Taine, ibid., p. 279; Spencer, ibid., p
2. Pourtant le matérialisme va plus loin encore en identifiant l’atome physique et l’atome psychologique, le mouvement élémentaire et le fait de conscience élémentaire. il le fait d’ailleurs en s’appuyant sur des arguments du même genre, et surtout sur la réduction des forces physiques a l’unité.
SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS
depuis la plus basse jusqu’à la plus haute, sont faites d’un même élément plus ou moins répété et diversement intégré, on comprend mieux comment toutes ces intelligences ont pu, dans le cours des siècles, dériver les unes des autres. — Cela est vrai ; mais la théorie de révolution n’est, jusqu’à nouvel ordre, qu’une hypothèse, et la plus discutée des hypothèses. Demander à cette hypothèse de conférer la moindre autorité à une autre hypothèse, parce que celle-ci se trouve d’accord avec elle, c’est vouloir démontrer obscurum pet obscurius,
B. Le parallélisme imaginé est peut-être imaginaire. — On fait valoir ensuite le parallélisme qui existe, suivant cette manière de comprendre les faits psychologiques, entre le physique et le moral. « Dans l’ordre physique un fait unique, la pulsation nerveuse; dans l’ordre psychologique un fait unique, le choc mental; et la répétition rapide des mouvements moléculaires correspond, terme à terme, à une répétition également rapide des chocs mentaux. » — A quoi il faut répondre : parce que les choses vous semblent bien arrangées de cette façon, ce n’est pas une preuve qu’elles doivent être et puissent être arrangées de cette façon. Ce qui nous semble le mieux ordonné et le plus symétrique n’est pas toujours ce que réalise la nature; et l’on peut dire des philosophes plus encore que des écrivains qu’ils font souvent « de fausses fenêtres pour la symétrie ». Dans le cas présent, il se pourrait fort bien que, à des excitants physiologiques toujours identiques dans leur nature, mais variant par le nombre, la grandeur ou l’ordre, correspondissent des événements psychologiques spécifiquement distincts. Il se pourrait très bien aussi que, à chaque excitant physiologique, ne correspondît pas nécessairement un événement psychologique, et qu’il fallût une certaine somme, un certain nombre de ces excitants physiologiques, de ces pulsations nerveuses, pour un seul et unique événement psychologique.
§ III
Critique des arguments empruntés aux seieiiees.
— Arrivons aux arguments plus sérieux, ou qui peuvent du moins paraître tels, et sont plus susceptibles de faire illusion.
A. Illusions au sujet de la réduction des forces physiques à Tunité. — Ce sont d’abord les arguments que l’on emprunte à la science du monde physique. La loi de trans-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI
formation des forces a permis d’identifier des phénomènes qu’on avait crus jusqu’alors spécifiquement distincts, comme le rayonnement du soleil, la contraction d’un muscle, la coloration des plantes. — Certes, si la science consiste essentiellement dans l’identification, dans la réduction de la multiplicité à l’unité, la transformation des forces peut être dite, à juste titre, la plus grande conquête de la science. Pourtant, ce n’est pas une raison pour perdre tout sang-froid en présence de cette découverte, et pour transformer les merveilles de la science en miracles antiscientifiques et absurdes. Or c’est justement ce qu’on fait chaque fois qu’on s’appuie sur cette découverte pour affirmer la possibilité, quelques-uns croient pouvoir dire déjà la réalité C de la réduction des phénomènes psychologiques à l’unité^. Cette affirmation implique, en effet, qu’on prend à la lettre les mots réduction des forces physiques à V unité, transformation des forces physiques. 11 y a là une illusion d’optique, un vrai cas de vertige mental dont il est aisé de comprendre la nature et l’origine^.
Voici ce qui se passe : lorsqu’on parle de réduction des forces physiques à Vunité, on commence par revenir par la pensée à la conception ancienne ou anté-scientifique des forces de la nature; c’est-à-dire qu’on se figure un instant la chaleur, l’électricité, etc., comme autant de forces spéciales, différant spécifiquement entre elles, ainsi que diffèrent entre eux les états de conscience provoqués en nous par leur action. Ou plutôt, on prend ces états de conscience eux-mêmes comme images des forces de la nature. On se laisse aller un instant à croire ce qu’on croyait jadis, ce que le vulgaire croit toujours, à savoir: que ces forces sont justement ce qu'elles nous apparaissent. Et alors, lorsqu’on en vient aux découvertes modernes qui nous apprennent que toutes ces forces ne sont qu’une même force, il semble bien que la science ait fait évanouir des différences réelles et réduit véritablement des forces distinctes à l’unité. Voilà l’illusion : elle consiste, en somme, à faire se suc-
1. Mantegaza, De la transformation des forces psychiques {Rev. philos., mars 1878).
2. Ou encore pour affirmer la réduction des phénomènes psjchologiques au mouvement; car cette découverte est aujourd’hui exploitée en plusieurs sens, et sert également d’argument, soit aux sensualistes qui réduisent la pensée à la sensation, «t la sensation même à l’unité de sensation; soit aux matérialistes qui réduisent la pensée au mouvement.
3. M. Spencer lui-même, après avoir affirmé la différence absolue de la pensée et du mouvement, se laisse aller ailleurs à affirmer la possibilité de l’identification de la pensée et du mouvement, sous prétexte que la lumière et la chaleur ont été identiiiées au mouvement.
SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS
céder dans son esprit la conception vulgaire et la conception scientifique des forces de la nature, en les considérant l'une et l'autre comme des images de la réalité, des équivalents de la réalité, et cela, alors même que toute valeur objective a été ôtée à la première de ces conceptions par la seconde.
Vrai siens de cette découverte. — Voici maintenant, en réalité, quelle a été Tœuvre de la science. La science n’a rien changé aux choses elles-mêmes, car la science ne touche point aux choses; la science ne peut ni créer ni supprimer des différences réelles. Si des choses sont unes, la science ne les fera pas être plusieurs; si des différences existent entre des choses, toute la science du monde ne fera point que ces différences n’existent pas. La science modifie seulement les représentations que nous nous faisons des choses; et, tantôt multipliant^, tantôt réduisant^, au contraire, nos conceptions des choses, elle corrige notre ignorance, dissipe nos illusions, et met ainsi notre conception d’accord avec la réalité qui, en elle-même, connue ou inconnue, demeure toujours ce qu’elle est, une si elle était une, multiple si elle était multiple. — Ainsi, ce que les forces physiques sont après les découvertes de la science, elles l’étaient avant, elles l’ont été et le seront toujours, savoir : des modes variés du mouvement. Seulement, avant ces découvertes, nous nous imaginions ces forces comme objectivement semblables à leurs effets subjectifs, c’est-à-dire par conséquent comme spécifiquement distinctes. C’est cette conception que la science a détruite, c’est cette illusion qu’elle a dissipée. La grande découverte de la science a été de saisir ces forces extérieures qui s’étaient toujours dérobées; et en les saisissant, elle a découvert qu’elles ne diffèrent point les unes des autres, et qu’une seule et même réalité, le mouvement, agissant sur nous dans des conditions diverses, produit des états de conscience spécifiquement distincts. Ainsi parfois, lorsque plusieurs crimes ont été commis, on croit avoir affaire à une bande de malfaiteurs, et voici qu’en mettant la main sur le vrai coupable, on reconnaît qu’il est à lui seul l’auteur de tous ces méfaits.
Par conséquent, la science n’a nullement supprimé des différences réelles, mais seulement des différences imaginées. Elle a réduit les
1. Par exemple, lorsqu’on découvre qu’il y a deux gaz dans l’air, ou qu’il y a des cygnes noirs.
2. Par exemple, lorsqu’on démontre que telle comète, qu’on croyait nouvelle, a été déjà aperçue et cataloguée.
fis
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI
unes aux autres, non pas, comme on le dit pour abréger, les forces de la nature, mais nos conceptions des forces de la nature; elle a banni, non pas de l’univers, mais de notre imagination, un certain nombre de fantômes ou idoles, comme eût dit Bacon; la science, en un mot, a fait l’unité, non pas dans le monde, mais dans notre esprit.
Par suite, cela nous indique dans quel sens il ne faut pas prendre et dans quel sens il faut prendre cette autre expression de transformation des forces de la nature. 11 y aurait transformation véritable si la chaleur étant en elle^même ce que nous la sentons, elle se transformait en lumière, la lumière étant en elle-mêm,e ce que nous la sentons. Et c’est là ce qu’on s’imagine encore volontiers, même après que la science nous a enseigné qu’il n’en est rien. Mais puisque la chaleur, la lumière, etc., ne sont objectivement qu’une seule et même chose, du mouvement, quand l’une de ces forces devient l’autre, que se passe-t-il? A vrai dire, rien ne se transforme: il y a du mouvement qui demeure ce qu’il était, du mouvement, et qui change seulement dans ses modes et dans ses degrés. Si bien que cette loi de transformation des forces serait bien mieux nommée loi de non-transformation des forces, puisqu’elle nous apprend que, dans la nature, rien, à vrai dire, ne se transforme ; que tout demeure constant à soi ; que les changements en apparence les plus considérables dans les phénomènes, ne sont au fond que des modifications d’aspect et d’allure, comme il arrive lorsqu’un même acteur, changeant seulement de costume, vient jouer successivement différents personnages sur la scène.
Taiiité des conclusions qu’on en tire. — Ces illusions étant dissipées, et les découvertes de la science étant interprétées comme elles doivent l’être, on doit voir maintenant si ces découvertes peuvent fournir une base quelconque d’inférence pour affirmer la réduction des sensations à l’unité et la transformation des sensations. Il est clair que les deux cas assimilés diffèrent du tout au tout. En effet, de quels objets s’agit-il ici ? Des sensations mêmes, c’est-à-dire de choses qui, par rapport aux objets extérieurs, peuvent bien s’appeler apparences, mais qui, en ellesmêmes, sont réalités, les plus certaines des réalités. Voici donc deux sensations : par exemple, la sensation de lumière et la sensation de chaleur; ces deux sensations sont réelles, puisqu’elles sont senties; la différence entre elles est réelle, elle est même, pourrait-on dire, absolue, puisqu’elle est sentie comme telle. Cela étant,
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inférer de la réduction à l’unité des forces physiques (celles, par exemple, appelées lumière et chaleur) que ces deux sensations pourraient être réduites à l’unité, c’est croire que, des différences imaginées entre des agents ignorés et supposés ayant été reconnues imaginaires, il s’ensuit que des différences réelles, entre deux termes réels, peuvent être des différences imaginaires. C’est à peu près comme si, du fait d’avoir prouvé, je suppose, que Sénèque le philosophe et Sénèque le tragique ne font qu’un, on concluait que vous et moi nous ne faisons qu’un.
Et de même, s’appuyer sur la loi de transformation des forces, en vertu de laquelle la lumière, par exemple, se transforme en chaleur, pour affirmer la transformation possible de la sensation de lumière en sensation de chaleur, c’est s’appuyer sur une loi qui prouve qu’aucune transformation véritable ne se réalise dans la nature pour affirmer une transformation véritable et absolue dans la nature, exactement comme si quelqu’un s’autorisait du principe si mal nommé de contradiction^ , et que Hamilton appelle justement principe de non-contradiction, pour commettre les plus énormes contradictions.
B. Illusion au sujet des synthèses eliiiuiqiies. —
Passons à l’argument tiré de la synthèse chimique : a) La synthèse chimique prouve, dit-on, en premier lieu, que ce qui paraît simple, comme l’eau, l’acide sulfurique, est en réalité composé. D’où on infère qu’une sensation, en apparence simple, peut être en réalité composée — La même illusion que tout à l’heure se produit ici de la même façon. On se représente d’abord le corps (l’eau) tel qu’il apparaît aux sens, tel que tout le monde le voit, c’est-à-dire comme une chose simple, et l’on considère un instant cette représentation comme équivalente à la réalité; puis on remplace cette représentation sensible par la conception scientifique du même corps, qui nous le représente comme composé ; de la sorte il semble que c’est le corps lui-même qui, ayant possédé d’abord la simplicité, enferme maintenant la multiplicité; il semble que ce soit à cela même qui était simple que la multiplicité a été attribuée. — Il n’^en est rien; c’est dans notre représentation sensible seulement qu’était la simplicité et qu’elle demeure encore maintenant; et c’est dans le
1. C’est un principe rationnel qui défend à la pensée d’affirmer d’un objet deux choses contradictoires (ch. xxvn).
2. Voy. dans Leibniz un argument du même genre {JSouv. Ess., liv. II, chap. i,
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI
corps hii-même qu’est et qu’était de tout temps, sans que nous le sachions, la multiplicité. — Multiplicité et simplicité n’ont donc pas été successivement attribuées ici à un 7nême terme, mais à deux termes absolument distincts, séparés, indépendants, pouvant exister l’un sans l’autre : la représentation et V objet. Voilà tout ce que nous apprend la science.
Or maintenant peut-on conclure de là qu’une sensation qui paraît simple et où la conscience ne saisit aucune multiplicité, peut être composée en réalité? Pas le moins du monde, parce qu’il y a une différence absolue entre les deux cas. Dans le premier, la multiplicité est trouvée, non dans ce qui était donné comme simple, à savoir la représentation sensible du corps, laquelle reste toujours simple, mais bien dans le corps extérieur où la simplicité n’a jamais été. Tandis que, dans le second cas, c’est dans un seul et même terme, l’état de conscience, la sensation, qu’existe la simplicité par hypothèse, et qu’on prétend cependant trouver la multiplicité.
Autre illusion au sujet des synthèses chimiques. — b) Voyons si la seconde inférence tirée de la synthèse chi'mique est mieux fondée. — « D’un petit nombre d’éléments, diversement combinés, peuvent résulter de nombreuses substances très différentes les unes des autres et de leurs éléments; donc, d’éléments de conscience de même espèce, mais diversement combinés, peuvent, dit-on, résulter des états de conscience spécifiquement distincts les uns des autres et de leurs éléments.» — Comme la précédente, cette inférence repose sur une fausse interprétation des découvertes scientifiques; et, comme la précédente, cette inférence n’a plus de fondement dès qu’une interprétation correcte remplace l’interprétation erronée et illusoire.
En effet, l’hydrogène et l’oxygène, dit-on, en se combinant, donnent naissance à un corps, l’eau, qui diffère absolument par ses qualités des deux éléments composants. — Oui, il y a différence de qualité, et même une différence absolue, si l’on considère les apparences sensibles des composants d’une part et du composé de l’autre, c’est-à-dire si au lieu de considérer les choses mêmes, on considère nos sensations. Mais la science elle-même ne nous a-t-elle pas appris que ce n’est point par nos sensations que nous devons juger des choses? Notre œil et notre main nous trompent et nous révèlent notre nature propre plutôt que celles des objets*; et le rôle
1. Voy Métaphijiique, le chapitre sur la Nature du monde extérieur.
SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS
de la science consiste, si l’on peut dire, à remplacer l’œil de la tête, l’œil que nous a donné la nature, lequel est semblable à une lentille non achromatique ou inégalement réfringente, par un œil parfaitement neutre, «spectateur impartial », qui reçoive, sans les dévier et les altérer, les rayons qui viennent des choses. Or, les choses étant considérées avec cet œil que nous donne la science, que voyons-nous? Les différences de qualité entre composants et composés s’évanouissent, pour se réduire à ce qu’elles sont en réalité : des différences de nombre, de grandeur, d’ordre, c’est-à-dire de quantité. Entre le liquide eau, et les gaz hydrogène et oxygène, il n’y a, pour la science, qu’une différence dans la position des atomes et dans l’étendue ou la direction de leurs mouvements. Vue de l’œil de la science, la molécule d’acide sulfurique est, suivant l’expression d’Ampère, un petit système planétaire où sont rangés dans un ordre déterminé et se meuvent dans un rythme déterminé un atome de soufre et trois atomes d’oxygène. Et, dans cette combinaison, aucun de ces atomes n’a perdu une des qualités qu’il avait avant, aucun n’a revêtu une qualité nouvelle L
Ainsi les différents corps composés sont pour l’œil de la tête des nébuleuses d’apparences distinctes; vues de l’œil de la science, ces nébuleuses se résolvent comme les nébuleuses célestes, en constellations, où l’on retrouve tels quels et sans changement aucun tous les éléments composants. Il y a plus : pour nous permettre de résoudre ainsi ces nébuleuses terrestres, notre œil même, l’œil de la tête, tel qu’il est constitué actuellement, serait suffisant, si seulement il était doué d’un pouvoir de grossissement convenable Et, de même que s’évanouissent, vus au microscope, le velouté de la fleur et l’éclat de l’aile du papillon, pour faire place à une surface rugueuse et à une poussière terne, de même, devant notre œil grossissant, s’évanouirait cette riche diversité de qualités qui est la parure de la nature. Le monde serait pour ainsi dire dépouillé de ses qualités, et nous ne verrions plus que des atomes accomplissant dans le vide uniforme leurs monotones évolutions.
C’est donc en nous et par leur action sur nous que les choses se spécifient. C’est dans la conscience et non dans la nature que les
1. « Quels que soient les systèmes et les combinaisons où elles entrent et d’où elles sortent, les molécules dont ces systèmes sont construits restent éternellement neuves et sans défaut. Pierres angulaires de l’univers matériel, elles demeurent aujourd’hui, comme dans le passé le plus reculé, parfaites en nombre, en mesure et en poids, elles gardent à jamais les ineflhiçables propriétés qui sont incrustées en elles. » (Clerk Maxwell, Rev. scieniif., t. XII, p. 367.)
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI
composés se distinguent des composants; c’est la conscience qui est la créatrice des qualités; c’est elle qui rompt l’insipide monotonie des choses, et qui, par une magie naturelle, leur communique la variété et la beauté. C’est elle la grande fée par qui s’accomplissent toutes les métamorphoses; c’est elle qui, d’un certain nombre d’atomes d’hydrogène et d’oxygène fait une goutte de rosée, et d’un certain nombre de gouttes de rosée fait un arc-en-ciel*.
Vauité deis concluisious qu’on eu tire. — Les illusions auxquelles donne lieu la synthèse chimique étant ainsi dissipées, l’inférence qu’on en tirait au sujet des sensations tombe à plat comme les précédentes. La différence de nature entre l’eau et ses composants n'existe pas dans les choses comme elle apparaît en nous dans les sensations que nous en avons; mais la différence de nature entre la sensation d’odeur et celle de son existe dans les choses, comme elle apparaît dans les sensations, puisque les choses dont il s’agit ici, ce sont ces apparences, ces sensations ellesmêmes. Les deux cas, loin d’être analogues, sont opposés, il n’y a donc rien à conclure de l’un à l’autre.
Telle est, en résumé, la valeur des arguments empruntés à la science de la nature. Il n’y a qu’un mot à dire pour écarter ces arguments : les phénomènes invoqués n’existent pas. Ni la physique ne connaît de transformation de forces, ni la chimie ne connaît de transmutation de substances. C’est dans la mythologie et dans les mystères que l’on admet des métamorphoses et des transsubstantiations; la science n’en connaît pas. Et par suite, s’il y a quelque analogie à tirer du monde physique au monde moral, elle n’est pas en faveur de la thèse de la transformation des sensations et de leur réduction à l’unité : elle est au contraire contre cette thèse.
§ IV
BV. Critiqne des apguments psychologiques. — A. Prétendue complexité des états simples pour la conscience. — Voyons maintenant ce que valent les preuves directes que l’on prétend tirer de l’analyse des faits psychologiques eux-mêmes.
1. Tout ccci n’est vrai cependant que d’une vérité relative et provisoire. C’est la scxencü physique qui, réduisant tout à l’atome en mouvement, nous mètie à concevoir l’univers comme partout uniforme, identique et nu de qualités. Mais le point de vue de la physique n'est pas le point de vue définitif et dernier. A la
SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS
« Les faits prouvent, dit-on, que des sensations, simples pour la conscience, sont en réalité composées. > — Nous dirons au contraire : Un état de conscience est composé chaque fois qu’il est tel pour la conscience elle-même; chaque fois que dans cet état do conscience, la conscience elle-même peut discerner, avec plus ou moins de précision, une pluralité. Mais lorsque l’état de conscience est, pour la conscience même, absolument simple, aucun fait, à notre avis, ne prouve que cet état soit composé. Ainsi j’admets qu’un accord est composé; car, pour la conscience même, un accord est résoluble en ses éléments. Dans la sensation de son produite par le tuyau d’orgue de 32 pieds, je distingue par la conscience des sons élémentaires': j’admets donc que ce son est composé; et, puisque ces sons élémentaires durent environ un seizième de seconde, j’admet* trai de même, à la rigueur, que tout son qui dure une seconde est composé de^seize sons élémentaires que la conscience est capable soit de percevoir isolément, soit de discerner avec plus ou moins de facilité dans un son total qui dure une seconde. — Mais on va plus loin : (( Tout son qui dure une seconde est composé d’au moins mille sons élémentaires. » La conscience, il est vrai, est incapable de les discerner, mais « l’expérience de la roue dentée de Savart ' prouve qu’ils existent. Car deux chocs durant ensemble un millième de seconde produisent un son perceptible d. La thèse est donc celle-ci : dans toute sensation d’une certaine durée, il y a autant de sensations composantes qu’il y a, dans l’excitation, de parties capables, en agissant seules, de produire une sensation. — Pour que le raisonnement fût légitime, il faudrait auparavant établir deux choses : l” il faudrait prouver d’abord que la durée minimum de Vimpression dans l’organe auditif ne dépasse pas la durée de sa cause extérieure ; ne peut-il arriver qu’à une excitation extérieure qui dure un millième de seconde corresponde, dans l’organe auditif, un ébranlement qui dure un centième ou un cinquantième de seconde? C’est ce qui est admis par tous les physiologistes. — 2® Il faudrait prouver ensuite que la durée minimum de la sensation ne dépasse pas celle de V impression organique : ne peut-il
physique doit succéder la métaphysique qui, concevant l’être extérieur sur le type du seul être que nous connaissions, à savoir notre être propre, pénètre dans l’intérieur et l’intimité des choses, voit partout la force, la vie, peut-être même la conscience, et restitue à l’univers la variété, la richesse et la beauté dont les abstractions de la physique l’avaient dépouillé (Voy. Métaphysique, Nature du monde extérieur). — Ici, pour répondre à des adversaires qui prétendent s’appuyer sur les résultats de la science, nous avons le droit de nous placer au point de vue de la science.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI
arriver, par exemple, que dans un temps où il y a place pour mille excitations et pour mille impressions organiques, il y ait place seulement pour cenl ou cinquante sensations ? — Pareillement pour les sensations de la vue : « L’étincelle électrique dure moins d’un millionième de seconde, or elle est perçue; donc, dit-on, une sensation optique d’une seconde comprend au moins un million de sensations. » La conclusion est énorme. M. Taine oublie l’expérience (qu’il a lui-même signalée ailleurs) du charbon ardent, dont le mouvement circulaire produit l’apparence d’un cercle de feu, et quantité d’autres expériences desquelles il résulte que toute impression exercée sur la rétine persiste au moins un huitième de seconde L
Ainsi deux hypothèses sont sous-entendues dans ces raisonnements : 1° l’impression physiologique est égale en durée à l’excitation physique; 2“ la sensation est égale en durée à l’impression physiologique. Or, de ces deux hypothèses, la dernière n’est pas démontrée, la première est reconnue fausse.
B. Préteodwe hétérogénéité entre les composants et les composés. — Voyons si les faits sont plus favorables à l’autre partie de la thèse. « Des sensations élémentaires d’une certaine qualité forment, dit-on, en se combinant des sensations totales de qualité différente. » — Gela ne nous semble résulter d’aucun des faits qu’on invoque. On invoque l’expérience de la roue aux sept couleurs, qui, en tournant rapidement, donne la sensation de blanc® ; l’expérience de la roue dentée qui en tournant plus vite donne des sons plus aigus. On en conclut que la sensation de blanc est une synthèse des sept sensations élémentaires de couleur; que la sensation d’un son plus aigu est une synthèse des sensations élémentaires de sons plus graves, etc. Mais, demanderons-nous, comment sait-on qu’il y a dans ces cas, combinaison, synthèse véritable? Toute synthèse suppose naturellement la persistance des composants dans le composé. Mais, puisque la conscience ne saisit ici qu’une seule sen-
1. Il est inutile de suivre ici MM. Taine et Spencer jusqu’au bout de leurs déductions, lorsque, se fondant sur la divisibilité quasi illimitée de l’excitation, ils admettent une pareille divisibilité pour la sensation (autant de sensations optiques par seconde que de vibrations éthérées, etc.), et font ainsi de toute sensation consciente un agrégat d’un nombre prodigieux de sensations inconscientes. Nous avons réfuté ailleurs cet argument (ch. vi, § 2), et montré que la divisibilité de la sensation ne répond pas nécessairement à celle de l’excitation.
2. Stuart Mill lui-mcme se laisse prendre à cet argument {Logique, liy. VI, ch. IV ; et liv. III, ch. vi). Leibniz admet quelque chose de semblable {Nouv. Ess , liv. II, ch. Il, Erd., p. 227, col. 1).
SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS
sation, comment peut-on affirmer que cette sensation est un composé ? Où sont les sensations composantes ? — On dira qu’elles existent à l’état inconscient. — Admettons la possibilité de telles sensations en général ; quelle raison a-t-on, dans le cas présent, d’admettre leur réalité? Sont-elles exigées par le raisonnement pour rendre compte des faits? Nullement, car rien de plus facile que d’oxpliquer les faits sans faire intervenir ces sensations. La roue reste immobile ou tourne très lentement : chaque triangle coloré fait une impression distincte sur une partie de la rétine ; chacune de ces impressions éveille une sensation particulière. La roue tourne plus vite, les six impressions nouvelles affectent une partie de la rétine avant que la première impression soit effacée. Ces diverses impressions se superposent, se confondent. Il y a alors, si on veut, synthèse ou combinaison AHmpressions. La rétine, ou le centre nerveux, se trouve alors en réalité affecté physiquement comme il le serait par l’impression d’un corps uniformément blanc. Par suite, la sensation de blanc remplace les sensations des couleurs spectrales. Ainsi, autre impression, autre sensation : rien de plus simple ; et rien, on le voit, de plus contraire à la méthode d’économie que de supposer la persistance des sept sensations élémentaires alors qu’on ne les sent plus.
De même pour les sons de différente hauteur. Des vibrations plus rapides produisent des sons plus aigus : à quoi bon supposer que les sons plus graves que produisaient des vibrations plus lentes persistent quand leur cause particulière a disparu ? Ce seraient véritablement des faits sans cause, — Dans tous ces cas, il y a succession ou substitution de sensations et non point synthèse ou combinaison de sensations.
Résumé. — De tout ce qui précède il résulte que la théorie de l’unité de sensation attend encore un commencement de preuve. Reste à montrer que ce commencement de preuve ne sera jamais fourni, vu que la théorie est en soi absurde et contradictoire.
Contradiction intrinsèque de la théorie. — On cherche à réduire tous les états psychologiques, toutes les sensations en particulier à l’unité. Or, quand est-ce qu’il est possible de réduire plusieurs choses à l’unité? C’est lorsque ces choses ne sont plusieurs qu’en apparence ; lorsque les- différences qui semblent exis-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XI
ter entre elles sont purement imaginaires, et n’existent que dans notre esprit. — Mais si des choses sont plusieurs en réalité, si les différences qui les séparent existent dans ces choses mêmes, comment veut-on arriver à démontrer, autrement que par des sophismes, que ces choses ne sont qu’une seule et même chose, et que ces différences qui existent n’existent pas? La science n’est pas de l’escamotage. — Or, pour le cas actuel, nul ne peut nier que les sensations ne soient plusieurs et que les différences qui les séparent n’existent en réalité; car les sensations apparaissent comme distinctes à la conscience. Et l’on ne peut ici distinguer l’apparence de la réalité, puisque c’est de cet être apparent, de cette conscience même, et pas d’autre chose que nous parlons. Cela étant, comment et par quel moyen veut-on réduire cette multiplicité réelle, avouée, incontestable, à l’unité? C’est évidemment une tentative impossible et contradictoire; c’est vouloir supprimer ce qui est; c’est démontrer que ce qui est plusieurs est un ; que des différences peuvent à la fois exister et n’exister pas: c’est le renversement de la raison.
Prenons un exemple : on dit que la sensation de blanc est la synthèse des sept sensations de couleurs élémentaires. C’est une absurdité pure et simple. En effet, pour qu’il y ait synthèse, il faut évidemment que les sensations élémentaires de bleu, vert, etc., persistent dans la sensation du blanc; car il n’y a pas synthèse si lescomposants n’existent pas. La sensation du blanc et les sensations du bleu, du vert, etc., doivent donc coexister. Comment coexistent- elles? Les partisans de la chimie mentale ne peuvent répondre que la sensation de blanc existe en dehors, à côté, en sus des sensations de bleu, de vert, etc.; car alors, encore une fois, il n’y aurait pas composition, mais simplement juxtaposition. Pour qu’il y ait composition, il faut qu’il y ait unité d’existence entre le blanc d’une part, et le bleu, le vert, etc., d’autre part. Il faut donc que le bleu et le vert soient du blanc, ce qui est absurde. — En deux mots : si le hld^ne s'ajoute au bleu, au vert, etc., il n’y a pas d’absurdité, mais il n’y a pas de réduction à l'unité : on renonce à la théorie. Si le blanc c'est le bleu, le vert, il y a réduction à l’unité : mais la thèse est absurde.
Cosiaclusion. — La doctrine de l’unité de composition de l’esprit n’est pas prouvée et ne saurait l’être : il faut donc maintenir la thèse de la spécificité des sensations.