Au début du Traité de la nature humaine
joie. Que dire aussi pour le souvenir d’une résolution qu’on déplore : le regret d’une résolution peut-il s’appeler une résolution affaiblie? Peut-on dire qu’on veuille encore une chose, alors qu’on voudrait ne l’avoir jamais voulue? — Donc la première apparence est peu favorable à la théorie de Hume.
Les chose changent si on regarde de plus près. En effet, il y a ici deux causes d’illusions. — La première, c’est que ce qu’on appelle le souvenir d’une chose n’est bien souvent que le souvenir du mot qui désigne celte chose. Par exemple, si je dis en causant: (( Je me suis décidé à changer de logement, » — il est peu probable que l’idée de décision soit effectivement réalisée dans mon esprit.
« La plupart de nos pensées, dit Leibniz, sont vides de perception et de sentiment, et consistent dans l’emploi tout nu des caractères, comme il arrive à ceux qui calculent en algèbre, sans envisager que de temps en temps les figures géométriques. Nos pensées et nos raisonnements sont alors une espèce de psittacisme (langage de perroquet) qui ne fournit rien pour le présent à l’esprit. » (Edit. Erd., p. 257, col. 2.)
B. Ce qui nous trompe encore, c’est que ce que nous appelons le souvenir d’une chose peut porter en réalité sur les circonstances concomitantes d’une chose, sur ses causes, sur ses effets, etc., sans porter sur cette chose même. Par exemple, si l’on dit ; « J’ai beaucoup souffert, il y a quelques années, d’une névralgie, » — il est probable qu’on se représentera le temps, le lieu, le siège de la douleur, les remèdes employés, plutôt que la douleur même. — Ainsi nous pensons sans cesse aux choses par substitution^ par procuration; le substitut est tantôt un mot, tantôt un groupe de représentations concomitantes plus faciles à évoquer que celle de la chose même. Et voilà pourquoi il peut nous sembler souvent qu’il n’y a aucun rapport entre l’idée ou souvenir d’un état de conscience, et cet état même : c’est qu’en réalité, dans ce cas, l’idée ou souvenir de cet état n’existe pas; ce sont d’autres idées qui sont réalisées à sa place.
Preuves : a. Le témoignasse de la eonscieuce. — Mais essayons de réaliser effectivement dans la conscience le souvenir de Vétat même dont il s’agit, et nous reconnaîtrons que nous ne le pouvons qu’en réalisant à quelque degré cet état même. — Ainsi, se souvenir d’un bruit, d’un son, du tic tac de la pendule, d’un air de musique, d’un mot, c’est l’avoir à quelque degré dans l’oreille. Essayer de se remémorer avec précision la saveur d’un fruit, de
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XIV
l’abrico; ou de l’ananas, par exemple, c’est en avoir sur la langue une sorte d’avant-goùt ou d’arrière-goût. Qu’on essaye de se représenter des formes, des couleurs : on reconnaîtra que cette représentation n’est qu’une sorte de vision évanouissante; les lignes et les couleurs se reforment devant nous. De même, se rappeler une douleur, par exemple, la douleur causée par l’extraction d’une dent, c’est, ou bien se remémorer simplement les circonstances où cette douleur a été éprouvée, revoir dans son esprit la chambre de l’opérateur, le fauteuil où l’on était assis, et se dire (comme si on lisait la chose dans un livre et qu’il fût question d’un autre que de soi) : « J’ai éprouvé là une grande douleur, » — auquel cas il n’y a point de souvenir de la douleur même; — ou bien c’est se souvenir réellement de la douleur éprouvée, de sa nature propre, de son intensité, et, en ce cas, s’éveille inévitablement en nous quelque chose de cette douleur même. De même enfin, si on veut réaliser effectivement le souvenir d’une résolution, par exemple d’une résolution difficile et qui a coûté un grand effort, on éprouve encore quelque chose de cet élan généreux, l’âme se remet spontanément dans l’attitude primitive.
D’une manière générale, on pourrait dire que tout cas de souvenir est un cas de sympathie. Quand on sympathise avec quelqu’un, on éprouve quelque chose de ce qu’il éprouve; les états de conscience sont de même nature dans la personne avec laquelle on sympathise, et dans celle qui sympathise: il n’y a qu’une différence de degré. Dans tout souvenir, on sympathise, pour ainsi dire, avec soi-même; le moi présent sympathise avec le moi passé; et, entre les états de ces deux moi, il n’y a non plus qu’une différence de degré, et non pas une différence de nature. — Voilà d’abord ce que nous dit sur cette question délicate la conscience elle-même.
11. Les états secondaires et les primaires ont mêmes effets. — Mais il y a d’autres preuves qui viennent corroborer son témoignage. D’abord les états secondaires et les états primaires ont les mêmes effets, les mêmes conséquents; or la similitude des effets indique la similitude des causes.
a) Les mêmes conséquents physiques tout d’abord. La simple idée d’un goût nauséeux, dit Muller, peut produire le vomissement. De même le souvenir d’une odeur L La colère produit le même
1. « Van Swieten fut repris de vomissements en repassant dans un lieu où, longtemps auparavant, une odeur nauséabonde avait provoqué de sa part des vomissements. » (Maudsley, Physiologie de L'esprit, trad. franç., p. 275.)
effet dans l’organisnfie, en face d’une personne présente qui la provoque, ou au souvenir d’une personne que l’esprit se représente. Il est difficile de se souvenir d’une action énergique sans la mimer par ses gestes et son attitude. Avoir un mot dans l’esprit, c’est l’avoir sur la langue, etc.
b) En second lieu, les mêmes conséquents psychologiques. La simple pensée d’objets susceptibles de faire frémir, provoque le frisson. La simple vue d’une personne qui va passer un instrument tranchant sur du verre ou de la porcelaine suffit, dit Darwin, pour exciter la sensation bien connue de l’agacement des dents. L’attente d’une opération chirurgicale agit, dans une certaine mesure, sur le corps et sur l’âme comme la sensation elle-même.
III. €onfiis»ions^ fréqueiitc!§» entre les états secondaires et les primaires. — Mais une preuve bien plus forte et, à vrai dire, tout à fait décisive, résulte de la confusion qui s’opère sans cesse entre l'état primaire et le souvenir. « La preuve, disaient Reid, Cardaillac, etc., qu’il y a entre les faits dont il s’agit une différence de nature, c’est que jamais nous ne confondons une sensation, même très faible, avec une image, ou réciproquement. » — L’observation est inexacte, et cette confusion a lieu. Elle se produit dans trois cas différents.
A. Quand la TÎvacité du souTenir esit très» grande.
— Tout d’abord elle se produit quand la vivacité du souvenir est, pour une raison ou pour une autre, exceptionnellement accrue , C’est le cas, par exemple, de l’hallucination et de la folie.
« Des malades entendent continuellement des voix qui leur parlent ou qui parlent d’eux, donnent la réplique à leurs pensées secrètes, leur suggèrent des idées sacrilèges ou obscènes, les avilissent, les menacent tour à tour L »
Une cause morbide porte ici l’image au niveau de la sensation; par suite, la distinction entre l’image et la sensation n’a plus lieu.
— Même résultat réalisé, dans l’état normal, par la simple puissance de l’imagination.
Newton avait la faculté d’évoquer devant ses yeux l’image du soleil, même dans l’obscurité, simplement en faisant un certain effort visuel. Goethe pouvait évoquer à volonté l’image d’un objet et lui faire subir devant son esprit une série de transformations. Brierre de Boismont
1. Maudsle^j ibid., p. 277. — Taine, de V Intelligence, liv. II, ch. i.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XIV
parle d’un peintre anglais qui pouvait, sans l’avoir sous les yeux, voir son modèle : « Je prenais l’homme dans mon esprit, dit-il, je le mettais sur la chaise, où je l’apercevais aussi distinctement que s’il y eût été en réalité, et je puis même ajouter avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. » On a vu un joueur d’échecs jouer vingt parties simultanément sans regarder les échiquiers
Mais il est des cas où chacun de nous, sans avoir cette puissance d’imagination, peut éprouver la même chose. Quand nous lisons rapidement, il est certain que toutes les lettres ne font pas impression sur l’œil ; les lettres non perçues sont suppléées par l’imagination; or elles ne se distinguent pas des autres. La vivacité du souvenir inséré ici au milieu des sensations est alors accrue par la vivacité de ces sensations elles-mêmes^ et cela suffit pour que le souvenir ne se distingue pas de ces sensations. — Même observation au sujet de ce qu’on nomme les perceptions acquises (ch. xxxii, § 5). Lorsque nous voyons le dessin d’un cube sur le papier, ou mieux encore un objet cubique dans le monde extérieur, la représentation de la profondeur paraît une perception actuelle, au même titre que la représentation de la hauteur et de la largeur. Il a fallu les analyses subtiles des physiologistes et des psychologues pour distinguer, dans cette représentation qui semble si homogène, la part de la perception actuelle (l’étendue de surface) et la part du souvenir (la profondeur), qui ne peut être réellement perçue que par le toucher. — Dans tous ces cas, la confusion résulte d’une intensité exceptionnelle de l’état remémoré.
B. Quand la sensatiou est ti*ès faible. — Même résultat, lorsque la sensation au contraire diminuant d' intensité au
niveau habituel de l’image. Ainsi, lorsqu’un son s’éteint peu à peu, vient un moment où l’on ne sait plus si on l’entend encore ou si on ne fait que s’en souvenir. Pourtant la limite devrait être parfaitement distincte, s’il y avait entre l’état primaire et l’état remémoré une différence spécifique. De même, quand on regarde les étoiles au crépuscule : tantôt on les voit, tantôt on ne les voit pas ; mais on ne peut pas dire, au juste, quand on les voit réellement et quand on cesse de les voir. Les malades interrogés par le médecin ne savent quelquefois pas dire s’ils sentent encore une certaine douleur ou s’ils ne font plus que l’imaginer. Cas du même genre : les hallucinations hypnagogiques : à l’approche du sommeil, les perceptions
1. Voy. Taine, ibid.\ Mautisley, ibid.\ Paulhan, Physiologie de l'esprit, p. 116
s’affaiblissent; par cela même, les images qui se présentent sont confondues avec les perceptions ^
C. Quand la sensation fait défaut. — Enfin la confusion qui se produit quand l’état secondaire est très intense, ou quand l’état primaire est très faible, se produit encore quand, Vétat primaire faisant défaut, les états secondaires, sans augmenter peutêtre absolument d’intensité, paraissent plus intenses, par cela seul qu’ils ne sont plus comparés avec des états primaires. C’est ce qui a lieu dans le sommeil. Dans les rêves, les états de conscience n’ont probablement pas plus d’intensité réelle que les rêveries delà veille ; ce qui semble le prouver, c’est qu’ils ne laissent guère de traces dans le souvenir. Pourtant, par cela seul qu’ils occupent alors tout le champ de la conscience, ils acquièrent une intensité relative plus grande, et dès lors ils sont pris pour des états primaires. — Il est des cas où il n’est pas même besoin du sommeil pour produire ce résultat: il suffit parfois qu’un sens cesse un instant de fonctionner, pour que les souvenirs correspondants deviennent hallucinatoires : certaines personnes n’ont qu’à fermer un instant les paupières pour provoquer immédiatement des hallucinations.
Résumé. — Ainsi, en résumé: 1“ puisque la conscience interrogée ne peut indiquer de différences spécifiques entre les états secondaires et leurs originaux; — 2° puisque les effets physiques ou psychologiques de ces deux sortes d’états sont les mêmes ; — 3° et puisque, dés que les états secondaires s’élèvent à un certain degré de force, ou que les états primaires descendent à un certain degré de faiblesse, ou encore lorsque ceux-ci cessent de se produire, — la distinction entre les états primaires et les états secondaires cesse d’avoir lieu, nous pouvons légitimement conclure q'i’entre ces deux sortes d’états il n’y a qu’une différence de degré et non pas une différence de nature.
ConditioiiiS de la mémoire : double problème. — La
réalité de ces états étant constatée, leur nature étant reconnue, il faut en chercher les conditions. Cette question elle-même se subdivise. En effet, il y a ici deux moments à distinguer : l’un c’est le moment même de la réviviscence : quand un état de conscience revit,