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MÉMOIRE

États primaires, états secoudaires ou souvenirs.

— Nous avons énuméré et distingué par leurs caractères spécifiques les données de la connaissance; mais ce nom même de données de connaissance implique que ces représentations, après qu’elles ont occupé un instant la conscience, demeurent encore à notre disposition. Sans quoi, comment pourraient-elles servir de matériaux à la connaissance? Donc nos états de conscience, après avoir été, peuvent spontanément renaître. Appelons états primaires les états originaux et primitifs de la conscience; appelons états secondaires ou souvenirs ces états en qui et par qui renaissent les états primitifs-.

Réalité de ces états : tous les faits de conscience sont susceptibles de réviviscence. — La première chose à faire, c’est de constater la réalité de ces états secondaires dont on vient de montrer à priori la nécessité; c’est de se demander si cette propriété de restauration, de réviviscence appartient à tous les états primaires que nous avons énumérés.

a) Aucun doute possible pour les sensations optiques et tactiles. Après avoir vu et touché cette table, je puis fermer les yeux, écarter les mains, je garde dans ma pensée l’image optique ou tactile de cette table, c’est-à-dire une copie, un souvenir de cet ensemble de sensations que j’éprouvais tout à l’heure. — Aucun doute possible

1. Dans un souvenir complet, il y a trois choses à distinguer : l" la restaura-^ tion d’un fait de conscience passé, laquelle suppose elle-même la conservation du souvenir; — 2® la reconnaissance de ce fait; — 3® la localisation précise de ce fait dans ie passé. Nous étudierons successivement ces divers éléments ou conditions du souvenir.

non plus pour les sensations acoustiques ; par exemple, en lisant un livre sans articuler les mots, nous imaginons le son des mots. En lisant de même des vers, nous jouissons du rythme, de l’harmonie, de la rime. Le musicien se plaît à lire une page de musique; apparemment, ce n’est pas l’impression des notes sur la rétine qui lui plaît. — On peut dire que les sensations optiques, tactiles et acoustiques réviviscentes jouent le principal rôle dans toutes les opérations mentales.

« A vrai dire, écrit M. Spencer, nos opérations intellectuelles sont restreintes, pour la plupart, aux sensations auditives intégrées en mots, et aux sensations visuelles intégrées en impressions et images des objets, de leurs rapports, de leurs mouvements L »

b) Mais les autres états primaires sont-ils susceptibles aussi de réviviscence? On l’a nié parfois. Maine de Biran, par exemple, n’admet la réviviscence que des faits de conscience susceptibles d’être produits directement ou indirectement par la volonté, comme les sensations de mouvement, le son des mots Mais c’est aller contre l’expérience la plus incontestable. 11 y a évidemment un souvenir possible des odeurs et des saveurs; la preuve, c’est qu’on les reconnaît et qu’on les distingue. Les aveugles-sourds-muets ont, au plus haut degré, la mémoire des odeurs. Le flair du chien est susceptible d’éducation et d’expérience, donc de mémoire.

« Un dégustateur, un cuisinier ou un chimiste, peuvent acquérir une sensibilité délicate pour les différences de goût : ce qui prouve que les impressions du goût peuvent prendre une place fixe dans la mémoire. » (Bain.)

c) Les plaisirs et les douleurs, soit physiques, soit moraux, sont aussi susceptibles de réviviscence. D’après Épicure, la mémoire du plaisir passé et l’imagination du plaisir futur sont la principale source de félicité. Et qu’est-ce que la sympathie, sinon la réviviscence de peines ou de plaisirs autrefois ressentis? Car on ne sympathise pas avec les peines et les plaisirs qu’on n’a pas soi-même connus.

1. Principes de Psychologie, t. I, p. 190. Pour parler plus exactement, ces images optiques, tactiles ou acoustiques ne sont que la matière des opérations proprement intellectuelles : comparaison, jugement, raisonnement.

2. Le son des mots est produit par la volonté, non pas directement, mais indirectement, grâce aux mouvements volontaires de l’organe vocal. Nous n’avons pas de moyen de nous procurer ainsi à volonté des odeurs, des saveurs ou des couleurs.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XIV

d) l\ y a. de môme un souvenir du désir et de la passioK; c*est ce souvenir qui alimente en grande partie Timagination du poète dramatique. Il y a une part de vérité dans ce mot dont on a tant abusé : « Il faut avoir ressenti les passions et s’en ressouvenir pour les peindre. »

e) Enfin il y a aussi un souvenir des actes volontaires, des résolutions; la preuve en est fournie par la satisfaction morale et le remords. — Ainsi, en fait, tous les états primaires de la conscience sont susceptibles de renaître comme états secondaires ou souvenirs.

§ Il

Xatiire de ces états : simple différence de deg;ré entre eux et les états primaires. — La réalité de ces états étant ainsi constatée, il s’agit d’en déterminer la nature.

La question est celle-ci : quel rapport y a-t-il entre les états primaires et les états réviviscents ou souvenirs? Deux réponses possibles à cette question. Pour les uns, entre les états primaires et les souvenirs, il y a une différence spécifique, une différence de nature. Les états secondaires ressemblent aux états primaires; mais, comme un portrait peint sur une toile ressemble à l’original : il y a ressemblance, il est vrai, mais il n’y en a pas moins distinction absolue de nature. — Pour d’autres, au contraire, les états primaires et les états secondaires ne diffèrent que par le degré, ils sont identiques par nature. La première opinion est celle de Reid, de Garnier, de Cardaillac(É^î^to élémentaires de philosophie), etc. — Parmi les partisans de la doctrine opposée, il faut, en première ligne, citer David Humei. La plupart des philosophes anglais ont adopté cette opinion; elle est aussi celle de la plupart des psychophysiciens qui, de nos jours, ont traité la question de la mémoire.

Origine de rilliision opposée. — Au premier abord, la théorie de Hume paraît fausse et même absurde. Il semble absurde de dire, par exemple, que le souvenir d’un son est une moindre sensation de son; que, lorsque un objet n’est plus devant les yeux, et qu’on se le représente en imagination, on le voit encore à un moindre degré. Que dire pour le souvenir d’une joie passée et que l’on regrette? Ce souvenir d’une joie est un tourment, et non une

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