CHAPITRE Xll
DES FORMES DE NOS SENSATIONS l’Étendue et la durée
formes» extensive et successive de nos sensations. f.eur orig^ine. — Nos sensations présentent un double caractère : P elles nous apparaissent comme durables et successives; — 2" elles nous apparaissent, du moins quelques-unes d’entre elles, comme étendues.
En outre, cette durée concrète et limitée de nos sensations nous paraît comme enveloppée par une durée vide et illimitée que nous appelons le temps; et, de même, cette étendue concrète et déterminée de nos sensations nous paraît enveloppée de toutes parts par une étendue vide et illimitée que nous appelons Vespace. Quelle est la nature et l’origine de ces représentations? — Nous nous occuperons tout d’abord de la durée concrète et de l’étendue concrète que nos sensations elles-mêmes paraissent constituer, dont elles semblent être, en quelque sorte, l’étoffe et la substance.
Théorieis nativiste et empiriste. — Deux théories se trouvent en présence : la théorie nativiste et la théorie empiriste. Les empiristes soutiennent que les représentations d’étendue et de durée dérivent, dans le cours de l’expérience, d’éléments qui n’ont en eux-mêmes à l’origine, rien de commun avec ces représentations. Au contraire, être nativiste c’est dire que ces représentations ne sauraient dériver d’éléments de conscience étrangers à l’origine à ces représentations; qu’elles sont par conséquent des données premières de la connaissance; qu’elles sont innées. — En d’autres termes, être empiriste c’est affirmer la réductibilité des représentations de durée et d’étendue ; être nativiste, c’est affirmer Virré^ ductibilité de ces mêmes représentations.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XII
Il est incontestable que les intentions de l'école empiriste sont bonnes. Sa tentative procède du véritable esprit scientifique qui, conformément à la méthode dite d'économie, cherche à réduire, autant que possible, le nombre des données et des principes premiers et inexpliqués. Cette méthode doit s’appliquer à la psychologie, non moins qu’aux autres sciences : plus peut-être qu’aux autres sciences; puisque c’est en psychologie surtout qu’on est tenté, en raison même de la difficulté des explications, de multiplier les facultés premières, les principes innés, les données originales- Pourtant, bien que les empiristes ne se fassent pas faute de faire valoir ces considérations, cela ne préjuge rien sur la solution du problème, car il faut bien qu’il y ait, en définitive, des principes premiers qui servent à expliquer tout le reste : or, qui peut à priori en assigner le nombre, et qui peut à priori savoir si l’étendue et la durée ne sont pas justement au nombre de ces principes? Il faut donc considérer quelles raisons prises du sujet on fait valoir de part et d’autre.
DémonstPation du natÎTisme. — Nous croyons que la théorie nativiste est la vraie et que l’intuition de l’étendue et de la durée sont justement, aussi bien que les sensations elles-mêmes (ch. xi), au nombre de ces données premières et irréductibles que la science doit renoncer à expliquer. La démonstration de cette thèse peut être faite : 1® par l’examen des faits; 2° par le raisonnement.
1. Pai* lesi faits : la forme extensive est inhérente à certaines sensations. — En fait, l’étendue et la durée sont des données primitives de la conscience. Parlons d’abord de la représentation de l’étendue. Elle est inséparablement liée à certaines sensations. Il est bien vrai que la représentation de l’étendue n’est pas impliquée dans les sensations d’odeur, de saveur, ou de son. C’est une remarque déjà faite par Maine de Biran, et qui va contre cette théorie de Kant, d’après laquelle l’espace ou l’étendue serait la forme commune des sensations en général. « La forme d’espace ou d’étendue, dit Maine de Biran, n’est point essentiellement inhérente à toute modification de la sensibilité, résultat directement contraire à un principe fondamental de la doctrine de Kant L > Les
1. Œuvres inédites, t. II, p. 240. — J. Muller (cité par Naville, Rev. scient., 31 mars 1877) écrit : « La sensation de couleur est inséparable d'une surface. Cet élément de perception, engagé dans la sensation, n’existe pas pour l’odorat, le goût et l’ouïe, mais seulement pour la vue et pour le tact ».
FORMES D’ÉTENDUE ET DE DURÉE
sensations d’odeur, de saveur et de son, ne se distribuent pas, ne s’étalent pas de façon à former jamais une étendue. Les odeurs diverses d’un bouquet de fleurs, un accord de sons, ne forment point une surface ou un volume odorant ou sonore. — Ces sensations répugnent tellement à la forme de l’étendue, que, même après que des associations ultérieures les ont objectivées et rapportées à leurs causes externes et étendues (le son à la cloche, la saveur à la figue, etc., ch. xxxii, §4), elles ne nous apparaissent pourtant pas comme quelque chose d’étendu (la saveur qu’on s’imagine inhérente à la figue ne paraît cependant pas étendue comme elle). — Il faudrait dire la même chose des sensations de chaud et de froid, et des sensations de plaisir ou de douleur. Ce n’est que par des associations d’idées, plus ou moins tardives, que ces sensations sont localisées dans le corps (ch. xxxii, § 2); et même alors elles ne prennent pas la forme d’étendue. La chaleur ou la douleur ne nous apparaissent jamais comme formant une surface ou un volume.
Au contraire, les sensations optiques sont constamment enveloppées dans la représentation d’une étendue. Qui dit sensation optique, dit sensation de couleur, et toute couleur nous est donnée sous la forme d’une étendue. — Pour cela, il n’est pas besoin que l’œil, en se mouvant, parcoure une étendue. Complètement immobile, l’œil perçoit encore une petite tache colorée, de limites indécises, mais étendue. Supposez, sur un fond obscur, deux points lumineux séparés par un très petit intervalle : l’œil saisit immédiatement les deux points lumineux et l’étendue obscure qui les sépare. Variez l’expérience ; fermez les yeux : vous ne verrez plus que du noir, mais ce noir est étendu. Pressez le globe de l’œil : vous provoquez l’apparition de phosphènes, de dessins, de rosaces qui sont encore étendus. Dans l’opération chirurgicale de l’ablation de l’œil, le patient, au moment de la section du nerf optique, voit une grande masse de clarté : c’est toujours de l’étendue. Quand l’astronome observe les étoiles, il ne voit dans sa lunette que des points lumineux sans diamètre apparent, c’est-à-dire inétendus; mais ces points se détachent pour son œil sur un fond obscur qui lui paraît étendu. La représentation de la couleur est donc toujours, d’une manière ou d’une autre, liée à la représentation de l’étendue.
Même chose à dire des sensations tactiles ou de contact. A la rigueur, on conçoit, il est vrai, que la sensation de contact puisse être isolée de la représentation de l’étendue. « Si nos organes du RABIER. — Psych. 9
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toucher, dit Maine de Biran, se réduisaient à un ongle très aigu,» ou même si, nos organes étant ce qu’ils sont, nous ne touchions que des objets aussi aigus que des pointes d’aiguilles très fines, et sans pouvoir en toucher plusieurs à la fois, la sensation de contact nous paraîtrait peut-être n’avoir aucune étendue; mais, en fait, nous ne sommes pas réduits à toucher avec un ongle aigu, ni à toucher uniquement des pointes d’aiguilles isolées. En fait, lorsque nous posons notre main à plat sur une table, nous éprouvons des sensations de contact simultanées, et ces sensations de contact nous paraissent extérieures les unes aux autres, et contiguës les unes aux autres, c’est-à-dire qu’elles nous apparaissent comme formant une surface étendue.
Enfin, il est une troisième catégorie de sensations qui se lient naturellement à la représentation de l’étendue : ce sont les sensations musculaires; par là nous entendons ici aussi bien les sensations qui naissent d’une pression exercée du dehors sur les muscles que les sensations qui accompagnent les mouvements volontaires. De part et d’autre ce sont des pressions, des froissements, des tiraillements, etc., toutes choses qui se présentent aussi à la conscience sous forme d’étendue.
Ainsi, en résumé, trois catégories de sensations possèdent naturellement la forme extensive : les sensations optiques, les sensations tactiles et les sensations musculaires. Il y a donc pour nous trois sortes d’étendues : l’étendue optique ou colorée, l’étendue tactile et l’étendue musculaire. Les deux premières sont des étendues à deux dimensions ou des étendues de surface. La troisième est une étendue à trois dimensions, elle se présente à la conscience sous forme de volume L
lia forme succeisisive inhérente à touis les états de conscience. — Passons à la représentation de la durée ou de la succession. On pourrait faire des distinctions entre ces deux notions; mais nous n’avons pas besoin d’entrer ici dans ces précisions. Nous considérons seulement l’élément commun à la succession et à la durée : à savoir, l’idée de V avant et de V après, l’idée du non simul, comme dit Leibniz, laquelle entre dans l’une comme dans l’autre.
Peut-être est-il possible qu’une conscience n’ait aucune notion de Pavant et de l’après. Si nous perdions absolument la mémoire,
1. C’est grâce au.'c sensations musculaires que nous avons l’idée du volume de notre propre corps (ch. xxxii, g 1).
FORMES D’ÉTENDUE ET DE DURÉE
si notre conscience n’enveloppait jamais que la sensation présente, la notion de l’avant et de l’après s’évanouirait nécessairement, puisque, n’ayant qu’une seule chose dans la conscience, nous n’aurions plus rien à mettre avant ou à mettre après. Peut-être y a-t-il des êtres constitués de la sorte. En tout cas, nous ne sommes pas, nous, constitués de la sorte. Doués de mémoire, nous pouvons réunir dans la même conscience, au même instant, la sensation présente et le souvenir de la sensation passée; mais, tout en les réunissant, nous les distinguons, nous les opposons; et ces deux états de conscience ne nous paraissent pas aller de front, mais nous semblent avoir existé à la suite l’un de l’autre, dans le rapport de l’avant et de l’après. Ces deux états de conscience sont-ils homogènes? Ils nous paraissent former comme un même état, qui s’est prolongé ou continué (exemple : une note de musique qui dure plusieurs temps): c’est proprement la notion de durée. Ces deux états de conscience sont-ils différents? Ils nous juxtaposés l’un
en dehors de l’autre (exemple : une série de notes successives) : c’est proprement la notion de succession.
Maintenant, il en est ainsi pour des sensations quelconques, ou même pour des états de conscience quelconques. Il y a donc ici une différence importante à remarquer entre l’étendue d’une part, et la durée ou succession de l’autre. Il n’y a que trois catégories d’états de conscience (sensations optiques, tactiles et musculaires), qui soient aptes à se grouper de façon à former des étendues. Au contraire, il n’y a pas d’états de conscience qui ne soient aptes à se grouper de manière à former des successions. La succession est donc la forme de la totalité des états de conscience, sans exception; l’étendue est la forme d’une partie des états de conscience seulement L
Il est donc certain, en fait, que les représentations de l’étendue et de la durée nous sont immédiatement données, l’une engagée dans la conscience des sensations optiques, tactiles et musculaires, l’autre engagée dans la conscience de nos états internes quels qu’ils soient.
1. Quant,à la distinction kantienne, d’après laquelle l’étendue serait la forme du sens externe (vue, toucher), et la succession la forme du sens interne (conscience), elle peut être commode à certains égards, mais elle n’est pas exacte en réalité. Les couleurs, les contacts, etc., sont, à vrai dire, des objets internes, au même titre que les plaisirs, les douleurs, les pensées, les résolutions, etc. Il n’y a pour nous qu’une seule classe d’objets perceptibles : des états de conscience. 11 n’y a qu’un seul et unique sens pour les percevoir : le sens interne ou la conscience. Le sens externe, ou de l’externe, est un vain mot.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XII
Par le raisonnement. — Mais cette démor stration expérimentale n’est pas et ne saurait être décisive. Car on peut alléguer, pour y répondre, que les représentations de la durée et de l’étendue une fois formées dans notre esprit, nous ne savons plus, nous ne pouvons plus nous en débarrasser, pour ressaisir nos états de conscience tels qu’ils ont pu être avant la formation de ces représentations. L’incapacité de se représenter les états de conscience autrement que comme étendus ou successifs n’est peut-être pas, dira-t-on, une incapacité originelle; elle pourrait être une incapacité acquise. Et il suffirait qu’elle fût acquise pour nous sembler originelle. Bien des exemples le prouvent : ainsi, nous ne pouvons nous figurer actuellement les couleurs autrement qu’à une certaine distance ; pourtant il est généralement admis que c’est là un mode de représentation acquis et non pas primitifs II se pourrait de même que les formes d’étendue et de durée eussent été, à l’origine, étrangères à nos états de conscience, bien au’actuellement nous ne puissions les en séparer.
Il faut donc avoir recours à une preuve plus décisive ; il faut démontrer l’impuissance où sont les empiristes d'engendrer ces formes qu’ils ne veulent pas accepter comme données primitives de la représentation.
A priori, en effet, leur tentative est condamnée à échouer, parce ■que, suivant un mot de Condillac {Traité des sensations, ch. iv), « nous ne saurions faire de l’étendue qu’avec de l’étendue », et de la durée qu’avec de la durée.
Quels sont les moyens que l’on peut essayer de mettre en œuvre pour engendrer avec l’inétendu, l’étendu; avec le non-successif, le successif? On en voit trois, pas davantage : la déduction, l’association, la synthèse.
A. €ei» formel» ne peuvent être engendrée» par déduction. — Peut-on dire que les formes d’étendue et de durée
1. A vrai dire, nul n’est apte à juger avec certitude de ce qu’il fut jadis, de ce qu’il a pensé, de ce qu’il a senti, parce qu’il n’en juge qu’au moyen de sa pensée actuelle, et que cette pensée actuelle communique ses formes aux pensées et aux sentiments d’autrefois. C’est pourquoi nul homme fait ne peut parfaitement comprendre le mode de penser et de sentir de l’enfant; nul homme ne peut se rappeler pendant la veille les rêves du sommeil sans les altérer, par cela même qu’il les pense en état de veille; nul homme ne peut penser les pensées de l’animal, parce que c’est l’homme qui les pense.
FORMES D’ÉTENDUE ET DE DURÉE
soient engendrées par quelque déduction consciente ou inconscient(3 ? — On aura, par hypothèse, comme principe de cette déduction, des états de conscience sans aucun rapport avec l’étendue et la succession. Cela étant, il est contradictoire de prétendre en tirer par déduction l’étendue et la succession. La nature de la déduction, comme le mot même l’indique (deducere), est de tirer le contenu du contenant. Toute déduction est fondée sur le principe d’identité * et dégage le même du même. Si donc l’étendue et la succession ne sont pas d’abord données, comment pourront-elles se déduire? Il n’y a que les escamoteurs pour tirer d’un objet ce qu’il ne renferme pas.
B. Ni par association : sophismes inévitables. —
Sera-t-on plus heureux avec l’association? Les représentations en question, qui ne peuvent être déduites, peuvent-elles être construites par une association d’éléments étrangers en eux-mêmes à ces représentations? Pas davantage : car l’association ne transforme pas les éléments qu’elle rapproche; et si elle ne les transforme pas, elle ne peut, par suite, faire naître de ce rapprochement une représentation spécifiquement distincte des éléments rapprochés. L’association peut unir ce qui était séparé, et, par suite, dissocier ce qui était uni, voilà tout; mais elle est aussi impuissante que la déduction à produire quelque chose d’absolument nouveau. Si d’un zéro on ne peut, par déduction, tirer un nombre, et d’une couleur tirer un son, on ne peut davantage, par une association de zéros, former un nombre, par une association de couleurs, former un son.
Par suite, on peut être sûr, à l’avance, que les psychologues qui ont recours à l’association pour expliquer les formes d’étendue et de succession, tomberont dans l’un ou l’autre des deux sophismes suivants : ou bien, dans les sensations élémentaires qui sont censées expliquer, par leur association, les représentations de l’étendue et de la durée, ils introduiront indûment ces représentations ellesmêmes : auquel cas ils expliqueront la représentation de l’étendue par la représentation de l’étendue, la représentation de la durée par la représentation de la durée, ce qui n’est pas difficile; — ou bien, se tenant rigoureusement aux termes de l’hypothèse, ils prendront, comme données, des éléments purs de toute représentation de l’étendue et de la durée : auquel cas, incapables d’engendrer ces représentations, ils essayeront de donner, comme équivalents de
1. Principe qui est la loi de tout raisonnement et qui peut s’énoncer • une chose ne peut être autre chose que ce qu’elle est (voy. ch. xxvii).
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE Wl
l’étendue et de la durée, des produits n’ayant aucune espèce de rapport avec l’étendue et la durée, c’est-à-dire qu’ils supprimeront purement et simplement les représentations qu’il s’agissait d’expliquer. Ainsi, cercle vicieux ou ignorance du sujet, voilà l’alternative inévitable i.
' C. ]\î par synthèse. — 11 ne reste donc plus qu’à faire appel à la synthèse^. La synthèse, en effet, est, à ce qu’on croit, bien plus
1, M. Bain nous paraît donner plus particulièrement dans le premier de ces sophismes, et Stuart Mill dans le second. C’est à l’aide des sensations musculaires, associées entre elles et aux sensations tactiles, que M. Bain prétend engendrer la notion de l’étendue. Voici un échantillon de sa théorie: « La prolongation (dans le temps) d’une contraction musculaire, c’est, dit-il, pour nous, le cours de l’organe à travers l’espace. » (Sens et IntelL, trad. franç., p. 76). — Mais, en assimilant ainsi ces deux représentations, le sentiment de la durée des impressions musculaires, et Vidée d'un mouvement, est-ce la première représentation que M. Bain assimile à la seconde, ou la seconde qu’il assimile à la première? S’il assimile la première à la seconde, il fait donc entrer dans la première (sentiment de la durée) quelque représentation de la seconde, c’est-à-dire du mouvement et de l’étendue : ce qui constitue un cercle vicieux. — S’il assimile la seconde à la première, il réduit donc la représentation de l’étendue et du mouvement à un sentitnent de durée, c’est-à-dire qu’il méconnaît, en ce qu’elle a de propre et de spécifique, la chose qu’il se faisait fort d’expliquer : c’est Vignorance du sujet. — Cette critique pourrait s’appliquer à tous les détails de la théorie de M. Bain : représentation vague de l’étendue, mesure de l’étendue, distinction des directions, etc., toutes choses qu’il prétend dériver de la conscience des sensations musculaires et de leurs différences au point de vue de l’intensité, de la succession et de la vitesse. — Il n’y a pas dans tout cela, à notre avis, le plus petit commencement d’explication ; nulle part on n’aperçoit comment Vinétendu, d’où l’on doit partir, devient Vétendu, où l’on devrait aboutir.
Une autre remarque montrera la vanité de ces tentatives : pourquoi est-ce des sensations musculaires, plutôt que d’autres, — celles de son, par exemple, — que M. Bain prétend dériver la représentation de l’étendue? Dans les sensations de son, aussi bien ou même beaucoup mieux que dans les sensations musculaires, nous saisissons des différences d’intensité, de durée, de rapidité. Ceci posé, si, à l’origine, les sensations musculaires sont d’ailleurs aussi étrangères (ce que 1\1. Bain doit admettre, puisqu’il veut engendrer de toutes pièces la représentation de l’étendue) que les sensations de son à toute représentation de l’étendue, pourquoi, dans la suite, les sensations musculaires sont-elles seules convertibles en étendue? Nous constatons, nous, qu’en fait les sensations musculaires s’enveloppent nécessairement, et, dès l’origine, dans la forme de l’étendue; nous constatons sans expliquer; et c’est pourquoi nous sommes nativistes. Mais M. Bain, en sa qualité d’empiriste, prétend et doit expliquer : qu’il explique donc pourquoi les gammes ne font pas des lignes et les accords des surfaces, alors que les sensations musculaires, où il ne nous montre rien de plus que dans les sons, deviennent pour nous des ligues et des surfaces.
, Quant à Stuart Mill, il méconnaît visiblement le caractère spécifique de la notion extensive et la réduit au simple sentiment d’une succession. « L’idée d’es- T^ace, dit-il, est au fond une idée de temps; la notion d’étendue ou de distance est celle d’une série de sensations musculaires continuée pendant une durée plus ou moins longue. « (Philosophie de Hamilton, p. 267.) « Une série de sensations musculaires constitue la distance entre deux points » (p. 268, cf. p. 266j. — Sur les théories de Mill et de Bain, voyez les critiques décisives de M. Renouvier, Essais; Logique, i. I, p. 309 et suiv
2. C’est la théorie de M. Wundt, l’un des chefs de l’école des psycho-physiciens. M. Wundt fait naître la notion extensive d’une synthèse des sensations périphériques (optiques ou tactiles) et des sensations d'innervation centrale. (Voy. Revue philosophique, t. Vi, p. 218 et suiv.)
FORMES D’ÉTENDUE ET DE DURÉE
puissante que l’association. On distingue les simples mélanges, des combinaisons synthétiques. Le mélange, qui correspond à l’association, ne donne rien de nouveau, il laisse les éléments ce qu’ils sont. Mais la synthèse au contraire fait disparaître les éléments, et, simultanément, faitapparaître quelque chose de nouveau (synthèse de l’eau dans l’eudiomètre). C’est donc par une synthèse que, d’éléments qui n’enveloppaient pas la rep résentation de l’étendue et de la succession, pourra surgir tout à coup cette représentation. — Nous rencontrons ici encore une fois la chimie mentale. Ici, comme ailleurs, cette chimie qui opère tant de miracles ressemble fort à de l’alchimie. En effet, cette nouvelle théorie est 1" une hypothèse gratuite et invérifiable; 2° une hypothèse insoutenable.
1° H^pothèise gratuite. — C’est d’abord une hypothèse gratuite et invérifiable. En effet, dire qu’une certaine représentation naît d’une synthèse, et non d’une simple association, c’est avouer qu’on n’est pas en état d’expliquer le passage des prétendus composants au prétendu composé ; c’est admettre que, certains éléments étant donnés, cette représentation apparaît tout à coup, mais sans qu’on puisse savoir comment elle en dérive, sans qu’on puisse saisir la marche du phénomène, marquer et relier les uns aux autres les divers stades de cette transformation. C’est justement à cause de cela, non point pour autre chose, qu’au lieu d’invoquer l’association on invoque la synthèse. Les associations ont une histoire qu’on peut connaître ; elles se forment en général assez lentement pour qu’on puisse les voir se former, et comprendre comment le tout formé résulte des éléments associés. Mais les synthèses sont des phénomènes instantanés dont l’histoire nous échappe. La genèse du phénomène se dérobe ici dans son instantanéité. — Or, s’il en est ainsi, à ceux qui parlent de synthèse mentale, nous demanderons : comment savez-vous qu’il y a véritablement synthèse? et, en supposant qu’il y ail synthèse, qui vous assure que les éléments que vous assignez en soient les seuls éléments^? Qu’esl-ce qui nous empêchera de dire au contraire: les états de conscience que vous indiquez comme éléments composants de la représentation de l’étendue sont, pour cette représentation, une simple occasion^ une condition antécédente, nécessaire, mais non suffisante, pour qu’elle se
1. Dans les sciences physiques, la preuve de la synthèse, c’est la possibilité d’une analyse ultérieure qui retrouve, ni plus ni moins, les éléments assignés. C’est aussi et surtout l’égalité en poids du composé et des composants. Ces deux moyens de preuve font défaut pour les prétendues synthèses mentales.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XII
produise? Qu’est-ce qui nous empêchera de dire qu’il y a entre ces états de conscience et la représentation de l’étendue un simple rapport &Qsuccession^ et nullement un rapport de causalité'^
Au fond, on peut dire que les partisans de la synthèse mentale accordent ici aux nativistes tout ce que ceux-ci demandent. Ils reconnaissent que les représentations dont il s’agit apparaissent à coup à la conscience, sans qu’on sache comment, sans qu’on puisse les dériver logiquement d’aucun autre état de conscience. C’est tout ce que voulaient les nativistes. Après cela, que certains esprits, pour se donner l’illusion de la liaison, s’avisent de rattacher par le lien imaginaire d’une synthèse hypothétique ces représentations à des états de conscience antécédents auxquels aucun lien saisissable ne les rattache : on peut leur passer cette innocente satisfaction, assez semblable à celle de ces auteurs qui s’imaginent avoir fait un livre en rattachant des idées, d’ailleurs complètement décousues, par le fil d’une reliure.
2° Hypothèse insoutenable. — Non seulement cette hypothèse est gratuite, mais elle est insoutenable, et condamnée d’ailleurs par les exemples mêmes qu’on invoque à l’appui. On parle de synthèse ; mais, au fond, toute synthèse n’est qu’un rapprochement, une espèce d’association. Or, ce qu’on a dit plus haut de l’association en général, à savoir : qu’elle ne peut produire rien de spécifiquement distinct des parties associées, vaut pour toute espèce d’associations, et par conséquent pour les synthèses. Pas plus que l’association, la synthèse ne fait être ce qui n’était pas ; pas plus que l’association, la synthèse n’est créatrice. Comme l’association, la synthèse peut seulement donner une autre forme à ce qui existait déjà ; car, à moins de miracle, il n’y a pas de transformation ou de transmutation dans la nature (ch. xi, § 3). Et cette impossibilité que la raison affirme a priori, les découvertes de la science, nous l’avons déjà vu, bien interprétées, la confirment. Car la science elle-même nous apprend que, dans les synthèses chimiques, les choses changent à' apparence, il est vrai, par rapport à nous, mais qu’en elles-mêmes elles ne changent pas de nature ; et la science elle-même, en les dépouillant de ces apparences sensibles, nous les fait retrouver toujours les mêmes, en quantité et en qualité ^
1. Que si, comme quelques-uns le croient, comme le soutient, peut-être avec raison, M. Boutroux {de la Contingence des Lois de la Nature), il se produit dans les synthèses chimiques quelque chose de nouveau, alors, par cela même il faut reconnaître, comme le fait cet auteur, que les composants ne rendent pas compte des composés; que, loin d’ètre une explication, la synthèse est un mystère, et,
FORMES D’ÉTENDUE ET DE DURÉE
Résumé. — Ainsi, en résumé, trois moyens auxquels on peut essayer de recourir pour dériver les représentations de l’étendue et de la succession de ce qui n’est pas elles : ladéduction, l’association, la synthèse. Or ces trois moyens sont également impuissants. Il faut donc admettre que l’étendue et la succession sont des formes qui, inhérentes dès l’origine à nos sensations, sont aussi irréductibles, aussi inexplicables que ces sensations elles-mêmes.
§ III
L’étendue et la durée ne sont pas des sensations. —
Mais parce que ces formes sont données avec les sensations, estce à dire qu’il faille les considérer comme des sensations? Certains auteurs commettent cette confusion. Ainsi un auteur allemand insinue que l’espace est « une teinte bleuâtre ». Un autre psychologue définit l’étendue «une conscience de blanc et de noir, de lumière et d’ombre ». A ce compte, l’étendue et la durée seraient de pures et simples sensations. — Pourtant il n’est pas malaisé de remarquer une différence entre ce qu’on appelle proprement sensation et les formes d’étendue et de durée. — a) Les sensations nous affectent plus ou moins, elles possèdent divers degrés à' intensité ; par exemple : la sensation de chaud ou de froid, la sensation d’amertume, la sensation de couleur et même de contact et de pression. Mais les représentations d’étendue et de durée n’ont pas de caractère intensif. — b) Aussi, tandis que les sensations proprement dites sont ou peuvent être, suivant leur plus ou moins d’intensité, accompagnées de plaisir ou de douleur, la représentation de l’étendue et de la durée ne cause jamais par elle-même ni plaisir ni douleur. La lumière du soleil nous offense par son éclat; quand l’astronome, au contraire, à travers un verre coloré qui éteint la lumière, prend le diamètre exact du soleil, il n’énrouve ni plaisir ni douleur.
Disons donc que, dans les sensations, on peut distinguer deux
pour ainsi dire, un miracle, puisqu’elle renferme un commencement absolu. S’il est entendu que la synthèse est cela, si synthèse signifie solution de continuité et génération spontanée, alors on peut, on doit même dire que l’apparition de la représentation de l’étendue et de la succession est due à une synthèse. Mais, en parlant de la sorte, on ne fera pas autre chose qu’énoncer en d’autres termes la thèse nativiste elle-même. Cette thèse ne va, en effet, qu’à établir ceci, à savoir ; qu’il n’y a pas logiquement de passage possible entre des états de conscience qui ne renferment pas les représentations de l’étendue ou de la succession et ces représentations elles-mêmes.
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éléments : un élément intensif ou affectif qu’on appelle proprement sensation; et un élément extensif, à savoir : la forme étendue et successive donnée à ces sensations.
§ IV
Rapports de Tétendue et de l'espace ; de la durée et du temps. — Nous avons distingué, au début de cette leçon, l’étendue et la durée concrètes, constituées par nos états de conscience, de l’espace et du temps abstraits ou vides qui nous semblent les envelopper de toute part. C’est une question de savoir laquelle de ces deux représentations est antérieure à l’autre, est la condition de l’autre. Commençons-nous par nous représenter une étendue et une durée concrètes et limitées, d’où nous dérivons ensuite 'par abstraction l’idée de l’espace et du temps vides et illimités? Ou, au contraire, l’espace et le temps sont-ils d’abord donnés à l’état pur et abstrait ; et est-ce de V application de ces formes à une matière fournie par l’expérience (à savoir : des couleurs, des contacts, une pluralité d’états de conscience) que résulte la représentation de l’étendue et de la durée concrètes ? En d’autres termes, l’espace et le temps sont-ils des abstractions de la durée et de l’étendue? — ou, au contraire, la durée et l’étendue sont-elles des concrétions deTespace et du temps?
La première théorie est celle de Leibniz *. La seconde est celle de Kant. — Nous ne pouvons développer ici les raisons qui nous semblent devoir faire préférer la théorie de Leibniz. Mais il importe de remarquer que ce qu’il y a d’original, de spécifique, dans ces représentations (savoir, la notion de V avant et de V après, et la notion de la juxtaposition), est identique, d’une part, dans les représentations de la durée concrète et du temps abstrait ; et, d’autre part, dans les représentations de l’étendue concrète et de l’espace abstrait ; or nous avons démontré l’irréductibilité de chacune de ces deux notions. Par conséquent, quelque opinion que l’on adopte, après cela, sur la question de savoir si ces deux notions (celle de l’avant et
1. Pour Leibniz, l’étendue est l’ordre des coexistences réelles; l’espace, l’ordre des coexistences possibles. Mais c’est sur le modèle du réel que nous concevons le possible. C'est donc après l’étendue concrète, et par son moyen, que nous concevons l’espace. Par exemple, les lignes idéales que les géomètres conçoivent dans un espace pur, sont conçues par analogie avec la ligne ou trace réelle qu’un corps mobile (un crayon) laisse en passant sur un corps immobile (une feuille de papier). (Voy. Œuvres, édit. Erd., p. 7G9, col 1.)
FORMES D’ÉTENDUE ET DE DURÉE
de l’après, et celle de la juxtaposition) nous sont données primitivement dans l’abstrait, ou dans le concret, on sera d’accord avec Kant sur le point le plus important de sa théorie. Kant, en effet, a surtout à cœur d’établir ce qu’on a appelé depuis la thèse nativiste, c’est-à-dire V irréductibilité , Vinnéité de ces deux éléments caractéristiques de la représentation.