Conditionnement du physique par le moral
A. L’action inverse du moral sur le physique se manifeste d’abord par tous les faits organiques momentanés, consécutifs aux phénomènes momentanés de conscience : a) influence des émotions sur toutes les fonctions corporelles, sur la physionomie, etc.; b) influence des idées sur les organes vocaux, sur les mouvements dirigés par la représentation plus ou moins expresse d’une certaine fin; c) influence des voûtions sur les mouvements volontaires.
B. Elle se manifeste aussi d’une manière plus profonde par l’influence des habitudes de l’âme, des passions, du caractère, etc., sur les habitudes du corps, sur la santé, sur la maladie, sur les traits du visage, etc.
Ainsi le corps traduit, sous forme de mouvements, ce qui so passe dans la conscience sous forme de pensées, de désirs, de résolutions.
Résultat de cette double loi. — Quel est le résultat do cette double loi? — D’un côté, par l’action du corps sur la conscience, l’âme est avertie de ce qui se fait dans l’univers; — de l’autre côté, par l’action de la conscience sur le corps, l’âme agit sur l’univers suivant ses idées et ses besoins. Les organes sont ainsi pour l’âme tout à la fois des moyens d'instruction et des moyens d'action.
1, Sur V Hérédité piychologique, voir le savant ouvrage de M. Ribot.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLVII
Le rapport du physique et du moral n’est pas un parallélisme. — Si ce qu’on vient de dire est exact, il s’ensuit qu’il ne faudra pas comprendre l’union du physique et du moral, à la façon de certains philosophes, comme un cas de parallélisme, ou de correspondance, ou d’harmonie entre l’ame et le corps. Cette idée de parallélisme, en effet, est exclusive de l’idée de causalité.
Théorie du parallélisme : il exclut la causalité. — Dans l’ordre des phénomènes, toute cause est un antécédent; tout effet est un conséquent. Donc, qui dit causalité à\i succession. — Au contraire, qui dit parallélisme dit simultanéité. Ces deux idées de causalité et de parallélisme sont donc négatives l’une de l’autre. Comment, par exemple, une idée serait-elle cause d’un mouvement, si, dès que cette idée existe, le mouvement, en vertu du parallélisme, existe déjà de son côté? Pour que l’idée soit cause, il faut qu’elle se produise d’abord indépendamment du mouvement. A ce moment précis, quelque chose existe donc dans l’âme qui n’existe pas dans le corps ; à ce moment-là, par conséquent, le parallélisme entre l’âme et le corps fait défaut. Chaque fois, pourrait-on dire, qu’un phénomène physique est cause, le corps est en avance sur l’âme ; chaque fois qu’un phénomène psychologique est cause, l’âme est en avance sur le corps. Dans les deux cas, il n’y a pas de parallélisme.
Conséquent avec lui- même, Leibniz, qui admettait la correspondance parfaite et absolue de l’âme et du corps, niait absolument la causalité de l’un par rapport à l’autre. Tout se passe, disait-il, dans les corps comme s’il n’y avait point d’âmes, et dans les âmes comme s’il n’y avait point de corps. Aujourd’hui, quelques savants et quelques psychologues adoptent cette théorie, du moins dans sa première moitié, c’est-à-dire nient toute action du moral sur le physique.
D’après la théorie que nous avons proposée, les phénomènes physiologiques et les phénomènes psychologiques formeraient une seule série , dans laquelle des termes de nature psychologique peuvent, à titre de causes, s’insérer entre des termes de nature physiologique. Au contraire, dans la théorie dont nous parlons, ces deux ordres de phénomènes forment deux séries juxtaposées, l’une étant tout entière , et sans aucune réciprocité , dépen-
dante de l’autre. Qu’est-ce que la pensée dans cette théorie? Un phénomène concomitant, un contre-phénomène, un accompagnement, un reflet des phénomènes cérébraux ; en tout cas, et uniquement, un effet. Elle est, dit-on encore, aux phénomènes cérébraux ce qu’est l’image inerte d’un objet dans le miroir ; à la lettre, la conscience est le miroir du corps.
11 implique Tinutilité de la pensée. — On est ainsi conduit à admettre la radicale impuissance^ l’absolue inutilité de la pensée. La pensée n’a d’autre rôle que témoigner de ce qui se fait en dehors d’elle et sans elle. C’est bien à tort qu’elle s’imagine parfois faire aller la machine. Plus inutile encore que la mouche du coche, elle est comme l’ombre du char qui suit tous ses mouvements sans y contribuer en rien.
Par exemple, quand nous délibérons, notre réflexion, dit-on, n’est pour rien dans le parti que nous prenons, et notre volition n’est pour rien dans l’acte que nous exécdtons. Cette réflexion, cette volition, ne sont en effet que la traduction en langue psychologique d’un balancement de forces physiques qui se passe dans le cerveau, et qui se termine par l’émission d’un courant centrifuge, d’où résulte l’action. Réflexion et volition eussent-elles fait défaut, que l’acte ou l’effet final eût été le même. — Ainsi va toute notre vie. Quand je parle, quand j’écris, ma pensée n’est pour rien dans les mots que je prononce ou que j’écris, dans la suite de ces mots, dans le sens qu’ils peuvent offrir. Écrire et parler sont, en effet, des actes physiques qui s’accomplissent en vertu d’impulsions physiques parties du cerveau et non de la conscience. — Règle générale, donc, toute direction prétendue d’un mouvement par l’idée d’un but préconçu n’est qu’une illusion. La finalité n’est qu’une illusion, non point seulement dans les œuvres de la nature, où l’on peut la contester, mais dans les œuvres de l’art humain, où elle semblait si incontestable. Tout n’est que mécanisme et automatisme. Automatisme, nos machines si industrieuses ! Automatisme, nos statues et nos tableaux ! Automatisme, V Iliade et le Discours de la Méthode! Pour tout dire en un mot, supprimez de l’univers, par hypothèse, la conscience, en laissant subsister les cerveaux, l’univers sera exactement ce qu’il est ; tout ce qui s’y fait s y fera; le drame sera le même, seulement il n’aura plus de spectateur L
Son invraisemblance. — Nous ne saurions entreprendre
t. Cette théorie a été soutenue avec une grande force par Huxley et par Lange, en particulier. Voy. VHist. du Mater, de ce dernier, vol. II.
KABIER. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLVII
de discuter ici cette étrange et subtile théorie. Disons seulement qu’elle n’est point prouvée. En attendant la preuve, comme on ne saurait disconvenir que toutes les apparences sont contre elle, il sera sage de s’en tenir à la théorie proposée plus haut, qui admet la puissance causale des phénomènes psychologiques.
Théorie opposée : elle implique rinitiative possible de la pensée. — Mais comme nous avons montré les conséquences extrêmes de la théorie adverse, il faut bien voir aussi toutes les conséquences impliquées dans la théorie que nous proposons. Admettre Vutilité ou, ce qui revient au même, la causalité de la pensée, c’est reconnaître forcément à la pensée une certaine indépendance par rapport à l’organisme, une certaine initiative, un certain pouvoir d’élaborer et de transformer, à part soi, dans son for intérieur, les impressions reçues. Car, si la pensée était destituée de ce pouvoir, si elle ne faisait que transmettre fidèlement, intégralement, à l’organisme les impressions reçues de l’organisme, alors elle deviendrait aussi inutile, aussi superflue que dans la théorie précédente. Elle ne serait qu’un anneau d’une chaîne, anneau que l’on pourrait supprimer sans inconvénient, pourvu que l’on reliât directe mentTun à l’autre les deux anneaux adjacents qu’il servait à relier.
Résumé. — En résumé, de deux choses l’une : ou bien la pensée est inerte, simple lieu de passage où le mouvement afférent prend conscience de soi, au moment où, de lui-même et en vertu de ses lois propres, il s’infléchit et devient mouvement efférent : en ce cas la pensée est parfaitement inutile; — ou bien, au contraire, la pensée sert à quelque chose : en ce cas, nécessairement, elle est, pour une certaine part, cause du mouvement efférent, lequel résulte alors du mouvement afférent composé avec la pensée^.
§ ni
Comme exemples spéciaux des rapports du physique et du moral, on peut citer le sommeil, le somnambulisme, l’hallucination, la folie.
Du sommeil. — Le sommeil est la cessation périodique des fonctions vitales et psychologiques dont l’ensemble forme la vie de
1. Nous avons considéré ailleurs (ch. xxi) comme plausible l’hypothèse que les opérations proprement intellectuelles sont en elles-mêmes indépendantes des organes. C’est peut-être au moment où ces opérations commencent que l’ordre de conditionnement des phénomènes se renverse. La conscience, jusqu’alors subordonnée aux phénomènes physiques, prendrait, avec la réflexion, l’initiative des phénomènes. Les actions humaines qu’on nomme réfléchies seraient ainsi la résultanle des impressions reçues, mais élaborées par l’intelligence, c’est-à-dire coo»posées avec l’intelligence.
relation ou la vie animale (locomotion, exercice des sens et de l’intelligence).
« Les fonctions animales seules sont assujetties à cette intermittence, c’est-à-dire que les animaux seuls sont soumis aux aiiernatives de la veille et du sommeil. L’expression de sommeil des plantes n’est admissible que comme désignation d’une analogie toute superficielle. > {Dict. des sciences médicales, art. Sommeil.)
Ses causes. — Il est généralement admis que le sommeil du corps est la cause du sommeil de l’esprit. — La cause générale du sommeil du corps lui-même est la loi d'intermittence qui régit tous les phénomènes nerveux et qui fait que notre cerveau, nos sens, nos muscles, ont périodiquement besoin de repos.
« Les causes particulières du sommeil sont la fatigue, la monotonie des impressions, l’influence du froid ou de la chaleur, le travail de la digestion stomacale ; l’ingestion de substances soporifiques, certains états morbides ; mais, par-dessus tout, la suspension des excitants ordinaires qui entretiennent le travail cérébral dans l’état de veille : aussi le silence, l’obscurité, sont les principaux introducteurs du sommeil, et c’est pour cela que la nuit est l’instant de son triomphe. L’habitude modifie d’ailleurs profondément à cet égard les dispositions naturelles. » {Ibid.)
Sles effets psychologiques : suspension possible de toutes les fonctions. — Toutes les fonctions psychologiques peuvent, successivement ou simultanément tomber sous l’empire du sommeil. Peut-être n’est-il pas de sommeil absolu. Mais dans le sommeil profond, comme l’est ordinairement le premier sommeil, toutes les fonctions psychologiques sont tout au moins réduites à un minimum d’activité qui équivaut à une suspension complète.
Activité possible de toutes les fonctions. — Inversement, toutes les fonctions psychologiques peuvent, soit isolément, soit plusieurs ensemble, conserver ou acquérir durant le sommeil un degré notable d’activité; la mémoire, l’association des idées, l’imagination : exemple, les songes; — le sentiment: les sentiments déterminent souvent la nature des songes, et réciproquement; — la sensation : Reid atteint d’une migraine durant son sommeil rêve qu’il est scalpé par des sauvages ; une mauvaise digestion donne le cauchemar, etc. ; — la pensée : on compare, on juge, on raisonne dans les songes ; on déraisonne aussi, ce qui est une manière de raisonner ; — la volonté : on veut parfois s’avancer, fuir, parler, etc. Il est vrai qu’ordinairement les actions voulues ne sont pas
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLVII
accomplies, mais l’inexécution n’empêche pas l’existence de la volition.
Mais toutes ces opérations, sauf, dans certains cas, l’association des idées et l’imagination, ne s’élèvent jamais dans le sommeil au degré d’activïté, de précision, de netteté qu’elles atteignent durant la veille.
D’où vient l’absurdité de la croyance dans les songes. — D’une manière générale, ce qui paraît caractériser surtout l’activité psychologique durant le sommeil, c’est la limitation du champ de la conscience. Dans la veille, nous percevons, nous nous remémorons, nous pensons simultanément, ou dans une succession si rapide qu’elle équivaut à la simultanéité, une quantité de choses ; or toutes ces données mises en présence se contrôlent les unes les autres : les sensations d’un sens contrôlent celles d’un autre sens; les souvenirs particuliers ou généraux contrôlent les sensations ; la raison contrôle à la fois les sensations et les souvenirs. De ces confrontations, de ces oppositions, de ces répressions réciproques de nos représentations, résulte une sorte de critique spontanée et incessante des témoignages de nos diverses facultés. C’est grâce à cette critique que l’imaginaire est reconnu tel, que l’absurde est éliminé, que la croyance raisonnable s’établit. — Dans le sommeil, au contraire, un objet particulier occupe la conscience et l’occupe en général tout entière. Dés lors, toute répression faisant défaut, tout ce qui est imaginé s’objective spontanément et devient objet de croyance (ch. xxi, Appendice). L’absurdité qui est la règle ordinaire du sommeil résulte ainsi d’un défaut de pondération, d’une rupture d’équilibre, qui provient elle-même de l’étroitesse exceptionnelle du point de vue de l’esprit durant le sommeil.
§ IV
Du somnambulisme. — Il y ét bien des formes de somnam* bulisme. Nous ne parlerons ici que du somnambulisme nocturne, ou du rêve somnambulique. 11 y a somnambulisme, en ce sens, lorsque les fonctions qui appartiennent à l’état de veille s’exécutent pendant le sommeil.
DiflTépences avec le rêve ordinaire. — a) La principale différence entre le rêve ordinaire et le rêve somnambulique résulte de la motricité, qui, suspendue le plus souvent dans le rêve ordinaire, est recouvrée dans le rêve somnambulique.
b) Une autre différence provient de la mémoire ; le rêveur ordi-
LK PinSîvèUE ET LE MORAL.
«aire conserve souvent à son réveil un souvenir du rêve qu’il vient d’avoir ; le rêveur somnambule perd complètement et définitivement tout souvenir des actions qu’il a accomplies.
c) Une troisième différence résulte de l’encliaînement logique et de la coordination qui, faisant le plus souvent défaut au rêve ordinaire, appartient au rêve somnambulique.
d) Une dernière différence résulte de l’état des sens. Dans le rêve somnambulique les sens sont parfois, comme c’est l’ordinaire dans Je sommeil naturel, fermés à toute espèce d’impression : le rêve est dû alors tout entier à l’imagination. Mais plus ordinairement certains sens sont actifs, et leurs données sont mises à profit par le rêveur. Souvent même l’acuïté des sens est exceptionnellement accrue (hyperesthésie) : ainsi beaucoup de sujets acquièrent le pouvoir de discerner les objets, de lire, par exemple, dans une obscurité profonde et deviennent nyctalopes.
Siélection des impressions sensibles. — Unfaitdes plus curieux, qui se rencontre chez un grand nombre de somnambules, c’est la faculté de ne percevoir parmi tout ce qui les entoure que ce qui se rapporte à leur rêve et à l’acte qu’ils veulent accomplir. « C’est ainsi qu’insensible aux appels, au pincement, à l’éclat des lumières, le somnambule sait fort bien se débarrasser des obstacles que l’on met sur sa route ou les tourner, et se diriger dans les chemins les plus compliqués et les plus périlleux. » Cette sélection des impressions sensibles n’est que l’exagération d’un état qui se présente souvent dans la veille et qu’on nommQ préoccupation, distraction. Un homme très préoccupé n’entend rien, ne voit rien de ce qui ne se rapporte pas à l’objet qui le préoccupe. Cet état d’esprit est souvent exploité au théâtre, dans les comédies.
De l’hallucination. — L’hallucination est un état dans lequel on croit éprouver une sensation, alors que nul objet extérieur capable d’engendrer une telle sensation n’agit sur les sens. Il faut distinguer V hallucination de la simple illusion. L’illusion est la représentation plus ou moins altérée et inexacte produite par un objet réel (ainsi l’Image du bâton plongé dans l’eau, la perspective d’un panorama) ; l’hallucination est l’objectivation d’une image à laquelle aucun objet actuel ne correspond.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLVII
§ VI
B>e la folie : ses formes. — La folie est un désordre partiel ou général des fondions psychologiques (intellectuelles, affectives, volitives, sensorielles) et des actes qui en dépendent. Il y a une multitude de formes de la folie. Une des classifications les plus claires est celle qu’en a donnée Esquirol : 1” la lypémanie, ou mélancolie des anciens; — 2“ la monomanie, ou dérangement intellectuel seulement à propos d’un objet déterminé ; — 3° la manie ou folie proprement dite, qui s’étend à tous les objets; — 4" la démence ou affaiblissement notable de l’organe de la pensée.
La folie avec conscience. — Ces diverses espèces de folies s’ignorent elles-mêmes. Il faut classer à part certaines formes de la folie dans lesquelles le malade reconnaît lui-même le dérangement de ses opérations mentales. C’est ce qu’on nomme la folie avec conscience. Les principales formes sont : Vhypochondrie morale avec idées de suicide ; — V agoraphobie, ou peur des espaces : terreur irrésistible en traversant une place, un pont, une église, un endroit désert, accompagnée de délire du toucher: le sol semble mobile, les pavés paraissent « couler en torrent sous les pas » ; — les impulsions homicides avec conscience ; — la folie du doute : disposition de l’intelligence à revenir sans cesse sur les mêmes idées et les mêmes actes, à répéter les mêmes mots sans jamais réussir à se satisfaire ou à se convaincre même par l’évidence L
Résumé. — Tous ces états anormaux, somnambulisme, hallucination, folie, peuvent avoir comme cause indirecte, plus ou moins éloignée, une cause morale, mais tous ont comme cause directe et prochaine une cause physiologique : par exemple, un grand chagrin peut engendrer la folie, mais indirectement, en produisant d’abord un trouble profond dans l’économie. — Ces causes physiologiques sont en général très mal connues, souvent à peine soupçonnées. On ne saurait toutefois les mettre en doute : tous ces états sont donc des preuves de l’union étroite du physique et du moral. L’homme, a dit justement Maine de Biran, n’est pas seulement servi, il est souvent aussi asservi par ses organes.
1. « Un malade, par exemple, est obligé malgré lui de discuter certaines choses dans lesquelles entrent toujours les couleurs et les nombres. Il se demande pourquoi les arbres sont verts, pourquoi la femme se marie en blanc, pourquoi on porte le deuil en noir. Dès qu’il est quelque part, il additionne les meubles, les objets. S’il ferme les yei»c, il est forcé de résoudre cette question • Pourquoi l’arcen-ciel est-il de sept "couleurs? etc. » (Legrand du Saulle.)