrêtera le soleil, il suspendra le cours des années, il écartera de cette beauté ce qui n’est pas essentiel, le temps, pour la faire paraître dans l’éternité de sa vie. »

B. Des lois physiques. — L’art est affranchi de toutes les lois physiques qui régnent en souveraines sur le monde réel. Ce sont ces lois qui empêchent qu’aucun minéral réalise absolument les formes idéales de la géométrie, que l’orbite des planètes soit parfaitement régulière ; c’est par suite de ces lois que les plus belles fleurs ont parfois une odeur repoussante, que le paon a des pieds vulgaires, que le cygne crie comme une oie. On dirait que, suivant la pensée de Platon, l’artiste souverain est aux prises avec une matière grossière, rebelle aux formes pures qu’il voudrait lui donner. — Le monde de l’art est affranchi de toutes ces fatalités. Dans l’art, le cri du cygne devient le chant du cygne ; dans l’art, les corps deviennent « corps glorieux» et sont affranchis de la pesanteur : c’est ce qui rend possible la transfiguration de Raphaël et sa madone de Dresde ; c’est ce qui rend possible la Babel vertigineuse de Victor Hugo (le Feu du ciel), etc.

Il est vrai que l’art met toujours en œuvre une certaine espèce de matière. Mais c’est une matière choisie et qui d’ailleurs, à mesure que l’art s’élève, va s’allégeant, s’épurant, se spiritualisant de plus en plus. L’architecture, le moins libre des arts, se sert de pierres et de bois; la sculpture réalise les formes corporelles dans le marbre, dont la pureté et la dignité semblent les épurer et les ennoblir; la peinture manie la couleur, matière presque impalpable ; le musicien, le son, chose plus souple encore; le poète, le langage, les «paroles ailées», comme dit Homère, ce qu’il y a de moins matériel au monde.

C. Des lois téléolog^iques. — L’art enfin est affranchi des loiG téléologiques. Il faut que les choses du monde réel subsistent; il faut donc qu’elles soient pourvues, avant tout, de ce qui est nécessaire à leur conservation : par exemple, l’être vivant doit tout d’abord être capable de se nourrir, de se reproduire, etc. La nature ne peut donc faire de la beauté sa fin unique, ni même sa première fin. Son but premier, c’est l’utile. Elle ne peut donc réaliser le beau

DE L’ART ; SA FIN, SES MOYENS, SES EFFETS

qu’ accidentellement. On a vu que la satisfaction esthétique résulte d’une activité de jeu, et que l’art humain est un jeu. Il semble aussi que l’art de la nature soit comme un jeu de la nature. <.( La nature, disait Goethe, est un s^rand artiste. » Lorsque l’être a reçu tout ce qu’il lui faut pour vivre, alors parfois « la nature, comme ayant encore des forces disponibles après qu’elle a triomphé de tous les obstacles, se plaît à revêtir ses créatures de ce quelque chose de divin qu’on nomme la beauté, comme pour se donner à elle-même un témoignage de l’infinité de sa puissance. On peut dire que l’art de la nature, c’est comme son cri de joie, quand elle vient d’achever son oeuvre^)) ; c’est sa liberté, son affranchissement et son jeu. Mais lanature ne peut pas toujours jouer, ayant, avant tout, œuvre sérieuse à faire.

Au contraire, l’art n’est que jeu ; l’art n’a donc pas à se préoccuper de l’utile. Peu importe à l’art que la bouche qu’il dessine n’ait ni dents pour manger, ni langue pour parler : il lui suffit qu’elle ait sur ses lèvres le sourire ; peu lui importé que l’œil qu’il figure ne voie point, il lui suffit qu’il reflète l’intelligence. — Ainsi la beauté n’est qu’accidentellement la fin de la nature ; la beauté est au contraire la fin unique et totale de l’art. L’art peut donc s’employer tout entier à parfaire la beauté que la nature n’a pu qu’ébaucher et indiquer en passant.

Résumé : la puissance de Faet Tient de sa liberté. —

En résumé. Part est libre : débarrassé de toutes les conditions qui, dans la nature, gênent la réalisation de la beauté, réalité, matérialité, lois métaphysiques, lois physiques, lois téléologiques, il ne connaît d’autres règles que les règles mêmes du beau. C’est pourquoi il lui est aisé de faire, comme dit Aristote, des choses que ne peut faire la nature. — Par conséquent. Part ne doit point s’en tenir à la stricte imitation de la nature. S’il le fait, il abdique et renonce à lui-même. L’art doit plutôt faire comme l’enfant qui apprend à parler. C’est de sa nourrice que l’enfant reçoit ses premières leçons ; c’est en imitant les mots qu’elle prononce qu’il apprend à parler. Mais plus tard, maître de la langue, il peut s’en servir pour créer des œuvres pleines d’éloquence ou de poésie. Ainsi la nature, réalisant çà et là une beauté plus ou moins parfaite dans ses ouvrages, enseigne à l’artiste comme les premiers mots d’une langue divine, dont elle a sans doute le secret, mais qu’elle-même ne parle pas.

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