‹ Leçons de philosophieChapitre 3 sur 130 · MÉTHODE GÉNÉRALE DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

MÉTHODE GÉNÉRALE DE LA PHILOSOPHIE

ORDRE A SLIVRE DANS l’ÉTüDE DES DIFFÉRENTES PARTIES DE LA PHILOSOPHIE

rVccessîté d’uue méthode. — Qu’est-ce qu’une méthode? — C’est un ensemble de règles ou un plan que l’esprit s’impose pour se diriger dans la recherche de la vérité.

Ce n’est pas tout, dit Jouffroy, pour élever une science, que les limites de cette science soient tracées et les principales parties déterminées. Jasque-là,. l’intelligence sait en quoi consiste sa tâche; elle en a la circonscription et le cadre. Il reste à remplir cette tâche, et pour cela il faut qu’elle connaisse les moyens certains d’y parvenir. Cette découverte est celle de la méthode de cette science. » (Nouv. mél., de l’Organisation des Sciences phiL)

Deux méthodes^ posisibleis : méthode ontologique, méthode psychologique. — Quelle méthode suivre en philosophie? L’histoire de la philosophie constate que deux méthodes opposées ont été mises en œuvre par les philosophes. La philosophie est la science des premiers principes. Or, de deux choses l’une : ou bien on partira de ces principes mêmes, pour en dégager par le raisonnement toutes les conséquences qu’ils renferment, et descendre par déduction jusqu’aux détails des choses et aux phénomènes particuliers de l’univers; ou bien, au contraire, on commencera par l’étude de la réalité, par l’examen des faits; et de ces faits, constatés et analysés, on s’élèvera par voie d’induction insqu’aux lois qui les gouvernent et aux causes qui les expliquent. D’une part, donc, on va des principes et des causes aux conséquences et aux effets ; d’autre part, on s’élève des conséquences et des effets aux principes et aux causes.

La première de ces deux méthodes, d’après laquelle on étudie les

cliose§ suivant l’ordre même de leur existence (car les principes et les causes sont par nature antérieurs aux conséquences et aux effets), se nomme, à cause de cela, méthode ontologique ; on la nomme aussi méthode rationnelle, parce que les principes qui lui servent de point de départ sont empruntés à\la raison; ou encore méthode à priori, c’est-à-dire qui ne fait pas suite à l’observation, mais au contraire la devance ou s’en passe absolument; ou, enfin, méthode déductive. — La seconde se nomme méthode psychologique, parce qu’elle part de l’étude des faits, et particulièrement des faits psychologiques, ou méthode expérimentale, ou méthode à posteriori, ou méthode inductive.

Spinoza, Wolff, Hegel, etc., ont adopté la première ; les philosophes de l’école écossaise et la plupart des philosophes français ont suivi la seconde.

Valeur comparée de ces méthodes. — Au premier abord, la méthode ontologique peut séduire. Comment procèdent ses partisans, Spinoza et Hegel, par exemple? Ils prennent comme principe une idée : l’un, l’idée de la Substance; l’autre, une idée plus élevée et plus abstraite encore, l’idée de l’Être absolu et absolument indéterminé. Puis ils analysent, ils développent cette idée; et, de même que le géomètre, après avoir posé la définition de la sphère, déduit ensuite de cette définition la série des théorèmes concernant les propriétés de la sphère, de même de cette définition posée à priori ces philosophes tirent par voie déductive l’universalité des choses. — Cette science est grandiose, assurément : elle reproduit par la pensée la genèse même du monde ; elle explique les choses en les créant. Il semble que le philosophe nous transporte avec lui à l’origine des choses et que nous assistions avec lui à l’évolution universelle. Il y a de plus une admirable unité dans ces systèmes élevés de la main d’un seul homme et dont toutes les parties viennent se suspendre à un point central.

Critique de la méthode ontologique : elle est hypothétique. — Mais une question se pose . cet édifice si majestueux est-il solide ?

« La nouvelle philosophie allemande, répond M. Cousin, aspirant à reproduire dans ses conceptions l’ordre même des choses, débute par l’être des êtres, pour descendre ensuite, par tous les degrés de l’existence, jusqu’à l’homme et aux diverses facultés dont il est pourvu. Elle arrive à la psychologie par l’ontologie, par la métaphysique et la physique réunies. Et certes, moi aussi, je suis convaincu que dans l’ordre

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE II

universel, l’homme n’est qu’un résultat, le résumé de tout ce qui précède, et que la racine de la psychologie est au fond dans l’ontologie. Mais comment sais-je cela ? Parce qu’ayant étudié l’homme et y ayant discerné certains éléments, j’ai retrouvé, sous des formes différentes, ces mêmes éléments dans la nature extérieure, et que, d’induction en induction, de raisonnement en raisonnement, il m’a fallu rattacher ces éléments, ceux de l’humanité et ceux de la nature, au principe invisible de l’une et de l’autre. Mais je n’ai pas commencé par ce principe, et je n’y ai pas placé d’abord certaines puissances, certains attributs; car à l’aide de quoi l’aurais-je fait? Ce n’eût pas été une induction, puisque je ne connaissais encore ni l’homme, ni la nature; c’eût donc été ce qu’on appelle en Allemagne une construction, et chez nous une hypothèse. Cette hypothèse, fût-elle une vérité, n’en est pas moins nulle scientifiquement. La première chose sur laquelle je tombe nécessairement en m’essayant à connaître, c’est moi-même. » {Fragm. de phil. contemporaine, 1856, p. 59.)

Prétendre s’élever d’emblée au premier principe de toutes choses, n’est -ce pas, suivant un mot de Descartes, vouloir monter au faîte d’un édifice en négligeant l’escalier destiné à cet usage? — Ainsi, un système construit sur cette méthode n’est qu’une vaste hypothèse L

Elle iniposic certaines erreurs. — En outre, l’emploi de cette méthode condamne presque inévitablement le philosophe à certaines erreurs. Par exemple, la conséquence naturelle de la méthode de déduction à priori, c’est l’idéalisme (négation du monde fini) ou le panthéisme. En effet, en partant de l’Être absolu, comment arriver par déduction à la nature et à l’humanité? D’une chose on ne peut tirer que ce qu’elle renferme. Or l’Être absolu ne renferme pas en soi des êtres qui seraient en même temps distincts de lui-même. On sera donc conduit, soit à nier absolument l’existence de l’homme et de la nature : c’est Y idéalisme ou acosmisme radical des anciens Êléates ; — soit à les absorber en Dieu : c’est le panthéisme. C’est ce dernier parti qu’ont pris Spinoza et Hegel.

De même, il est certain que, dans ces systèmes, la liberté ne pourra jamais trouver place. Car cela seul, qui résulte nécessaire-

1. Spinoza a bien essayé, il est vrai, après avoir défini la substance, de prouver à priori la réalité d’un être auquel cette définilion s'applique, et de faire ainsi . de cette définition de mot, une définition de chose. Mais sa preuve est sans valeur : on ne peut démontrer absolument à priori l’existence d’aucun être. — 11 y aurait pourtant une preuve de la vérité du système : c’est que dans toutes ses parties, il lût en parfait accord avec la réalité. Mais cette démonstration du système supposerait une connaissance de la réalité acquise par une autre méthode que celle du système.

MÉTHODE PIIILOSOIMIIQUE ment d’un principe admis en peut être tiré par déduction. Or la liberté est, par définition, une cause capable de produire des actions qui ne résultent pas nécessairement des phénomènes antécédents. Dans les systèmes construits par la mélbode déductive, point de solution de continuité; or toute action libre est dans la nature une solution de continuité La liberté est donc à priori exclue par l’emploi de cette méthode

IVécessité de la inéthode expérîniciitalc. — 11 faudra donc avoir recours à cette méthode moins hardie, mais plus sûre, qui débute par l’observation, qui des faits s’élève aux lois et des conséquences aux principes, qui va du connu à l’inconnu, du facile au difficile, suivant le précepte de Descartes. C’est-à-dire que, des diverses parties de la philosophie (psychologie, logique, morale, métaphysique), c’est la psychologie qu’on doit aborder la première. Autant la méthode précédente présentait de dangers et d’inconvénients, autant celle-ci offrira de sécurité et d’avantages.

ATautagesi de cette méthode : la psychologie doit précéder la métaphysique. — a) Une raison générale de commencer par la psychologie, c’est que, dans tout problème philosophique sur \3l nature même des choses, se trouve impliqué un problème de psychologie ; et celui-ci doit être résolu tout d’abord, car il donne la plupart du temps la solution de celui-là. En effet, comment connaissons - nous les choses quelles qu’elles soient? Comme nous ne pouvons pas sortir de nous pour passer dans les choses mêmes, il est clair que nous ne connaissons les choses que par les effets qu’elles produisent sur nous. Les choses agissant sur notre intelligence, elles produisent en nous des représentations, des idées * agissant sur notre sensibilité, elles provoquent en nous des sentiments II est naturel, il est nécessaire, d’étudier d’abord les effets produits en nous par les choses, avant d’essayer de déterminer la nature des choses mêmes. Par exemple, s’agit-il de faire une étude du beau? Cette étude se divisera en deux parties: la première pourra s,' psychologie du beau; on y étudiera les effets produits par le beau sur l’âme humaine, c’est-à-dire les jugements et les sentiments esthétiques. La deuxième partie SQVdiXdi métaphysique du beau; dans cette partie, en s’appuyant sur la nature, sur les caractères propres des jugements et des sentiments esthétiques, on essayera, en raisonnant de l’effet à la

ttABIER. — Psych. 2

PS\CHOLOGIE. — CHAPITRE II

cause, de déterminer ce que peut être en lui-même l’objet qui produit en nous ces jugements et ces sentiments, c’est-à-dire de déterminer la nature du beau. — S’agit-il du bien, même méthode à suivre: on fera d’sLhord une psychologie du bien, c’est-à-dire on cherchera quelles sont les idées et les sentiments que le bien suscite en nous, en agissant sur nos facultés ; on fera ce qu’on appelle une analyse de la conscience morale. Cette analyse servira ensuite de base à la métaphysique du bien, c’est-à-dire à la détermination de la nature du bien lui-même. Elle permettra, par exemple, d’exclure les morales qui confondent le bien avec le plaisir ou l’intérêt, s’il se trouve que le plaisir ni l’intérêt ne peuvent rendre compte des idées et des sentiments de la conscience morale.

b) L’étude de nous-mêmes est nécessaire à la métaphysique, non seulement parce qu’elle nous fait connaître les effets produits en nous par des réalités inaccessibles en elles-mêmes, mais encore parce qu’elle nous fournit les seuls éléments, les seuls matériaux avec lesquels nous puissions nous faire une conception de ces réalités. En effet, d’une part, il est admis que les choses qui sont hors de nous demeurent toujours hors de nous, et que nous ne les connaissons que par leurs effets en nous, c’est-à-dire par quelque chose qui n'est pas elles. D’autre part, il est certain que notre ima-. gination, si inventive qu’elle soit, ne saurait créer de toutes pièces une idée véritablement originale. Donc, si l’on suppose une fois écartée, comme mensongère, la représentation sensible que nous nous faisons des choses, — elle ne se compose en effet que de nos propres sensations, aliénées, projetées, et groupées en dehors de nous (ch. xxxii, § 3 et 4), — il ne restera que deux partis à prendre : ou bien renoncer à se faire une idée quelconque de ce que les choses sont, c’est-à-dire renoncer à toute métaphysique ; — ou bien demander à la psychologie quels sont les caractères essentiels du seul être que nous connaissions, à savoir notre être propre, pour concevoir ensuite, avec les réserves et les modifications nécessaires, tous les êtres sur le type de cet être-là. Forcément, toute conception métaphysique de la nature et de Dieu sera psychologique ou elle ne sera pas. La nature sera conçue sur le type du moi (c’est-à-dire comme un ensemble de forces), moins les attributs du moi qui ne semblent pas devoir lui appartenir : intelligence, liberté, etc. Dieu sera conçu sur le type du moi, moins les imperfections du moi, dont il est exempt. — La psychologie doit donc précéder la métaphysique (Cf. ch. t, § 3).

La p^^ychologie doit précédci* la logique et la morale — II est naturel aussi que la psychologie précède la logique et la morale. La logique abstraite ou théorique peut, il est vrai, se passer du secours de l’observation ; elle est donc indépendante de la psychologie. Il n’en est pas de même de la logique appliquée : par exemple, la théorie de l’erreur, la recherche des causes et des remèdes de nos erreurs, impliquent une connaissance approfondie des opérations de l’esprit, de l’imagination, des passions, et même de la volonté et de son action sur l’intelligence; la théorie des méthodes, c’est-à-dire des règles qu’il convient d’imposer à nos diverses facultés intellectuelles, suppose aussi la connaissance de ces facultés.

Quant à la morale, bien qu’elle soit essentiellement une science rationnelle, elle saurait encore moins se passer des lumières de la psychologie, a) Tout d’abord l’idée même d’une morale suppose l’existence d’un agent libre : c’est la psychologie qui agite le problème de la liberté. — b) L’idée d’une morale implique l’existence d’une loi de la liberté: c’est la psychologie qui, par l’analyse des idées et des sentiments de la conscience morale, fournit les éléments de démonstration de la réalité de cette loi. — c) Cette loi, c’est le bien, c’est la fin : or le bien, fin de notre activité, ne peut être conçu que comme l’idéal de notre propre nature. Le bien, c’est l’homme idéalisé. Or il faut connaître d’abord l’homme tel qu’il est, pour concevoir ce qu’il doit être, et ce que son essence comporte de perfection. — d) Enfin, lorsque la morale nous indique les moyens d’atteindre cette fin, c’est-à-dire nous dicte les devoirs par l’accomplissement desquels nous pouvons réaliser le devoir, la connaissance détaillée de notre nature est encore indispensable, puisque ce sont nos facultés, nos tendances, nos actions, toutes nos manières d’être et d’agir qu’il s’agit de soumettre à la règle du devoir.

Nécessité de faire appel à la déduction. — Telle est la méthode à suivre. Est-ce à dire que, servilement attaché à l’observation, et à l’induction ^ qui la suit, le philosophe doive s’interdire de recourir jamais aux procédés de la méthode opposée? La déduction, cette méthode si puissante qui engendre des sciences tout entières (par exemple la géométrie), ne sera-t-elle d’aucun usage au philosophe t Presque d’aucun, si l’on en croyait les fondateurs de l’Ecole écossaise et un certain nombre de philosophes

1. L’observation constate les laits; l’induction en dégage les lois.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE II

français qui semblent avoir peur du raisonnement. Comme le raisonnement a conduit beaucoup de philosophes aux abîmes, ils se tiennent, par réaction, en défiance contre le raisonnement. Mais l’abus ne doit pas empêcher l’usage. Il faut seulement régler l’usage pour prévenir l’abus. Si le raisonnement n’est pas précédé d’observations et d’analyses, si on l’appuie sur des principes hypothétiques, il est clair que plus on aura de force et de rigueur dans ses raisonnements, plus on courra risque de s’égarer. Rien de plus dangereux que la logique à outrance avec le faux pour point de départ. Le monomane en est la preuve. Mais une fois une vérité découverte, un principe dûment établi, il est parfaitement légitime d’en tirer par déduction toutes les conséquences. On peut même pousser alors le raisonnement aussi loin qu’on voudra ; car, la logique le démontre, toutes les conséquences d’un principe vrai, même les plus extrêmes et dernières conséquences, sont aussi vraies que le principe même qui les engendre. — Voici des cas où la déduction intervient en philosophie. En morale, une fois qu’on a par l’observation et l’induction déterminé la nature du bien, on déduit de la définition du bien ainsi obtenue tous les devoirs particuliers. En théodicée, l’observation et l’induction déterminent la nature de Dieu. De la nature de Dieu se déduit ensuite sa providence.

Ré!§iuiiié. — En résumé, c’est surtout à la philosophie qu’il faut appliquer ce que Bacon dit, en ces termes, de la science en général :

<1 Les philosophes, dit-il, qui se sont mêlés de traiter de la science, se partagent en deux classes : les empiriques et les dogmatiques. L’empirique, semblable à la fourmi, se contente d’amasser et de consommer ensuite ses provisions. Le dogmatique, pareil à l’araignée, ourdit des toiles dont la matière est extraite de sa propre substance, admirables par la délicatesse du travail, mais sans solidité ni usage. L’abeille garde le milieu : elle tire la matière première des fleurs et des jardins, puis, par un art qui lui est propre, elle la travaille et la digère. La vraie philosophie fait quelque chose de semblable. Et ainsi on peut tout espérer de l’étroite alliance entre l’expérience et la raison, dont le désolant divorce a jusqu’ici tout troublé dans les sciences i. »

1. On se trompe quand on dit que la vraie philosophie est une science de faits, si l’on n’ajoute que c’est aussi une science de raisonnement. Elle repose sur l’observation; mais elle n’a d’autres limites que celles de la raison elle-même... La philosophie abdique, elle renonce à sa fin, qui est l’intelligence et l’explication de toutes choses par l’emploi légitime de nos facultés, q>uand elle renonce a l’emploi illimité de la raison ; et, d’un autre côté, elle s’égare et égare la raison ellemême, quand elle l’emploie au hasard, au lieu de la mettre au service des faits scrupuleusement observés et classés rigoureusement. « (Cousin Frag. de phil contemp., 1856, p. 46.)

PSYCHOLOGIE

Page 1