‹ Leçons de philosophieChapitre 4 sur 130 · OBJET DE LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

OBJET DE LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE

Objet de la psychologie expérimentale. — La psychologie expérimentale est une science du même genre que les sciences physiques et naturelles, c’est-à-dire une science de faits. Pour qu’elle existe, il suffit donc qu’elle ait un ordre de faits à étudier. Mais elle est indépendante de toute recherche métaphysique sur le principe même de ces faits. Lors même que les faits spirituels n’auraient d’autre principe que l’organisme et, en particulier, que le cerveau, la psychologie expérimentale devrait encore exister comme science distincte. Seulement, dans ce cas, la psychologie rationnelle devrait être supprimée.

La question qui se pose ici est donc la suivante : Y a-t-il en nous, indépendamment des faits qui sont la matière des sciences reconnues de tout le monde, et en particulier de la physiologie, un ordre de faits distincts, pouvant donner lieu à une science distincte ?

Dîstiuction des» faits physiologiques et des faits psychologiques. — On l’a quelquefois contesté. Plus d’un savant a prétendu absorber la psychologie dans la physiologie. En effet, dit-on, la physiologie est l’étude des fonctions des organes : de la circulation, fonction du cœur et des autres vaisseaux sanguins;

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE III

de la respiration, fonction des poumons ; de la digestion, fonction de l’estomac, etc. Mais que sont la pensée, le sentiment, la volonté, sinon des fonctions du cerveau? Ldi psychologie, ou étude des fonctions du cerveau, n’est donc qu’un chapitre de la physiologie ou étude des fonctions de l’organisme en général.

Cette assimilation entre les faits spirituels ou fonctions de la vie morale, et les faits organiques ou fonctions de la vie physique est inexacte. Car entre ces deux ordres de fonctions ou de faits il existe à plusieurs égards une opposition radicale.

I. Oppoisitioii de nature : les uns sont, les autres ne sont pas des mouvements des organes. — Ces fonctions diffèrent d’abord par leur nature même. Les fonctions organiques sont purement et simplement des mouvements de l’organe et d’une matière sur laquelle il agit. La digestion, la circulation, sont complètement connues et définies, dès qu’on connaît les mouvements de l’estomac et de la matière digérée, les mouvements des vaisseaux sanguins et du sang. En dehors de ces mouvements, il ne reste plus rien à connaître (sinon d’autres mouvements des organes voisins, comme les nerfs, etc.), pour avoir la science complète de ces fonctions. — Considérons maintenant la pensée ou le sentiment. Sans doute la pensée a dans le cerveau quelques-unes de ses conditions. Nous dirons, si l’on y tient, toutes ses conditions, sauf à retirer plus tard, s’il y a lieu, cette concession. Toujours est-il que la pensée n’est pas une fonction du cerveau, au même sens que ce mot fonction avait tout à l’heure. Tout à l’heure fonction signifiait mouvement : la pensée est-elle un mouvement? Un matérialiste peut bien dire, avec quelque apparence de raison, la pensée est un effets une résultante des mouvements cérébraux. Mais il ne peut dire sans absurdité manifeste la pensée est un mouvement du cerveau. Soit en effet, un mouvement quel qu’il soit, rectiligne, curviligne, en spirale dextre ou sénestre : qu’est-ce que l’analyse la plus minutieuse peut saisir de commun entre ce mouvement et une pensée si humble, si pauvre qu’elle soit, fût-ce une simple sensation, comme la sensation d’amertume, ou la sensation du bleu? Un mouvement n’esi Jamais, en somme, que le transport d’un morceau de matière d’un lieu dans un autre : quel rapport de ressemblance y a-t-il entre ce fait et la conscience du bleu? Loin d’être identiques, ces deux faits sont aussi distincts que deux faits peuvent l’être ; et, comme dit M. Taine, « l’analyse, au lieu de combler l’intervalle qui les sépare, semble l’élargir à l’infini. »

Les uns sont, les antres ne sont pas inhérents anx organes. — Mais si la pensée n’est pas un mouvement, il n’est donc pas vrai qu’elle soit inhérente à l’organe cérébral, qu’elle soit cet organe même dans un certain état. — Il n’est pas vrai non plus, par conséquent, qu’une connaissance complète du cerveau en mouvement nous donnerait une connaissance complète de cette prétendue fonction. Loin de là, on peut supposer tous les mouvements du cerveau connus et définis aussi bien que ceux des planètes ou ceux d’une machine peuvent l’être, on n’aura pas encore l’idée, même la plus vague, de la prétendue fonction du cerveau, la pensée. La science absolue de ces mouvements, telle que Dieu lui-même peut la posséder, ne nous ferait pas même soupçonner, si nous ne le savions pas d’ailleurs, par la conscience, le simple fait de l’existence de la pensée. — C’est ainsi que, si l’animal éprouve certaines sensations d’une autre espèce que les nôtres, la science la plus parfaite de ce qui se passe dans son cerveau ne nous fera jamais connaître la nature de ces sensations. C’est ainsi encore que la science la plus parfaite des fonctions de l’appareil de l’ouïe, ou de l’appareil de la vue ne saurait donner au sourd, l’idée du son, à l’aveugle, l’idée de la couleur.

Par conséquent, que Ton dise que les mouvements du cerveau, phénomènes antécédents ou concomitants de la pensée, sont une fonction du cerveau, au même titre et dans le même sens que la digestion est une fonction de l’estomac, rien de plus juste. Mais prétendre que la ‘pensée elle-même, qui est radicalement distincte de tous ces mouvements, n’est, comme ces mouvements eux-mêmes qu’une fonction du cerveau, au même titre et dans le même sens que la digestion est une fonction de l’estomac, c’est désigner par un même mot deux rapports absolument différents.

Pai* suite, les uns peuvent se localisée et nou pas les autres. — Cette opposition absolue dénaturé entraîne deux autres différences entre les faits ou fonctions organiques et les faits ou fonctions psychologiques. Les faits organiques étant des mouvements de certaines masses matérielles, occupent dans le corps certaines places que l’on peut assigner. On peut donc les localiser : on localise la circulation du sang, la sécrétion de la bile, etc. — Au contraire, les faits psychologiques, n’étant pas inhérents à la matière même, n’ont aucune étendue; par suite ils ne sauraient occuper aucune portion de l’espace : ils ne sont, à parler rigoureusement, nulle part. — On parle, il est vrai, de la localisation dans l’encephale des

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE III

diverses ronctions psychologiques. Ainsi Broca alocalisé lafonction du langage dans la troisième circonvolution frontale de l’hémisphère gauche du cerveau. — Mais dans quel sens faut-il l’entendre? Ce qu’on a localisé, ou qui peut l’être, ca sont les actions physiologiques qui sont la condition des fonctions spirituelles, mais non ces fonctions spirituelles elles-mêmes. On peut scruter tant qu’on voudra les circonvolutions, on n’y rencontrera jamais la pensée d’un mot. Admettons qu’on y découvre quelque jour les mots imprimés comme ils peuvent l’être sur de la cire : qu’à de commun cette représentation matérielle du mot avec la conscience psychologique du mot? Le cerveau, d’après quelques savants, serait comme une sorte de magasin de clichés photographiques. Soit: mais, entre ces clichés et la pensée, la différence est tout aussi grande qu’entre les objets extérieurs eux-mêmes et la pensée. Il ne suffit pas que des phénomènes matériels aient lieu sous la boîte crânienne pour devenir pensée. — Donc tout ce qui est condition physique de la pensée et de la conscience peut se localiser; la pensée et la conscience ellesmêmes ne se localiseront jamais *.

Pai* suite eiBcoee, les uns peiiTeut se mesurer, non pas les autres. — En outre, les faits physiologiques étant des mouvements de la matière étendue, sont, par suite, en eux-mêmes et directement, mesurables, puisque l’étendue est chose qui se mesure. Ils commencent en un point, ils finissent en un autre point, dont la distance au premier peut être assignée. On peut mesurer les mouvements des bras qui gesticulent et des jambes qui marchent; on peut mesurer de même, avec plus ou moins de difficulté, les mouvements de la langue, du cœur, de l’estomac. On conçoit aussi qu’un être qui aurait des organes des sens assez subtils et des instruments assez précis, pourrait mesurer l’amplitude des vibrations cérébrales qui correspondent, par exemple, au sentiment amour ^ ou au sentiment haine. — Mais puisque les faits de conscience n’ont aucune étendue, et que l’étendue est la seule chose qui se mesure directement, les faits de conscience ne peuvent être directement mesurés. On ne connaît même pas jusqu’à présent le moyen de les mesurer indirectement, par quelque relation constante avec Tétendue, comme on mesure indirectement le poids par le mouvement de la balance, la chaleur parle mouvement delà colonne ther-

it Une objection pourrait se tirer du fait de la localisation des sensations. On focalise une douleur au bout du doigt. On verra plus loin que cette localisation n’est qu’un jeu illusoire de l’imagination tch. xxxii, g 2).

mométrique, le temps par le mouvement des astres. On a pu essayer, il est vrai, de mesurer leur durée et leur vitesse : admettons qu’on y ait réussi, bien que les méthodes adoptées soient sujettes à des réserves ; — ce n’est encore (^ue mesurer le temps durant lesquels ces faits s’accomplissent et non ces faits eux-mêmes ^

11. manière dîlTéreiiÉe dont ils sont connus. — Autre différence, conséquence de la première : les faits physiologiques qui sont des mouvements de masses étendues, sont connus par le moyen des sens. On étudie les fonctions de notre organisme comme celles des végétaux, avec les sens, aidés de divers instruments. Le toucher constate par le moyen du pouls la circulation du sang. On a pu voir, dans certains cas, grâce à une perforation de l’estomac, la digestion s’opérer dans cet organe. En pratiquant sur des chiens l’opération du trépan et en remplaçant la portion d’os enlevée par un verre de montre, on a pu observer quelques-unes des fonctions du cerveau, etc.

Mais les faits psychologiques n’ayant ni étendue, ni couleur, ni saveur, etc., échappent à toute perception sensible ^ nos sens fussentils aidés de tous les instruments qui en étendent la portée. Et peu importerait que, le cerveau étant démesurément agrandi, on pût y circuler comme dans un moulin, ou qu’étant devenu transparent comme du verre, notre regard pût le traverser de part en part. Nous n’y verrions pas plus de phénomènes psychologiques que nous n’en voyons dans un moulin ou dans une sphère de cristal. Et si nous supposons qu’il nous soit donné de sonder ainsi du regard le cerveau d’un homme plongé d’abord dans un sommeil sans rêve et qui tout à coup se mettrait à rêver, nous pourrions constater peutêtre, au moment oû le rêve surgit, une agitation plus grande des molécules, nous ne saurions rien du rêve lui-même.

Comment donc les faits de cet ordre sont-ils connus? Ils sont connus directement, immédiatement, portant en eux- mêmes la conscience qui les révèle à l’être qui en est le sujet.

De là une double conséquence : d’abord nous pouvons observer les phénomènes physiologiques aussi bien ou mieux chez les autres que chez nous ; mais jamais personne n’a perçu et ne percevra d’autres phénomènes psychologiques que les siens propres.

1, De nos jours, une nouvelle école de psychologues a tenté d’appliquer la mesure aux faits psychologiques eux-mêmes considérés dans leur quantité. Nous ne pouvons ici apprécier ces tentatives. Disons seulement que les procédés mis en usage n’approchent pas, même de très loin, de la rigueur de celui qui est seul admis pour la mesure de l’étendue, à savoir, la superposition.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE III

En second lieu, les phénomènes physiologiques peuvent être ^^norés, comme la circulation du sang, qui l’a été pendant tant de siècles, tandis que les phénomènes psychologiques, portant la conscience en eux-mêmes, sont 7iécessairement connus aussitôt qu’ils se produisento C’est pourquoi la physiologie fait tous les jours des découvertes; la psychologie n’en fait jamais. Elle ne peut que transformer en connaissance scientifique la connaissance plus ou moins vague et confuse que chacun possédait déjà.

111. Oppoisîtion de leurs fius. — La fin des fonctions physiologiques, c’est Ventretien de la vie, la conservation du corps. Lorsque tout marche régulièrement dans la machine corporelle, le but est atteint. — Les fonctions psychologiques ont sans doute aussi comme première fin, et la plus essentielle, la conservation du corps. Il faut bien que la vue se mette en quête des aliments, que le goût et l’odorat les discernent. Il faut bien que la mémoire nous rappelle les périls courus, et que la prévision nous en garantisse, etc. Le plus grand philosophe du monde doit s’inquiéter d’abord du boire et du manger. Mais qui pourrait soutenir que toutes les fonctions spirituelles, cette raison capable de connaître les lois éternelles des nombres et des figures, et de s’élever jusqu’à l’infini, cette imagination qui peut créer les chefs-d’œuvre de l’art, cette puissance d’aimer qui, éprise d’enthousiasme pour le vrai, le beau et le bien, peut inspirer tous les dévouements et tous les sacrifices, cette volonté enfin qui peut réaliser en nous ce qu’il y a de plus grand au monde, le bien moral, ne doivent se proposer d’autre but que de pourvoir aux nécessités du corps?

L’homme qui se serait oublié à ce point pourrait recevoir des leçons, même des peuplades les plus barbares, même des animaux. Le sauvage misérable, dès qu’il s’est péniblement affranchi de la tyrannie du besoin et qu’il a un moment à lui, se plaît au chant, à la danse, à l’ornementation, à la parure; c’est le premier bégaiement de l’art et le premier essai d’une vie supérieure. Chez les animaux £îux-mêmes, du moins chez les animaux supérieurs, certaines fonctions semblent se détacher de la vie purement corporelle. Quelques-uns se montrent sensibles à l’éclat des couleurs, à la douceur des sons. Il en est qui se plaisent à jouer entre eux, et qui exécutent, comme nos enfants, de véritables drames. Or le jeu c’est déjà l’annonce de l’atTranchissement et le prélude à la vie libre de l’esprit. € Malheur, a dit Schiller, à l’être qui ne joue pas et que le souci de sa conservation absorbe tout entier ! >

Quelles sont donc les vraies fins des fonctions psychologiques? C’est la connaissance, le bonheur, la vertu, la beauté; et même c’est tous ces biens dans leur perfection et leur plénitude, car rien d’imparfait et d’incomplet ne peut nous satisfaire. « L’homme, a dit Pascal, n’est produit que pour l’infinité. » — Qu’y a-t-il donc de commun entre de semblables fins et les fins limitées de la vie physiologique?

C’est surtout quand le terme de cette vie arrive qu’éclate cette différence. Les fonctions physiologiques s’arrêtent; cela nous paraît naturel et légitime. Leur rôle est joué, il n’y a rien en elles qui mérite une durée sans fin. Leur perpétuité aurait quelque chose de ridicule. Conçoit-on un être condamné à poursuivre d’existence en existence et de monde en monde une digestion éternelle? — Au contraire, les fonctions de la vie morale, étant susceptibles d’un progrès sans limites, nous semblent par là même avoir droit à une durée sans limites. Quand la mort survient, l’amour maternel n’a point épuisé ses tendresses, ni l’intelligence du savant ses découvertes, ni la vertu ses dévouements. Cette puissance de renouvellement semble appeler un avenir; et la mort nous paraîtrait sacrilège d’y toucher. — L’opposition entre ces deux ordres de fins est si profonde, qu’il se présente parfois dans la vie des circonstances où les fins morales exigent le sacrifice des fins matérielles, et où il faut donner sa vie pour être fidèle au devoir et pour ne pas trahir son âme. On appelle héros ou martyrs ceux qui savent faire ce sacrifice. Le vulgaire sauve sa vie en oubliant les vraies raisons d’être de la vie. C’est justement comme dit le poète : Propter vitam vivendi perdere causas.

CoiieliisioBi : distinction et rapports de la physiologie et de la psychologie. — Deux ordres de faits aussi distincts doivent être l’objet de deux sciences distinctes. La psychologie n’est donc point un chapitre de la physiologie: elle est une science à part et elle restera toujours une science à part; car la réduction à l’unité des phénomènes psychologiques et des phénomènes physiologiques, ou des procédés pour les connaître, ne sera jamais plus près d’être opérée qu’elle ne l’est actuellement.

Mais la distinction absolue et définitive de ces deux sciences n’implique point leur indépendance mutuelle. Quoique distinctes, la chimie et la biologie s’entr’aident souvent; ainsi la psychologie expérimentale et la physiologie sont appelées à se rendre des services réciproques. La liaison des deux espèces de phénomènes, en effet, n’est pas moins certaine que leur distinction. Les deux vies

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE IIl.

qui s’écoulent parallèlement en nous semblent communiquer par des canaux secrets qui les font se maintenir toujours au même niveau. C’est souvent dans la vie consciente que le physiologiste trouvera les causes des changements organiques (mouvements de locomotion, mouvements d’expression, certains cas de maladies, etc.). — C’est souvent dans la vie organique que le psychologue trouvera les raisons des phénomènes psychologiques (mémoire et maladie de la mémoire, perceptions des sens, passion, rêve, hallucination, folie, etc.).

Il y a plus : la possibilité d’agir à notre guise sur l’organisme permet, grâce à la liaison de la vie physique et de la vie psychologique, de se procurer à volonté des phénomènes psychologiques dans des conditions autres et plus instructives que les conditions normales, et d’appliquer ainsi à la psychologie la méthode la plus féconde pour la découverte des lois : rexpérimentation (Cf. ch.v,§2).

Remarque : vraie disitînctioii de la physiolog^ie et de la psrycliolo^ie. — Entrons un peu plus avant dans le sujet. A vrai dire, la difficulté n’est pas de trouver, comme on vient de le faire, un objet pour la psychologie ; mais bien plutôt de trouver un ohi^i pour la physiologie et pour toutes les sciences physiques. En effet, puisque aucune réalité externe n’est connue de nous, sinon par le moyen de nos sensations (ch. xxxi et xxxii), il n’y a pas, pour nous, à parler rigoureusement, de phénomènes physiques et physiologiques. Il n’y a, il ne peut y avoir que des phénomènes psychologiques. Quand l’astronome regarde une étoile dans sa lunette, ce qu’il perçoit ce n’est rien de plus que ses propres sensations; quand le physiologiste étudie les globules sanguins au microscope, ce qu’il perçoit ce n’est rien de plus que ses propres sensations. Toutes les sciences sont, à ce titre, des fragments de la psychologie, qui est la science universelle.

Quelle est donc la différence entre la psychologie et les sciences physiques? — La psychologie étudie les phénomènes psychologiques en eux-mêmes et pour eux-mêmes. D’où il suit d’abord qu’elle doit les étudier tous, aussi bien les simples sensations, effets des causes externes, que les opérations de la raison ou de la volonté; — et, en second lieu, que les lois qu’elle cherche sont bien des lois psy-

FAITS PHYSIOLOGIQUES ET FAITS PSYCHOLOGIQUES 2a

chologiques (par exemple, cette loi que rattention donnée à la perception en rend le souvenir plus durable).

La physique, au contraire, considère les phénomènes psychologiques à titre d’effets et, par suite, de signes du monde extérieur. Et c’est ce monde extérieur qu’elle cherche à connaître à travers ces phénomènes et par le moyen de ces phénomènes. D’où il suit, en premier lieu, que la physique néglige les phénomènes psychologiques qui ne sont pas l’effet direct des causes extérieures (par exemple les opérations du raisonnement), et ne s’attache qu’aux sensations comme moyens de son étude; — et, en second lieu, que les lois qu’elle cherche, bien qu’énoncées en termes de sensations (il n’en peut-être autrement), ne sont pas des lois psychologiques, mais bien des lois physiques traduites en termes psychologiques.

Vraie nature des lois physiques. — Soit cette loi : l’eau portée à 100 degrés entre en ébullition. Tous les termes de cette loi soni psychologiques, car il est impossible de se représenter l’eau, sa température, le phénomène de l’ébullition, autrement que par des sensations ou des images de sensations. Pourtant cette loi n’est ^oïwt une loi de phénomènes psychologiques ; car les phénomènes psychologiques dont elle énonce le rapport ne sont pas, en tant que tels, nécessairement liés. Il n’y a, en effet, au moment où la température de l’eau atteint les 100 degrés, qu’à détourner la tête ou qu’à fermer les yeux, et les phénomènes psychologiques qui sont pour nous l’ébullition, ne se produiront pas. Prise comme loi psychologique, c’est-à-dire comme énonçant un rapport nécessaire entre les phénomènes psychologiques qui y entrent comme termes, cette loi serait donc fausse.

Considérons au contraire cette loi comme la traduction ou Vexpression en termes psychologiques d'une loi physique, il vient: il peut se produire drans le monde physique un ensemble de phénomènes externes donnant lieu en moi à cet ensemble de sensations que j’appelle : de Veau portée à la température de 100 degrés; or chaque fois que cet ensemble de phénomènes est réalisé, un autre phénomène externe a lieu, qui se traduit en moi par cet ensemble de sensations que j’appelle : ébullition de Veau. — Cette loi est juste, car lors même que, après avoir eu la sensation de l’eau portée jusqu’à 100 degrés, je détournerais la tête et empêcherais la sensation de l’ébullition d’avoir lieu, le phénomène physique inconnu qui peut donner lieu à l’apparence psychologique de l’ébullition, ne

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE III

s’eii produirait pas moins ; et cette apparence psychologique, si elle n’avait lieu en réalité, aurait été du moins possible.

Il n’y a pas de loi physique qui ne doive s’entendre de la sorte. On peut dire : les lois physiques énoncent des rapports constamment possibles entre des groupes de sensations (s’il y a sensation de tonnerre, la sensation d’éclair était possible ; s’il y a sensation de son, la sensation de vibration de l’air était possible pour un témoin qui aurait un toucher ou une vue assez subtils, etc.); et ces rapports constamment possibles ne sont tels, que parce qu’ils sont l’expression en nous de rapports constamment m/s entre les choses (lasensation d’éclair est toujours possible avant la sensation du tonnerre, parce que le phénomène extérieur qui produit en nous l’éclair, est toujours réel avant celui qui produit en nous le tonnerre).

Objet des sciences physiques. — Si nous supposons un spectateur universel du monde, voyant tout, entendant tout, auquel rien ne puisse échapper, toutes les lois du monde auront toujours leur expression réelle, et non pas seulement possible, dans sa conscience. Or la science physique n’a pas d’autre objet que d’essayer, à force d’observations, d’expériences, en s’aidant de toutes sortes d’instruments qui rendent visible ce qui ne l’était pas, de construire cette conscience universelle et idéale. La vue directe de la réalité lui étant interdite, elle essaye de se représenter la projection de cette réalité dans une conscience indéfiniment agrandie, au point de devenir adéquate à l’univers.

Telle est la vraie distinction à faire entre la psychologie et toutes les sciences physiques.

Page 1