‹ Leçons de philosophieChapitre 21 sur 130 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Après avoir étudié les phénomènes psychologiques à titre de faits de conscience, c’est-à-dire dans le caractère qui leur est commun à tous, il faut distinguer les diverses espèces de ces faits, et les étudier dans leurs caractères propres.

l^écessité de clînsseï* les fails psychologiques. —

€ L’homme, dit Montaigne, est un sujet merveilleusement ondoyant et divers. » Nos pensées, nos jugements, nos raisonnements, nos sensations, nos sentiments, nos inclinations, nos passions, nos résolutions, nos actions, tout cela forme un ensemble qui, au premier abord, par son infinie variété, décourage l’observateur. De même donc que le naturaliste réunit dans des groupes distincts, suivant leurs ressemblances et leurs différences, les êtres qu’il étudie, de même le psychologue doit introduire l’ordre et l’unité dans les phénomènes dont il s’occupe, et en faire une classification naturelle.

Écueils à éviter. — Deux écueils ici sont à éviter : multiplier à l’excès les divisions, ou en trop réduire le nombre ; une multiplicité arbitraire, ou une arbitraire unité. Quelques psychologues écossais ou français (Reid, Stewart, Jouffroy, Garnier) ne se sont pas assez gardés du premier. D’autres (Gondillac, par exemple, qui dérive toutes les fonctions psychologiques de la sensation) n’ont pas évité le second.

Trois classes de faits. — Les psychologues sont aujourd’hui à peu près d’accord pour reconnaître qu’il y a, ni plus ni moins, trois classes de faits et de fonctions psychologiques*: des faits représentatifs ou faits intellectuels; — des faits affectifs ou sensitifs; — et des faits volitifs ou de volonté. (Donner des exem-

1. Nous ne parlons pas ici des causes ou principes de ces faits ou de ces fonctions : à savoir les facultés. La question de l’existence des facultés, est, comme

pies : ciiercher ces trois ordres de phénomènes dans l’âme d’un enfant à qui l’on demande l’aveu d’une faute; en soi-même, quand on fait un travail quelconque, une lecture, un travail écrit, etc.).

«Viistîficalîoii de cette clasisîficatioii. — Pour justifier cette classification, deux questions à se poser : ne pèche-t-elle pas par défaufi ne pèche-t-elle pas par excès^.

1. Elle n'est pas incomplète : énumération des faits psycholog^iqnes. — Ne pèche-t-elle pas par défaut, c’est-à-dire tous les phénomènes psychologiques rentrent-ils dans l’un ou l’autre de ces groupes? — Il se produit en nous des sensations (couleur, saveur, odeur, etc.), des souvenirs, des images, des jugements, des raisonnements : tous ces faits sont sans doute très différents les uns des autres ; mais ils présentent tous ce même caractère fondamental d’offrir à la conscience la représentation de quelque chose, de nous faire apercevoir quelque chose, soit un objet (son, couleur), soit un rapport (grandeur, petitesse, différence), soit un rapport entre des rapports (une conséquence). Cette essence commune nous autorise à grouper tous ces phénomènes sous un même titre, celui de faits de représentation ou de pensée, ou de connaissance.

Tl se produit en nous des émotions diverses de plaisir et de douleur, des inclinations, tendances ou penchants de divers ordres, des passions et des sentiments d’espèces très différentes. Mais tous ces états sont marqués d’un caractère commun : dans tous, on aime ou l’on désire quelque chose dont la présence ou l’absence nous fait jouir ou souffrir. Cette essence commune nous autorise à les grouper sous le titre commun de faits affectifs ou faits de sensibilité.

Il se produit en nous des faits de résolution, détermination ou décision, qui peuvent avoir des objets très divers et même contraires ; mais l’essence de ces faits est toujours la même : elle consiste toujours à choisir entre plusieurs actes qui se présentent comme possibles. Les faits qui se caractérisent de la sorte sont des actes de volonté.

Tous les faits entrcutdans ces trois catég^ories. —

Mais ce dénombrement est-il complet? Quelques psychologues con-

celle de l’âme elle-mêrae, une question de métaphysique. Cette question trouvera sa place plus loin. D’ici là, si nous nous servons du mot faculté, ce sera simplement au sens empirique, pour désigner un ordre de phénomènes ou de fonctions. De même le mot âme doit signifier simplement pour nous, jusqu’à plus ample informé, l’ensemble de la vie psychologique.

RABIER. — Psych.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE VIII

sidèrent V activité comme une fonction spéciale. Mais la volonté, le désir ne sont-ils par des formes de l’activité? L’activité est donc de l’essence des diverses fonctions psychologiques, elle n’est pas une fonction distincte (ch. xiii).

Outre les trois fonctions reconnues plus haut, Jouffroy en admettait plusieurs autres : les penchants primitifs de la nature, les mouvements de locomotion, le langage. — Mais les penchants primitifs sont, comme le plaisir et la douleur, des faits de l’ordre affectif. Et l’on ne peut ni les rencontrer, ni les concevoir séparés du plaisir et de la douleur : on ne peut ni éprouver de la peine ou du plaisir sans haïr ou aimer, ni haïr ou aimer sans éprouver de la peine ou du plaisir. Le sens commun le reconnaît, et qualifie, par exemple, du nom de sentiment, aussi bien l’amour maternel, que les joies ou les douleurs inséparables de cet amour.

Les mouvements ne sont pas en eux-mêmes des faits psychologiques ; mais y a-t-il du moins une fonction psychologique spéciale du mouvement? Les avis sont partagés sur ce point : les uns rapportent cette fonction à la volonté, d’autres y voient une fonction spéciale. L’une et l’autre opinion semblent arbitraires. Le pouvoir moteur n’est pas une fonction de la volonté exclusivement, car tous les mouvements que nous exécutons ne sont point volontaires. D’autre part, il est inutile d’admettre une fonction psychologique spéciale du mouvement, car cette fonction nous n’en avons aucune conscience. — Le plus simple est de dire que, en vertu de l’union de l’âme et du corps, toutes les fonctions psychologiques ont pour conséquence possible certains mouvements. Ce n’est pas seulement la volonté, c’est la passion, c’est le plaisir ou la douleur qui peuvent mouvoir les membres ou le corps tout entier. La pensée elle-même est motrice : la simple perception d’un mot, ou même l’imagination intérieure d’un mot peut mettre en jeu l’organe vocal. La vue d’un bâillement provoque le bâillement. La pensée s’accompagne souvent de gestes qui tendent à la traduire et à la réaliser au dehors : par exemple, la pensée d’une lutte à soutenir, d’un effort à faire. Elle s’accompagne inévitablement d’un certain jeu de physionomie, etc. Le pouvoir moteur est donc inhérent à tous les phénomènes psychologiques.

Enfin la fonction du langage est une combinaison des fonctions déjà reconnues. Car, dans le langage, on peut distinguer le besoin ou désir de parler qui se rapporte à la sensibilité ; les pensées à

exprimer, et aussi les pensées des mots pour les exprimer, qu’il faut rapporter à l’intelligence ; et enfin les mouvements expressifs, qu’il faut attribuer soit à la volonté, soit à la pensée elle-même, soit, dans certains cas, à la sensibilité. S’il s’agit de l’invention même du langage, on montrera plus loin (ch. xliii) qu’il n’est pas besoin d’admettre une faculté spéciale pour l’expliquer.

§ Il

Page 1