CHAPITRE VI
consciente qui dure une seconde doit se composer d’environ 451 billions de sensations inconscientes p. 237), attendu qu’à l’endroit du spectre solaire où les vibrations de l’éllitr, cause de ces sensations, se succèdent le plus lentement, savoir à l’extrême rouge, il y en a 451 billions par seconde. — Hamilton raisonne de même. Tout minimum visible se compose de parties encore plus petites qui séparément sont nulles pour la conscience, mais n’en ont pas moins produit en nous une modification bien réelle. « Quand nous regardons de loin une forêt peut-être ne voyons-nous pas de feuilles et même pas d’arbres séparément; mais le vert d’une forêt se compose du vert des feuilles; c’est-à-dire que l’impression totale dont nous avons conscience se compose d’une infinité de petites impressions dont nous n’avons pas conscience. » Il allègue aussi l’exemple du bruit de la mer. — Que faut-il penser de cet argument?
Critique de cet argument. — En premier lieu, la conclusion tirée du principe posé contredit doublement ce principe même ; en second lieu, ce principe est faux.
I. — La conclusion contredit doublement le principe posé. A. Car accordons un instant le principe qui sert de base au raisonnement: savoir, que toute portion d’une cause doit produire une portion de l’effet même produit par cette cause ; il s’ensuivra que, si l’effet total est un fait de conscience^ l’effet partiel doit être aussi un fait de conscience. La diminution de l’effet doit, en vertu du principe, aller de pair avec la diminution de la cause; mais, en vertu du même principe, il est impossible que la diminution de la cause entraîne un changement de nature de l’effet ^ L’application du principe conduit donc à admettre une dégradation infinie des faits de conscience, mais interdit d’admettre des phénomènes inconscients. C’est ainsi, très certainement, que l’entendait Leibniz. Mais comme ces faits de basse conscience exigés par le raisonnement échappaient à toutes les prises, on s’est laissé aller, depuis Leibniz, à admettre l’absolue inconscience de ces faits. C’est une faute de logique. — Ce n’est pas la seule.
B. Le principe est encore violé, en un autre sens, dans la conclusion. En effet, suivant ces psychologues, qn’est-ce qui produit la conscience? Une certaine intensité dîi phénomène psychologique
1. Cité par Stuart MjJJ, Philosophie de Hamillon, tr. fr., p. 326.
2. On verra tout à l’heure que, cri fait, une diminution quantitative de la cause entraîne souvent un changement qualitatif de l’elTet. Cela prouve que le principe dont nous cherchons en ce moment la conséquence légitime est faux.
CONSCIENCE ET INCONSCIENCE
(par exemple un certain quantum de douleur). Mais puisque tout fragment d’une cause produit un fragment de son effet, un phénomène psychologique d’une intensité aussi petite qu’on voudra (une fraction quelconque de ce quantum de douleur) doit produire un degré proportionné de conscience. Si le principe vaut pour le rapport de l’excitation externe au phénomène psychologique, il doit valoir aussi pour le rapport de ce phénomène psychologique interne à la conscience dont il est, pour ainsi dire, l’excitation. Accepter la première conséquence et nier la seconde, c’est tout à la fois affirmer et nier le même principe.
II. — Mais la critique la plus grave qu’il y ait à faire, c’est que le principe même, qui sert de fondement à tous ces raisonnements, ne peut être admis. Une chose est certaine : c’est que, toute cause produisant un effet, un fragment d’une cause quelconque doit produire aussi quelque effet, car il n’y a ni effet sans cause, ni cause, grande ou petite, sans effet. Mais il ne s’ensuit pas que tout fragment de cause puisse produire tel effet particulier et déterminé ; et il se peut fort bien, au contraire, qu’un certain quantum de cause, susceptible, en soi, de diminution et de division, soit nécessaire pour produire unminimum indivisible d’un effet d’un certain ordre. Les faits le prouvent : perpétuellement dans la nature on voit se dépenser dix unités de la cause pour produire une unité de l’effet ; et une cause moindre ne pas produire la moindre fraction de cet effet. Un grain de poussière tombant sur une bascule ne produit pas la moindre oscillation. Un choc trop léger sur une matière explosible ne détermine aucun commencement d’explosion. De même, une excitation externe trop faible, comme le bruit d’une seule vague, peut être annulée par des causes adverses, avant même d’avoir agi sur l’organisme, ou bien ébranler seulement la périphérie des organes, sans atteindre les centres nerveux. Delà sorte, un certain effet, sans doute, est toujours produit ; mais non un effet psychologique. — On répondrait de même à cet argument de Kant :
€ Tout ce que découvre l’œil, armé du télescope ou du microscope, est déjà visible à l’œil nu, car ces moyens optiques ne produisent pas plus de rayons lumineux, y» (Kant, Anthropologie, trad. Tissot, p. 24.)
Sans doute, mais ils les concentrent ; et cette concentration leur donne seule peut-être la force suffisante pour ébranler la rétine ou le centre nerveux.
€ Une certaine énergie de l’excitation cérébrale, dit justement M. do
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE VL
Hartmann lui-même, est nécessaire pour provoquer l’âme à une réaction. Que deviendraient nos pauvres âmes si elles devaient répondre sans discontinuer à la multitude infinie d’excitations, infiniment petites, qui se jouent constamment autour de nous ? » {Phil. de l’Inc., p. 4.1.)
lustance. — On insistera peut-être, en disant : Cette réponse vaut pour les cas où toutes les parties de l’excitation sont simultanées^ comme dans l’exemple de la forêt, de la mer, ou de l’objet rendu visible par le microscope ; elle ne vaut pas pour les cas où les parties de l’excitation sont successives^ comme dans les deux exemples de M. Taine. En effet, lorsque les parties de l’excitation sont simultanées, on peut bien admettre que le phénomène psychologique résulte du tout de Vexcitation et non des parties ; mais quand les parties de l’excitation sont successives et ne peuvent agir en masse, il faut bien que chaque partie produise son effet psychologique, sinon cet effet ne commencerait jamais.
« Un bruit dont nous avons perception, dit Leibniz, mais où nous ne prenons point garde, devient aperceptible par une petite addition ou augmentation. Mais, si ce qui précède ne faisait rien sur l’âme, cette petite addition n’y ferait rien encore et le tout ne ferait rien non plus. » (P. 233, col. 1.)
Ainsi chaque dent de la roue dentée, chaque vibration de l’éther doit produire une impression sur l’âme, sinon un nombre quelconque de dents ou de vibrations de l’éther n’en produiront pas davantage.
Réplique. — Ce raisonnement serait fondé si les excitations successives agissaient nécessairement sur l’âme successivement, comme elles se produisent. Mais, grâce à la persistance des impressions dans l’organisme bien au delà de la durée de l’excitation (une étincelle électrique dure un millionième de seconde, l’impression qu’elle produit sur la rétine et dans les centres nerveux dure bien au delà d’une seconde), les impressions peuvent s’ additionner les unes aux autres, s’accumuler ; et, finalement, un grand nombre d’impressions agissent toutes ensemble, comme si, dès l’origine, elles eussent été simultanées. C’est pourquoi un bruit, qui ne se faisait absolument pas entendre après la première impression, peut commencer à se faire entendre après la seconde ou la troisième impression de même force, parce que, grâce à l’accumulation des impressions dans l’organisme, la succession des trois impressions équivaut à une impression de force triple.
CONSCIENCE ET INCONSCIENCE