CHAPITRE X
LA SENSATION (Suite)
IL n’y a pas lieu d’admettre plus de sept ESPÈCeS DE SENSATIONS
faut-il reconnaître d’autres espèces de sensations?
— Nous avons reconnu jusqu’à présent sept espèces de sensations, sept espèces de sensibles : l’odeur, la saveur, le son, la couleur, le chaud et le froid, l’attouchement, le plaisir et la douleur. Nous avons maintenant à nous poser deux questions : 1° Ces espèces sontelles les seules espèces primitives de la sensation, et n’y a-t-il pas lieu d’étendre notre liste? — 2° Ces espèces sont-elles toutes vraiment primitives, et n’y a-t-il pas lieu au contraire de réduire notre liste ? Cherchons d’abord si nous n’avons omis aucune espèce de sensation pouvant, au même titre que les précédentes, être comptée pour une espèce primitive.
SIeiisiations du sens TÎtal : réduction aux précédentes. — Il est des physiologistes et des psychologues qui font une classe à part, ou même, comme Gerdy, plusieurs classes, des sensations nommées ordinairement sensations organiques, ou du sens vital, ou de la sensibilité générale, telles que la faim, la soif, les sensations provoquées par les battements du cœur, par le travail de la digestion, par les accidents de la circulation, par la respiration, par la fatigue, par les maladies, etc. — A coup sûr, ces sensations sont réelles, leur nombre et leurs variétés sont infinis, leur importance dans notre existence est considérable. On peut dire même que leur rôle est le plus considérable ; car ce sont elles qui avertissent l’être vivant des états intérieurs de son organisme, des désordres qu’il doit réparer, des périls qu’il doit écarter, le tout sous peine de mort. Aussi voit-on que ces sensations ne font jamais entièrement défaut à l’homme, tant que la vie persiste, alors que chacune des autres espèces de sensations peut lui manquer (surdité, cécité, etc.); et que, hors de nous, dans la nature, elles appa-
ESPÈCES DE LA SENSATION
raissent avec la vie animale elle-même, dont elles sont la condition indispensable. — Mais tout cela accordé, il ne s’ensuit pas qu’il faille faire de ces sensations une espèce à part; car elles ne renferment, pour la représentation, aucun élément original, en dehors de ceux reconnus plus haut, et spécialement en dehors du chaud et du froid, de l’attouchement, du plaisir et de la douleur. Qu’on lise attentivement les descriptions des sensations de cet ordre dans les livres des médecins ou des psychologues ; qu’on analyse toutes celles qu’on peut éprouver soi-même : on n’y trouvera pas d’autre élément composant que ceux dont nous venons de parler. Séparés ou réunis, combinés en différentes proportions, ces trois éléments en sont la matière unique. Par conséquent les mots de sens vital, de sensations organiques^ de sensibilité générale sont des mots commodes pour grouper les sensations qui nous informent de l’état intérieur de nos organes, mais ils ne désignent pas une manière nouvelle de sentir qui s’ajouterait à celles que nous avons déjà reconnues.
Sensations^ muisciilaircs. — Ferons-nous un groupe à part des sensations musculaires? Entendons bien, d’abord, de quelles sensations il s’agit. Il ne s’agit pas des sensations que peut provoquer une forte pression, un massage opéré sur les muscles, un choc violent, bien que ces sensations puissent s’appeler aussi musculaires ; car, dans ces cas-là, ce n’est pas seulement la peau, ce sont les muscles qui sont intéressés et émeuvent la sensibilité. Les sensations musculaires sur lesquelles les psychologues contemporains ont appelé l’attention, sont celles qui accompagnent les mouvements spontanés ; ce sont les sensations qui suivent une impulsion motrice partie des centres.
Encore ici nous dirons : La réalité de ces sensations est incontestable, et ces sensations jouent un rôle important, qu’on a pourtant exagéré, dans la connaissance que nous acquérons du monde extérieur. Mais, pour le moment, nous avons seulement à nous demander si ces sensations se caractérisent par quelque chose de spécial et forment une espèce tout à fait originale.
Théories» diverses» sur leur origine. — Sur la manière dont ces sensations se produisent, les physiologistes sont loin d’être d’accord. Trois théories principales sur ce sujet : D’après les uns, les sensations dites musculaires naissent des froissements et tiraillements que la contraction des muscles produit sur les parties avoisinantes, comme la peau, les surfaces articulaires, les ligaments,
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les tendons. - - Pour d’autres, les sensations dont il s’agit sont à juste titre nommées musculaires^ parce qu’elles se produisent lorsque le muscle, changeant de forme par .’etfet de la contraction, exerce une pression sur les filets des nerfs sensitifs ou afférents^ qui ont en lui leur terminaison. Cette pression est transmise par un courant afférent au centre nerveux; de là la sensation musculaire. — Une troisième théorie admet que la sensation dite musculaire a son point de départ dans les centres nerveux eux-mêmes; qu’elle n’attend pas, pour se produire, la réaction du muscle sur le nerf afférent ou sensitif, mais qu’elle coïncide avec le courant efférent ou centrifuge de l’énergie motrice, avec la mise en jeu d’une certaine quantité de force nerveuse. C’est pourquoi on appelle souvent la sensation musculaire, sensation d' innervation, sensation de l’énergie motrice, sensation de force déployée
Rccliictioii aux précédeute!»i. — La question de l’origine de ces sensations reste obscure; mais de la possibilité même et de la durée de ces controverses on peut tirer, semble-t-il, une conséquence : si la sensation musculaire peut être attribuée aux tiraillements de la peau, à la contraction des muscles, au courant nerveux efférent, n’est-ce pas une preuve que cette sensation, qui accompagne le mouvement, ne diffère pas absolument, par sa qualité ou sa nature, des sensations que l’on peut produire par des tiraillements de la peau ou des pressions sur les muscles, en un mot ne diffère pas absolument des sensations désignées généralement sous le nom de sensations de V attouchement
Sentimeiit de l’effort : analyste de ce sientimeiit. — Les sensations musculaires nous conduisent au sens de l’effort. On parle souvent du sens de l’effort, de la sensation ou du sentiment de l’effort. Toute la psychologie de Maine de Biran est fondée sur le sentiment de l’effort. Qu’est-ce donc proprement que l’effort? Maine de Biran reconnaît que l’effort, tout à la fois, ressemble à la sensation et en diffère. Il en diffère en ce que, tandis que la sensation n’enveloppe en elle-même aucune dualité, et ne parle, pour ainsi dire, à la conscience, que d’elle-même, l’effort enveloppe une
1. On nomme afférents les nerfs qui apportent aux centres une impression venue du deliors, et efférents les nerfs qui transmettent au muscle une impulsion motrice partie des centres.
2. Voy. Rain, les Sens et l’Intelligence, tr. fr., p. 59, sqq; Ribot, Rev. phil., t. VIII, p. 371 : les Mouvements et leur importance psychologique.
3. Voy. Renouvier, Essais: Logique, t. I, p. 325, sqq.; voyez surtout les belles études de William James sur le Sens de l’effort {Crit. pliiL, 9® année, t. II).
ESPÈCES DE LA SENSATION
dualité et présente ensemble à la conscience le moi et le non-moi (la volonté et un mobile résistant) unis et opposés à la fois. Aussi est-ce au sentiment de l’effort que Maine de Biran demande la révélation du monde extérieur. — D’autre part cependant, d’après Maine de Biran, l’effort ressemble à la sensation en ce qu’il est comme elle quelque chose d’immédiat, de primitif, de donné. C’est par l’analyse que nous décomposons après coup le sentiment de l’effort et que nous distinguons les éléments qu’il enferme. Mais en fait, le sentiment de l’effort nous offre, dit-il, ses divers éléments unis ensemble dans une synthèse absolument primitive. — S’il en est ainsi, il faudra compter l’effort, sinon parmi les sensations proprement dites, du moins parmi les données primitives de la connaissance. — Mais il est aisé de voir que ce sentiment de l’elfort n’est pas quelque chose de primitif, de donné. Lorsque nous parlons d’effort, nous n’exprimons pas seulement ce que nous sentons, ce qui nous est donné, maisnous traduisons, commentons, expliquons ce que nous sentons, ce qui nous est immédiatement donné. Ce qu’on appelle effort est, à vrai dire, une idée complexe, où la sensation entre comme élément à côté d’éléments d’origine diverse. C’est une synthèse mentale que l’expérience ne donne pas toute faite, mais qui est opérée par l’esprit, consécutivement à l’expérience.
Les éléments de cette synthèse sont : 1° la conscience du désir ou du vouloir qui commande un mouvement; — 2° la conscience d’une sensation qui suit cet acte de désir ou de vouloir; — 3° l’idée d’une réalité externe, d’un terme résistant, distinct de la volonté et de la sensation ; — 4° la notion de causalité, notion par laquelle la sensation éprouvée est reliée d’une part à la volonté et d’autre part à cette réalité étrangère, la volonté étant conçue comme cause de la sensation par son énergie, la réalité étrangère étant conçue comme cause de la sensation par sa résistance. Voilà ce que l’analyse dégage de l’idée d’effort.
Origine des» éléments^ qu’il enferme : point d’élément seuisible original. — Or deux choses, dans ce tout complexe, sont immédiatement données : la conscience de l’acte volontaire et la conscience d’une sensation. Deux choses sont ajoutées par l’esprit à ces données : l’idée d’une réalité distincte de la volonté et l’idée de causalité L
Maintenant, cette sensation qui entre dans l’idée d’effort, quelle
1. Voy. ch. XXXI, la réfutation de la théorie de Maine de Biran sur l’origine de l’idée du monde extérieur.
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