Voy. Renouvier, Essais, Psychologie, t. I, ch. vu
HAbier. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XIII
désir Seulement, à l’inverse de ce qui a lieu pour le désir, c’est ici l’état imaginaire ou remémoré (par exemple, la douleur passée) qui est la source du mouvement, le point d’où la tendance s’éloigne; et c’est l’état réel et senti (le plaisir actuel) qui en est le terme, le point où la tendance aboutit. Mais qu’on ne croie pas qu’en atteignant ce terme la tendance ait par cela même cessé d’être : non, la joie n’est pas toute faite de satisfaction, de quiétude, de c( complaisance » dans son objet. Il y a de l’élan dans la joie ; elle saisit son objet, elle s’en empare, elle le défend. Fénelon, voulant dépeindre la joie intarissable des bienheureux dans les Champs-Élysées, dit admirablement qu’ils sont « perpétuellement dans le même ravissement qu’une mère qui retrouve tout à coup son fils qu’elle croyait perdu ». On peut dire que la joie défend son objet contre une dépossession imaginaire, de même qu’inversement le désir jouit par avance de son objet par une prise de possession imaginaire. Dans la joie on se prive soi-même idéalement de son objet, pour le reprendre de nouveau. La joie joue avec son objet comme l’animal avec la proie qu’il lâche pour la ressaisir aussitôt; elle est, dit M. Renouvier (.( une série de re-désirs et de re-possessions de l’objet ».
Ce que nous avons dit du désir et de la joie devrait être répété, mutatis mutandis, de l’aversion et de la tristesse.
Analyse de la Tolition. — Nous chercherons ailleurs le caractère spécifique de la volition. La volition n’est-elle qu’un désir qui triomphe de désirs opposés? La volition est-elle au contraire quelque chose d’original qui s’ajoute à tel ou tel désir pour le faire triompher des désirs opposés? Est-ce simplement la victoire du désir? est-ce une force alliée à laquelle le désir doit sa victoire? Ajournons l’examen de cette question (ch. xxxviii) : ce qui nous importe ici, c’est le caractère générique de la volition; c’est que la volition renferme, comme le désir, tous les éléments de l’idée d’activité. Vouloir, en effet, c’est vouloir quelque chose^ donc aussi c’est vouloir autre chose; c’est vouloir quelque chose qui n’est pas, ei par conséquent autre chose que ce qui est. Donc, encore ici, deux étatSy l’un réel, l’autre imaginaire, entre lesquels se place un effort pour passer de l’un à l’autre. Par conséquent, bien que la volition ne soit pas identique au désir, elle en a du moins la forme générale, cette forme qui est, comme nous l’avons reconnu, la caractéristique de l’activité.
Késiimé. — De tout cela il résulte qu’au regard de la conscience nos états se partagent en deux groupes : les sensations^ d’une
MODES ACTIFS DE LA CONSCIENCE. !47
part, qui se caractérisent comme quelque chose d’inerte * ; la passion et la volition, d’autre part, qui se caractérisent comme quelque chose d’actif. Il y a donc, entre ces deux catégories d’états, une différence spécifique, et de là résulte l’échec nécessaire des diverses tentatives faites pour dériver les états de conscience du dernier groupe des états de conscience du premier.
Disons quelques mots de ces tentatives.
Irréductibilité des modes actifs aux modes passifs. Condillac. — L’une des plus célèbres est celle de Condillac : pour lui les facultés actives ne sont, non plus que les facultés représentatives, que des sensations transformées. Les sensations, dit Condillac, ont deux aspects: considérées eemme représentatives, elles donnent naissance à toutes les opérations de l’entendement; considérées comme agréables ou désagréables, elles donnent naissance aux opérations de la volonté^. Voici comment s’opère cette transformation de la sensation en désir :
(( La souffrance, lorsqu’elle n’est pas accompagnée du souvenir du plaisir opposé, c’est un simple manque. Le manque, accompagné de l’idée d’un plaisir dont on a déjà joui, c’est \di privation. Or la souffrance qui naît de la privation, et qui constitue le besoin, nous porte à nous donner des mouvements pour nous procurer la chose dont nous avons besoin. Nous ne pouvons donc pas rester dans un parfait repos, et par cette raison la souffrance prend le nom d’inquiétude; cette inquiétude vient de ce que le besoin détermine toutes les facultés du corps et de l’âme sur les objets dont la privation nous fait souffrir... Cette direction de toutes nos facultés est proprement ce que nous entendons par désir. »
1. Peut-être pourrait-on dire la même chose de tous les modes de l’intelligence, de tout ce qui est pure représentation, intuition, perception ou aperception, qu'il s’agisse d’une aperception de couleur (sensation), ou d’une aperception de rapports, comme ceux de ressemblance, de différence, etc. (jugement, généralisation), ou d’une aperception de rapports entre des rapports (raisonnement). L’activité, que l’on attribue parfois à l’intelligence, nous semble devoir être rapportée plutôt au désir qui poursuit une vérité, et à la volonté qui nous rend attentifs et tient l’intelligence en haleine jusqu’à ce qu’apparaisse la vérité cherchée. Dans ce qu’on appelle travail d'esprit, c’est proprement le désir et la volonté qui tendent et font effort. L’intelligence est, de sa nature, simplement perceptive et contemplative. Un être qui ne serait qu’intelligent ne chercherait jamais la vérité, il se bornerait à V apercevoir si elle se présentait à lui.