II« PARTIE. — EXAMEN DE QUELQUES THÉORIES SUR LA CONSCIENCE
Toute conscience est-elle le sentiment d^nne relation?— La théorie qui vient d’être établie sur le rapport de la conscience et des phénomènes psychologiques nous permet d’écarter deux opinions très répandues sur la nature de la conscience. Tout fait de conscience, dit-on, est la conscience d’une relation entre deux termes ; toute conscience est double. Et ceci peut s’entendre de deux façons. Les uns disent : « Toute conscience est le sentiment d’une différence, d’un contraste, entre deux états. » — Les autres, entendant autrement cette dualité, disent : « Toute conscience implique ou enferme un représentatif et un représenté ; elle est le sentiment d’un rapport entre un sujet et un objet. » Examinons rapidement ces deux définitions.
Toute conscience est-elle le sentiment d’nne différence ? — D’après beaucoup de psychologues contemporains, toute conscience est le sentiment d’une différence. M. Bain écrit {Sens et intelligence, trad. franç. p. 279):
« Nous ne sommes pas conscients du tout, à moins de concevoir une transition, un changement; c’est ce que nous appelons la loi de relatif vité. D — Ailleurs (VEsprit et le Corps, p. 85) : « Notre conscience commence, pour ainsi dire, par une différence. Nous ne connaissons aucune chose en elle-même] nous connaissons seulement la différence qui existe entre celle-ci et une autre chose. La sensation de chaleur que nous avons à un moment donné n’est au fond qu’un contraste avec le froid qui l’a précédée. » — M. Mansel et M. Spencer soutiennent en d’autres termes la même chose. « L’idée même de conscience, dit M. Mansel, implique
THÉORIES SUR LA CONSCIENCE
distinction entre un objet et un autre. ^ (Voy. Spencer, Premiers principes, trad. franç., p. 67 et 81.)
Raision allég^Biéc pour cette théorie. — Quelle est la raison alléguée en faveur de cette théorie ?
« Toute connaissance est double, dit M. Bain {Sens et intell., p. 7), puisque la conscience a pour condition indispensable un changement d'impression... On a toujours reconnu les effets de cette loi. Le premier moment du passage d’un état à un autre est le plus vivement senti, et la mémoire du premier état s’affaiblit à mesure que s’efface l’émotion causée par le changement. Les demandes incessantes de changement, de nouveauté, de progrès, en connaissances, en richesses, en institutions politiques sont autant d’exemples de la loi de relativité appliquée au plaisir.» — M. Spencer dit dans le même sens : < Un état de conscience uniforme est en réalité une non-conscience. Quand les changements cessent dans la conscience, la conscience cesse. Si donc un changement incessant est la vraie condition sous laquelle seule la conscience peut continuer, il en résulte cette conclusion nécessaire, que les divers phénomènes de conscience sont tous résolubles en changements; que des changements sont les éléments constitutifs de toute pensée... Tant que persiste un état A du sujet pensant, il n’y a pas conscience. Tant que persiste un autre état B, il n’y a pas conscience. Mais quand il y a un changement de l’état A à l’état B, ce changement lui-même constitue un phénomène dans la conscience... La conscience doit donc être une différenciation continue de ses états constitutifs. » {Principes de psychologie, trad. franç., t. 11, p. 303, 304, 305, 313, 314.)
Critique : A, Le fait allég^ué est exagéré. — Cet argument repose sur un fait certain, mais singulièrement exagéré. Le fait certain, c’est que, si une impression se prolonge, la conscience va diminuant et finit peut-être, à la longue, par s’évanouir tout à fait. Le changement est donc, dans une certaine mesure, une condition du maintien de la tonalité de la conscience. Mais on exagère en faisant de cette condition une loi absolue de Y existence même de la conscience, en disant que, pour que la conscience existe, le changement doit être incessant. S’il en était ainsi, tous les états de conscience seraient instantanés. Un même état de conscience ne pourrait persister deux instants de suite. Pourtant, une même odeur peut se faire sentir, un même son se faire entendre durant un certain temps. En musique il n’y a pas seulement des triples ou quadruples croches : il y a des rondes, des blanches, des points d’orgue. Non seulement nous avons conscience de l’opposition entre nos états de conscience, mais aussi de la persistance, de l’identité, durant un certain temps, de certains états de conscience. Qu’on dise
PSYCHOLOGIE — CHAPITRE VH.
donc simplement : faute de changement, la conscience s'affaiblit et tend à s’évanouir, mais non : faute de changement, la conscience ne peut absolument pas être.
B. Ou coBifoud la conditiou d^existcuce de la couscicBiee avec son contenu. — Mais il y a une critique bien plus grave à faire. — Que le changement soit une loi, et, si l’on veut, une loi absolue de la conscience, il ne s’ensuit nullement que la conscience soit le sentiment ou la connaissance de ce changement, de cette différence. Il y a là une distinction essentielle que M. Spencer semble parfois méconnaître, mais qu’il paraît pourtant avoir faite dans quelques passages*. M. Bain ne paraît l’avoir faite nulle part. Il est clair pourtant qu’une différence réelle ou donnée n’est pas la même chose qu’une différence perçue, Par exemple, supposons deux sensations différentes données, chacune dans un individu différent. La différence entre ces deux sensations est donnée, elle est réelle. Mais elle n’est pas perçue, puisque aucun des deux individus n’en a conscience. Réalisons maintenant ces deux sensations différentes dans une seule et même conscience. La différence est encore donnée dans cette conscience, mais il ne s’ensuit pas qu’elle s>o\{ perçue par cette conscience même. On peut très bien supposer une conscience dans laquelle se succéderaient des états différant sans cesse les uns des autres, et qui pourtant serait à jamais privée du sentiment de la différence. Il suffit pour cela de supposer que cette conscience soit absolument dépourvue de mémoire. Ne pas distinguer la différence donnée, ou différence de fait, du sentiment de la différence, c’est confondre le point de vue de Vêtre, le point de vue ontologique ou métaphysique, avec le point de vue du connaître, le point de intérieur , le point devue^isychologique. — En un mot, que la loi en question soit une condition de Vexistence du fait de conscience, elle n’est toujours pas la traduction ou V expression de la nature intrinsèque du contenu du fait de conscience.
C. La thèse est contredite par les faits. — Cette thèse est en outre contredite par les faits. En fait, nous avons conscience du bleu, du rouge, du chaud, du froid, etc. ; nul ne le nie. Mais aucun de ces états ne peut être défini le sentiment d’une différence parce qu’une différence n’est ni bleue, ni
1. Principes de psychologie, t. II, analyse spéciale, ch. xxvi.
2. C’est comme si on définissait la conscience d’une note musicale : le sentiment d’un intervalle. Celte définition est absurde, puisque la conscience d'une
THËOIUES SUR LA CONSCIENCE
rouge, ni froide, ni chaude, et qu’en ayant conscience du bleu, du rouge, etc., ce n’est pas, par conséquent, une dilférence que nous connaissons.
D. Elle est couti*ailictoii*e en elle-même. — Non seulement cette théorie est contredite par les faits, mais elle est contradictoire en elle-même. La conscience n’est pas et ne peut pas être primitivement, essentiellement, avant tout, le sentiment d’une dilfélence, car le sentiment d’une dilférence implique le sentiment préalable des termes eux-mêmes, entre lesquels la différence est sentie. Une différence n’existe pas en soi. Une différence est un rapport; le sentiment d’une différence est le sentiment d'un rapport. Mais un rapport n’existe que par des termes, et n’est perçu ou concevable que par des termes. Donc le sentiment de la différence ne peut être, comme on nous le dit, le premier degré de la conscience; il ne peut être que le second. Par exemple, nous ne pouvons sentir le rouge comme différent d’autre chose que si nous avons préalablement conscience de cette autre chose, et du rouge même. Otez le sentiment de ces deux termes, et, nécessairement, le sentiment de leur différence s’évanouit L
E. Elle empéchceait la coiisicieuce de naître. — Enfin, si tout état de conscience est le sentiment d’une différence, comment se produira le premier état de conscience ? Il ne se produira jamais, jiuisque, étant premier par hypothèse, il ne peut différer de rien. — On peut répondre, il est vrai, que la conscience pourrait commencer par une pluralité simultanée qui fournirait la matière de la différence. Mais M. Bain et M. Spencer se sont interdit cette réponse en niant (ju’il puisse se réaliser dans la conscience une parfaite simultanéité. — Concluons donc: tout état de conscience, bien qu’il suppose peutêtre une différence comme condition d’existence, n’est pas le sentiment d’une différence. Le sentiment d’une différence est une connaissance abstraite, et c’est par le concret, non par l’abstrait que l’intelligence débute.
noie existe quand cette note est donnée isolément. Si elle est donnée avec d’autres notes, alors à la sensation de la note elle-même peut s’ajouter le sentiment des intervalles qui la séparent de ces autres notes.
1. Il est donc faux de dire, comme M. Mansel, que l’acte même de conscience implique nécessairement distinction entre un objet et un autre. C’est au contraire la distinction qui implique la conscience préalable des objets. Et rien n’empêche de supposer une conscience qui s’arrêterait à la conscience des objets, sans aller jusqu’à la conscience de leur différence.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE VIL
§II
La conscience est-elle le sentiment d'une relation?
— Mais on entend encore autrement, avons-nous dit, la dualité primitive impliquée dans tout fait de conscience : Tout fait de conscience est représentatif, et toute représentation, dit-on, se témoigne à elle-même, comme impliquant sujet et objet, représentatif et représenté. Elle périt si l’on abstrait l’un de ces deux termes. Cette thèse a été soutenue par Hamilton par M. Mansel par M. Spencer ^ ; en France par M. Renouvier*.
« La conscience, dit M. Mansel, n’est possible que sous forme de relation. Il ne peut y avoir conscience sans l’union de deux facteurs ; et, dans cette union, chacun d’eux existe seulement tel qu'il est par rapport à Vautre. » — « Toute pensée, dit M. Spencer, implique relation et différence. Tout ce qui ne nous présente pas ces caractères n’est pas susceptible de cognition. »
Cette tlièse est aebitraiee : confusion de la conscience peimîtiTe et de la réflexion. — Cette thèse n’enferme pas, il est vrai, de contradiction intrinsèque, comme la précédente ; mais elle nous paraît tout à fait arbitraire. On confond la conscience primitive, la conscience pure et simple, avec la conscience développée, adulte, telle qu’elle résulte de l’association des idées, de la mémoire, de la réflexion. Oui, la conscience adulte ne peut prendre conscience de quoi que ce soit, sans qu’il se fasse en elle une distinction entre la chose dont on a conscience et le sujet qui en a conscience. L’idée de cette dualité se présente à nous, non seulement lorsque nous projetons un de nos modes psychologiques en dehors de nous, comme la' couleur (ch. xxxii), mais même lorsque nous nous attribuons à nous-mêmes un mode psychologique, comme la douleur. Même alors il y a pour la conscience sujet et objet. Mais pourquoi veut-on qu’il en ait été ainsi dès l’origine? L’idée du sujet, une fois formée, intervient, il est vrai, dans toutes nos représentations. Il y a dès lors dualité apparente dans tout état de conscience. Mais primitivement il n’y a ni représentatif, ni représenté ; il y a des sensations, des représentations, des faits de