CHAPITRE X
est-elle? C’est justement une de ces sensations appelées sensations musculaires dont nous avons déjà admis la réalité, sans pouvoir trouver en elles rien qui les distingue spécialement des sensations de rattouchement en général. Il n’y a donc pas lieu d’ajouter le sentiment de l’elîort aux sept espèces jusqu’ici reconnues de la sensation.
iSeiisaliou de résistance : rôle qn’on lui attribue.
— Après l’effort, on est naturellement conduit à parler de la résistance. La résistance est-elle une sensation ? On parle sans cesse de la sensation de résistance.
D’après M. Spencer {Princ. de psych., t. II, p. 230, 242), c’est de toutes les sensations la plus instructive :
« Cette sensation fait le fond de notre conception de l’univers matériel, car l’étendue n’est qu’une combinaison de résistances ; le mouvement, la généralisation d’un certain ordre de résistances ; la résistance enfin forme également la substance de notre conception de la force. » — « Ainsi matière, espace, mouvement, force, toutes nos idées fondamentales naissent, par généralisation et abstraction, de la résistance . »
AfliuSyse. — Voilà, à coup sûr, une sensation merveilleusement féconde. Malheureusement la résistance, non plus que l’effort, n’est pas une sensation. C’est encore une notion complexe où plusieurs éléments étrangers à la sensation sont surajoutés à la sensation, pour l’expliquer et l’interpréter. Dans l’idée de résistance, nous trouvons en effet l’idée de deux énergies distinctes et en conflit l’une avec l’autre : la nôtre d’abord; puis une énergie étrangère. Car qui dit résistance, dit force qui résiste et force à laquelle il est résisté. Otez l’un de ces deux termes, l’idée de résistance disparaît. Or l’idée de mon énergie propre ne m’est point donnée dans une sensation. Tout le monde, en effet, entend par sensation un état passif qui peut témoigner de notre passivité, non de notre activité (ch. xiii). L’idée d’une énergie étrangère, d’autre part, peut encore bien moins être donnée dans une sensation ; car une sensation est en moi, est un état du moi et ne peut pas envelopper une existence distincte. Il est contradictoire qu’une réalité, étrangère par hypothèse à la sensation, puisse être appréhendée dans la sensation elle-même.
Pas d’éléiiBcnt sensible original. — Ainsi les deux éléments essentiels de l’idée de résistance sont évidemment des éléments venus d’ailleurs que de la sensation. Ces deux éléments retranchés, qu’avons-nous comme reste? Tout simplement des sen-
ESPÈCES DE LA SENSATION
salions musculaires^ auxquelles s’ajoutent des sensations tactiles (par exemple, lorsque je pousse, en le touchant de la main, un corps pesant devant moi); — ou encore \q sentiment (T une suspension, d’un arrêt subit dans une série de sensations musculaires (par exemple, lorsqu’un obstacle insurmontable arrête tout à coup un mouvement commencé). Voilà l’unique élément seîisible de l’idée de résistance; tout le reste est d’un autre ordre. — Donc il est bien vrai que, si nous prenons la notion de résistance telle qu’elle existe aujourd’hui dans notre esprit, on pourra aisément, comme le veut M. Spencer, en tirer la conception tout entière d’un monde extérieur. Mais le problème est justementde s3i\oir comment nous sommes arrivés à une telle notion de la résistance. Car, à coup sûr, la résistance ainsi entendue n’est pas une donnée primitive de la sensation.
Partir de la résistance ainsi conçue pour expliquer la conception du monde extérieur, c’est résoudre le problème en prenant comme accordée la solution*. — La résistance ne peut donc être comptée parmi les espèces de la sensation.
Sensatiou de mouTeiiieiit. ImpossiliilUé d’une lelle senisation. — Enfin on parle des sensations de mouvement. On prend pour synonymes les expressions de sensations musculaires ou sensations d' innervation et sensations de mouvement.
Que faut-il en penser? — Que des sensations musculaires puissent devenir pour nous, dans le cours de l’expérience, l’indice ou le signe de mouvements accomplis, cela est certain; comme il est possible que certains sons ou certaines couleurs deviennent pour nous l’indice d’une certaine distance. Mais les sensations musculaires ou autres ne sauraient des sensations de mouvement; car la nature même du mouvement s’oppose à ce qu’il puisse être jamais appréhendé dans la sensation.
1. Voy. Destutt de Tracy, Éléments d’idéologie, ch. vu, vin; — Ravaisson, Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1840; — Renouvier, Critique philosophique, 1878, p. 20, sqq. « Il faut, dit M. Renouvier, admettre préalablement la passion et la volonté chez l’être que l’on veut être capable de sentir des tensions musculaires en qualité d’efforts auxquels s’opposent des résistances. Or, si la sensation ne peut s’interpréter comme sensation de résistance au’à ia condition qu’il y ait préalablement un sentiment de vouloir et un exercice de ce vouloir, il n’est pas possible que la sensation, comme simplement telle, soit la source d’où p/art le sentiment de la résistance, le sentiment de la force. La force est essentiellement dans le vouloir et la tendance qui s’associent à la sensation; mais, dans la sensation même, on ne nous fera jamais rien apercevoir qui puisse prendre le nom de résistance. Une impossibilité ou difficulté de faire aboutir une action déterminée ne constitue qu’une impossibilité ou difficulté, accompagnée de certaines impressions sensibles. Elle devient résistance parce qu’on s'efforce de la vaincre, et c’est en s'efforçant ainsi qu’on a le sentiment de l'effort, dont ensuite on trans- 1 orte l’idée à l’objet qui résiste. »
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE X
En effet, toute sensation se réalise dans le présent et ne réfléchit que le présent. Une sensation peut durer sans doute, mais elle n’a pas besoin de durer pour être; et quand elle dure, elle ne fait que se continuer ou se répéter, telle qu’elle était au premier instant, dans tous les instants consécutifs (par exemple, la sensation d’une note de musique prolongée). — Le mouvement, au contraire, n’est réalisé que par le moyen d’une certaine durée; il n’est jamais donné dans un instant quelconque de cette durée; il n’est jamais donné, disait Zénon, h TÔi vüv : car, dans un instant quelconque, le mobile n’est qu’en un lieu, et il ne suffit pas d’être en un lieu pour se mouvoir. Telle étant la nature du mouvement d’une part, et de la sensation d’autre part, il s’ensuit nécessairement que le mouvement ne peut jamais être saisi dans la sensation. La sensation est comme une photographie rigoureusement instantanée des choses, et il ne peut pas plus y avoir de mouvement représenté dans la sensation qu’il ne peut y en avoir dans ces photographies où l’on voit comme immobilisés les mobiles animés des mouvements les plus rapides (la photographie d’un cheval lancé au galop, d’un oiseau qui vole). Le mouvement ne peut donc être proprement senti, il ne peut être que conçu. Et il ne pourra l’être que par un être placé pour ainsi dire hors du temps, c’est-à-dire par un être capable de voir simultanément, ce qui semble contradictoire, la série des points occupés successivement par le mobile ; par un être capable d’avoir sous son regard, dans le présent même, et le présent et le passé. C’est justement le miracle que réalise la mémoire.
Conclusion. — Il n’y a pas lieu, on le voit, d’allonger la liste des sensations élémentaires. Il faut se demander maintenant s’il n’y aurait pas lieu de la réduire.