‹ Leçons de philosophieChapitre 30 sur 130 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS IMPOSSIBILITÉ DE RÉDUIRE LES SENSATIONS A L’UNITÉ

Peut>ou réduire les sensations à Punité? — Nous avons reconnu sept espèces de la sensation. Ces espèces sont-elles vraiment irréductibles? Plus d’un psychologue est d’un avis contraire, et pense que ces sept espèces peuvent rentrer les unes dans les autres et, finalement, se réduire à l’unité. On peut dire que la recherche de l’unité est le caractère dominant de la science à notre époque. Cet effort si manifeste dans les sciences physiques et naturelles, où il a obtenu de si beaux triomphes, est aussi hardi, sinon aussi heureux en psychologie.

Théorie de l^unité de compoisiiion de Tesprit. — Dans la réduction des phénomènes psychologiques à l’unité, on peut distinguer trois degrés ou stades successifs. On fait un premier pas, lorsqu’on réduit, comme Condillac et son école, tous les phénomènes psychologiques à la sensation ; lorsque dans tous les faits de conscience, intellectuels, sensitifs, volitifs, on ne voit que des sensations transformées. — Un second pas est accompli lorsque, dans chaque genre de sensation (son, couleur, odeur, etc.), les diverses espèces (odeur de rose, d’œillet, etc., blanc, bleu, vert, etc.) sont ramenées elles-mêmes à l’unité ; c’est-à-dire lorsque ces espèces de sensations, jugées distinctes par la conscience, sont réduites à une même sensation élémentaire, unique dans chaque genre, distincte d’un genre à l’autre, laquelle, en se combinant de diverses façons avec elle-même, donne naissance à ces espèces diverses de sensations (ainsi une même sensation d’odeur explique toutes les odeurs, un même son tous les sons, etc.). — Enfin un troisième pas sera fait, et la réduction à l’unité sera parfaite lorsque ces sensations génériques élémentaires seront elles-mêmes ramenées à une sensation unique 'pour tous les genres, élément vraiment primitif de l’esprit, lequel, n’ayant en lui-même aucune qualité déterminée

PSYCHOLOGIE. - CHAPITRE XI

et assignable, produit, en se composant et en se combinant avec lui-même, d’abord les sensations génériques (la sensation générique de son, la sensation générique de saveur, etc.), puis les diverses espèces de ces genres (son de flûte, de violon, etc., odeur de rose, de lis, etc.), puis tous les dérivés de ces genres et de ces espèces, c’est-à-dire, en un mot, l’universalité des phénomènes psychologiques. — En résumé, au premier temps de cette réduction, on a comme résidu, les sensations; au second temps, sept sensations génériques; au troisième temps, une sensation élémentaire. Nous n’avons à nous occuper actuellement que de la réduction du second et du troisième degré*.

E^Kpoisc de cette théorie. — Les arguments que l’on fait valoir sont de trois sortes. Tout d’abord, la démonstration est préparée par des analogies empruntées aux sciences du monde matériel.— En second lieu, la démonstration est faite, autant que faire se peut, par des inductions tirées de l’analyse des phénomènes psychologiques eux-mêmes. — Enfin la démonstration est confirmée par les facilités que donne cette hypothèse de l’unité de sensation, pour résoudre divers problèmes.

1. Arg^uaiients tirés des sciences physiques : A . Réduction des forces physiques à Tunité. — Deux arguments empruntés aux sciences physiques mettent d’abord sur la voie de l’hypothèse, et la rendent plausible et vraisemblable. — Le premier est tiré de la réduction de toutes les forces physiques au mouvement. Quoi de plus différent en apparence que le mouvement, le son, la lumière, la chaleur, etc.? Quel rapport y a-t-il entre le son d’une cloche, la coloration des fleurs, la chaleur du soleil, la chute d’une pierre? Aussi avait-on d’abord rapporté ces divers phénomènes à autant d’agents spéciaux et distincts. La grande découverte de la transformation des forces nous a appris que ces diverses forces ne sont en réalité qu’une seule et même force, et que tous ces phénomènes ne sont qu’un seul et môme phénomène: le mouvement. S’il en est ainsi, l’analogie ne fait-elle pas présumer que les phénomènes psychologiques doivent aussi se ramener à l’unité?

1. Pour la réfutation de la thèse qui réduit les opérations intellectuelles, jugement, formation des concepts, etc., à la sensation, voy. ch. xxi et suiv.

SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS

Ml

B. SyMtlicses chimiques. — Mais l’argument tiré de la formation des corps composés par les corps simples paraît encore plus topique.

« Un grand nombre de substances, qui semblent hétérogènes et simples, sont en réalité homogènes et composées, et l’analyse montre que beaucoup qui semblent sans rapports entre elles, en ont de très proches... De plus nous avons des raisons de soupçonner que les substances dites simples sont elles-mêmes composées et qu’il n’y a qu’une forme dernière de la matière d’où toutes les formes de plus en plus complexes sont sorties... Par là, nous concevons la possibilité que les états de conscience différents puissent être composés de simples unités d’états de conscience, et même d’unités essentiellement de la même espèce*. »

II. As^gumeiits tirés» de l'analyste psychologique : synthèses mentales ; deiiit lois. — Mais combien cette hypothèse de l’unité de composition de l’esprit humain deviendrait plus probable, si elle pouvait s’appuyer, non pas seulement sur des faits de l’ordre physique, mais sur des phénomènes psychologiques! Il faudrait trouver quelques cas de transformation des forces psychiques^ quelques cas de synthèse 7nentale : alors on aurait une base vraiment solide d’inférence pour affirmer l’unité de composition de l’esprit. L’étude de la sensation nous fait-elle constater quelque chose de pareil? — Non, rien de pareil, il est vrai, tant qu’on s’en tient à V observation par la conscience. Mais les physiciens et les physiologistes ont, à ce qu’on dit, par diverses expériences, décomposé les sensations. Le résultat de ces expériences peut être résumé en deux grandes lois qui, si elles sont dûment établies, n’ont pas moins d’importance pour la science du monde moral que les lois de Kepler pour la science du ciel : 1** une sensation indécomposable et simple pour la conscience peut, en réalité, être composée de sensations élémentaires, lesquelles peuvent être ellesmêmes fort composées. Les éléments composants sont quelquefois saisissables à la conscience; d’autres fois, quoique réels, ils échappent absolument à la conscience ; — 2® deux sensations qui apparaissent à la conscience comme des touts irréductibles entre eux, et de qualité absolument différente, peuvent différer en réalité uniquement par le nombre, la grandeur et l’ordre des éléments composants ; des différences de quantité dans les éléments deviennent ainsi, pour la conscience, dans la sensation totale, des différences de qualité.

1. Spencer, Principes de psychologie, tr. fr., t. I,p. 155-156; cf. Taine, l'Intel-^ hgence, t. 1, p. 202-203.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI

Voici quelques-uns des faits d’où ressort, dit-on, la première de ces lois :

Soit un son durant une seconde : ce son paraît simple à la conscience, pourtant il ne Test point. En effet, soit une roue de Savart à deux mille dents, faisant une révolution par seconde : si on lui ôte toutes ses dents, sauf deux contiguës, les deux chocs qu’elle donnera à chaque tour occuperont ensemble 1/1000 de seconde. Or ces deux chocs produisent un son appréciable. Donc la sensation totale produite par la roue pourvue de toutes ses dents, sensation qui dure une seconde, est formée par une série continue de mille sensations pareilles. Ces sensations peuvent encore être perceptibles à la conscience. Mais elles sont, comme on vient de le voir, formées elles-mêmes au moins de deux sensations élémentaires successives (puisqu’il y a deux chocs), lesquelles ne tombent pas isolément sous la conscience, et qui ont besoin pour être perceptibles de s’agglutiner deux à deux en un total. — De même un son musical aigu, produit par des vibrations très rapides, paraît un tout simple et continu. Pourtant ce son est formé de sensations élémentaires composantes : car si les vibrations deviennent de plus en plus lentes, la conscience finit par discerner ces sensations élémentaires qui semblent les pulsations du son. Nous les saisissons, par exemple, dans Vut donné par le tuyau d’orgue de trente-deux pieds. — Même résultat si on étudie les sensations de lumière. Ici, en aucun cas, nous ne saisissons les sensations élémentaires qui correspondent à chaque vibration du corps lumineux, l’éther ; car ces sensations sont infiniment trop rapides (451 billions par seconde, d’après Helmholtz, à l’endroit du spectre où elles sont les plus lentes). Mais nous savons par les expériences de Wheatstone qu’une lumière comme celle de l’étincelle électrique suffit pour produire une sensation sur la rétine, et cette lumière dure moins d’un millionième de seconde : ainsi une sensation de lumière qui dure une seconde est composée d’un million au moins de sensations successives qui tombent sous la conscience. Peut-être même suffit-il, comme pour le son, de deux vibrations successives de l’éther pour produire une sensation consciente. Et cette sensation ellemême doit être encore composée de deux sensations élémentaires que la conscience n’atteint pas (Taine, ihid., sqq.; cf. Spencer, ibid.).

Voici maintenant comment on essaye d’établir la seconde loi :

Qu’est-ce qui fait la différence d’un bruit ou d’un son musical? L’égalité ou l’inégalité des sensations élémentaires composantes. — Qu’estce qui rend le son musical plus ou moins aigu? La durée plus ou moins grande des sensations élémentaires. — Qu’est-ce qui fait la différence entre tel et tel timbre? L’addition à la sensation principale de tel ou tel groupe de sons moins intenses, mais dont l’acuité est multiple de la sienne. — Pareillement pour les sensations de la vue. Il y a trois sensations élémentaires de couleur : celle du rouge, du violet et probablement du vert. Or toutes les diflérences de couleur répondent

SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS

aux différents mélanges des trois couleurs fondamentales. En combinant suivant des proportions diverses ces trois éléments, on obtient d’abord les couleurs spectrales ; puis, en combinant celles-ci, toutes les couleurs de la nature (expérience delà roue aux sept couleurs, qui en tournant rapidement, donne la sensation de blanc, etc.). Cela étant, rien n’empêche de croire que les sensations élémentaires de couleur sont elles-mêmes des sensations composées (Taine, Spencer, ibid.).

En résumé : « Nous voyons, dit M. Taine {ibid.y 277), que les innombrables sensations que nous rapportons à un même sens, peuvent se ramener, pour chaque sens, à une sensation élémentaire. ï»

L’aualog^îe achève la réduction. — Voilà achevée la réduction que nous avons appelée réduction du second degré, — Mais s’il en est ainsi, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, alors que les deux principes dont on vient de parler nous donnent du mouvement pour aller plus loin?

« D’après les principes posés {ibid. y 278; cf. Spencer, ibid., 149-150), nous concevons que les sensations élémentaires des cinq sens peuvent être elles-mêmes des totaux composés des mêmes éléments... En ce cas, il n’y aurait qu’une sensation élémentaire capable de divers rythmes. »

Xatiire de la sensation élémentaire. — H y a plus : cet élément de conscience primordial, M. Spencer croit l’avoir saisi : c’est ce qu’il appelle le choc nerveux.

« L’effet produit par un craquement ou un bruit qui n’a pas de durée appréciable, n’est pas autre chose qu’un choc nerveux. Quoique nous distinguions un pareil choc nerveux comme appartenant à la classe des sons, cependant il ne diffère pas beaucoup de chocs nerveux d’une autre espèce. Une décharge électrique qui traverse le corps cause une sensation analogue à celle d’un bruit fort et soudain. Une forte impression lumineuse, comme un éclair, produit de même un choc ou tressaillement. » — « Il est probable donc que quelque chose du même ordre que ce que nous appelons le choc nerveux est la dernière unité de conscience (p. 152). T> — « La substance de l’âme est résoluble en chocs nerveux (p. 157). i>

SU. Confipmailoii: A. Parallélisme entre le physique et le moral. — En outre, pour confirmer ces manières de voir, MM. Taine et Spencer font valoir simultanément cette raison, que cette théorie établit un merveilleux parallélisme entre le physique et le moral.

« Au fond de tous les événements corporels, on découvre un événement infinitésimal, imperceptible aux sens, le mouvement, dont les degrés et les complications constituent le reste, phénomènes pliysiques, RABiER. — Psych. 8

tu

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XL

chimiques et physiologiques. — Au fond de tous les évènements moraux on devine un évènement infinitésimal, imperceptible à la conscience, dont les degrés et les complications constituent le reste, sensations, images et idées »

B. Accord avec la tbéorie de l’évolution. — Enfin M. Spencer allègue une dernière raison:

« Par là disparaît la difficulté de comprendre comment les nombreuses et diverses formes de sentiment sont sorties par évolution d’une sensibilité simple et primitive. ï» (Ibid.)

En effet, l’intelligence d’un Newton et l’intelligence d’un rotifère se composant en définitive d’un même et unique élément, le choc nerveux, la différence entre ces intelligences n’est que de degré et non de nature; et l’on conçoit alors qu’avec l’aide du temps, par simple évolution, le passage de l’une à l’autre ait pu s’accomplir.

Réstiimé. — Telle est la théorie. En résumé : de même qu’une certaine science de la nature croit pouvoir expliquer le monde à l’aide uniquement de l’atome physique, que l’on peut appeler iertm physique, puisque cet atome est considéré comme dénué en luimême de toute espèce de qualité, et qu’il n’est, en quelque sorte, que de l’espace durci; de même, une certaine science psychologique croit pouvoir expliquer l’esprit à l’aide de l’atome intellectuel que l’on peut appeler le rien psychologique, puisqu’on le considère aussi comme dénué en lui-même de toute espèce de qualité. Donc, avec deux riens indéfinissables, inqualifiables, irreprésentables on fait deux mondes, on fait le tout: c’est le triomphe de la méthode d’économie®.

§ Il

Critique des preuves accessoires : A. L’évolution est une hypothèse. — Parmi tous ces arguments, nous pouvons écarter tout d’abord les deux derniers, auxquels on ne songe pas apparemment à accorder la valeur de preuves véritables.

C’est d’abord l’accord qui existe entre cette théorie et la doctrine générale de l’évolution. Si toutes les intelligences, dit-on.

Page 1