II. Ari^iimeuiÉ tiré du principe de continuité
Un second argument, à priori, comme le précédent, se tire du principe de continuité (le précédent n’est d’ailleurs qu’une application particulière de ce principe). Le principe de continuité, dont Leibniz a fait un si grand usage, porte que, dans la nature, il n’y a pas de sauts, natura non facit saltiiSj que rien ne commence brusquement et tout d’un coup.
€ Jamais un mouvement ne naît immédiatement du repos ni ne s’y réduit que par un mouvement plus petit. Tout cela fait bien juger que les perceptions remarquables viennent par degré de celles qui sont trop petites pour être remarquées. » — « Ce qui est remarquable doit être composé de parties qui ne le sont pas, car rien ne saurait naître tout d’un coup, la pensée non plus que le mouvement. » (P. 198, col. 1 ; 226, col. 1 .)
C’est-à-dire donc qu’il n’y a pas de passage de zéro à une quantité notable, ni d’une quantité notable à zéro ; tout commencement apparent n’est qu’accroissement ou développement ; toute fin apparente n’est que diminution et renveloppement. — Voilà encore un des arguments favoris des partisans des phénomènes psychologiques inconscients.
Critique. — 1. La conclusion est illogique. — Acceptons provisoirement le principe de continuité. Où nous mènera-t-il ? A admettre l’inconscient? En aucune façon; mais au contraire à étendre indéfiniment la portée de la conscience, à faire entrer dans la conscience une infinité de perceptions de tous les degrés. Ainsi l’entendait Leibniz ; mais encore ici, comme ces perceptions exigées par le raisonnement se dérobent en fait à nos prises, on a été conduit à les transformer en perceptions absolument inconscientes. En quoi faisant, on viole le principe même sur lequel on pense s’appuyer. Car, s’il n’y a pas de passage de zéro à une quantité notable, ni d’une quantité notable à zéro, il faut en conclure nécessairement qu’il n’y a pas de passage du zéro de conscience à la conscience, ni de la conscience à zéro. Et, par conséquent, dans le phénomène soi-disant inconscient, doit se trouver le germe de la conscience future ou le vestige de la conscience passée L
II. Le principe est contestable. — Mais, à notre avis, c’est le principe même d’où l’on part qu’il faudrait surtout contester
1 . Le même raisonnement vaut contre Leibniz, s’il faut prendre à la rigueur sa distinction entre la perception simple ou sans aperceptwn et la perception avec aperception. Si l’aperception n’est pas dans la perception même, elle commence absolument, quand elle apparaît, et le principe de continuité est violé.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE VI
Sans entrer ici dans une discussion métaphysique, notre propre conscience suffit pour faire échec à ce principe. Nous sentons en effet naître et disparaître en nous des sensations, des idées, des voûtions. Or chaque fois qu’un phénomène paraît ou disparaît, quelque chose qui n’était pas, est ; quelque chose qui était, cesse d’être; et le principe de continuité est violé. — En vain Leibniz dira que toute naissance n’est qu' accroissement ; toute disparition, diminution. L’accroissement et la diminution sont encore des violations du principe de continuité; car chaque fois qu’une sensation, par exemple, s’accroît ou diminue, quelque chose qui n’était pas commence d’être, quelque chose qui était cesse d’être : savoir, la quantité même de laquelle la sensation s’est accrue ou diminuée. — A vrai dire, pour que la continuité absolue fût la loi de ce monde, il ne faudrait rien de moins qu’une absolue identité de toutes choses dans le monde, sans aucun changement, même apparent. Il faudrait que l’univers demeurât toujours immobile comme une figure de géométrie éternelle. 11 faudrait que notre conscience, en particulier, fût immuable comme celle de Dieu. Or comment la chose serait-elle possible? Comment pourraient coexister dans ma conscience mes erreurs d’aujourd’hui et ma science de demain, ma volonté coupable d’aujourd’hui et ma volonté repentante de demain? Que le principe de continuité absolue, c’est-à-dire l’identité absolue, soit donc la loi des choses éternelles : appliqué à l’homme, il en ferait un tissu de contradictions.