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CHAPITRE IV

DE LA MÉTHODE PSYCHOLOGIQUE r* PARTIE. — LES SOURCES D’INFORMATION DE LA PSYCHOLOGIE

Procédés de la mélliode psychologique. — La psychologie expérimentale est une science de faits. Or, là où il s'agit de connaître des faits, il n’y a pas à raisonner, mais à constater et à voir. Le point de départ de la psychologie, comme le point de départ des sciences physiques, sera donc l’observation. L’observation est naturellement suivie de la classification, qui réunit ou sépare les faits, suivant les ressemblances et les différences constatées. — En second lieu, les faits connus et classés, il s’agit d’en dégager les lois : la connaissance des lois est obtenue par deux proc^és nouveaux, l’expérimentation et l’induction. Observation, classification, expérimentation, induction, tels sont les quatre procédés essentiels de la méthode psychologique. Occupons-nous d’abord de l’observation, qui est le premier pas de cette méthode.

Aucun phénomène psychologique n’échappe à la conscience. — Tous les phénomènes psychologiques sont naturellement et nécessairement accompagnés de conscience. (Sur les phénomènes prétendus inconscients, voy. ch. vi.)

De là plusieurs conséquences fort avantageuses pour la connaissance des phénomènes psychologiques. Tout d’abord, dans le monde physique, il peut se produire, il se produit sans cesse une multitude innombrable de phénomènes qui restent ignorés ; nous sommes aveugles et sourds pour bien des choses. Même dans notre propre corps, quantité de phénomènes nous échappent. Nous ne savons rien, saurons-nous jamais grand chose de la mécanique cérébrale? A qui n’a pas fait- de physiologie, son propre corps est presque

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aussi intonnu que celui d’un insecte ou d’un mollusque. Au contraire, un phénomène psychologique quel qu’il soit, portant en luimême comme une lumière qui l’éclaire, est toujours connu, par cela même qu’il est, de l’être tout au moins, en qui il se produit. Point de terra incognita dans la mappemonde psychologique.

Ils sont connus immédiatement et sans erreur possible. — De plus, les phénomènes physiques sont connus très indirectement, par l’intermédiaire des sens, et souvent d’agents extérieurs de diverses nature : air, éther, etc. Or, chaque fois que l’objet est, par hypothèse, distinct de la connaissance qu’on en a, un doute peut s’élever : l’objet est-il en lui-même tel qu’il est connu? Est-ce que la connaissance qu’on en a n’est pas relative au point de vue et à la nature même du sujet qui connaît? Est-ce que l’image de l’objet n’est pas altérée par les divers milieux interposés entre l’objet et le sujet (bâton plongé dans l’eau qui semble brisé)? Les appareils mêmes des sens, qui transmettent l’impression de l’objet, ne sont-ils pas comme des prismes trompeurs qui altèrent l’apparence de l’objet? — Et, de fait, non seulement ce doute est possible, mais la science elle-même, par ses théories de la couleur, du son, etc., nous apprend qu’il est bien fondé, et qu’il n’y a dans la nature rien de semblable à ces couleurs, à ces sons, etc., que nous croyons percevoir. La science ramène tous ces phénomènes à des mouvements. — Bien plus, le mouvement lui-même étant un phénomène perçu comme les autres, n’est peut-être, comme les autres, qu’une apparence, que le signe ou le symbole d’une réalité inconnue. — D’éminents penseurs sont même allés plus loin, et ont nié absolument qu’il existât quelque chose d’externe en dehors de nos représentations. C’est aller trop loin, sans doute ; pourtant on doit reconnaître qu’il est assez malaisé de prouver l’existence du monde extérieur.

Mais, si les phénomènes psychologiques et la conscience qu’on en a ne sont qu’une seule et même chose, indécomposable même par une abstraction de l’esprit ; si l’on peut, à juste titre, dire de ces phénomènes ce que Berkeley disait, à tort, du monde extérieur, que « leur être c'est d'être perçu, » esse est percipi, alors les questions de tout à l’heure sont hors de saison. Il n’y a plus lieu de chercher si la connaissance est l’image exacte de l’objet : objet et connaissance ne faisant qu’un, il y a adéquation parfaite entre la connaissance et l’objet. Dieu lui-même ne saurait avoir des phénomènes psychologiques une connaissance plus vraie que cette conscience

SOUKCES DE LA PSYCHOLOGIE

spontanée, par laquelle ils sont et se révèlent tout à la fois. On voit donc combien Descartes avait, en ce sens, raison de dire que le monde de l’âme est plus aisé à connaître que le monde des corps.

La science physique est relative, la science psychologique est absolue. — Dans la connaissance des corps, tout est apparence; la science physique elle-même se meut dans ce monde d’apparences et n’en sort pas. Elle ne fait que systématiser les apparences sensibles. Il faut qu’une métaphysique plus ou moins hardie et aventureuse intervienne pour écarter ce voile d’apparences interposé entre les choses et nous, et nous faire jeter un regard sur le monde des vraies réalités. Dans le monde de l’âme, au contraire, tout est, en soi, tel qu'il est connu par la conscience. Il y a donc, puisque la conscience appartient à. tous les hommes, comme une psychologie universelle, très rudimentaire sans doute, mais vraie du moins, d’une vérité absolue. L’humble connaissance que l’homme le plus vulgaire, qui ne réfléchit pas, a de lui-même est, en ce sens, hors de pair avec la connaissance qu’un Laplace a du ciel. Car le ciel de Laplace n’est encore qu’un ciel apparent, mais la connaissance q,ue l’homme le plus vulgaire a de soi est l’appréhension immédiate du réel. Il y a plus de réalité absolue dans le simple sentiment qu’un homme, qu’un animal même, a de sa douleur quand on le frappe, que dans toutes les théories de la physique; car, par delà ces théories, on peut se demander ce que sont les choses. Mais c’est une absurdité de se demander si, par delà la douleur dont on a conscience, il n’y a pas une autre douleur différente de celle-là.

Si donc on définit, comme on le fait quelquefois, la métaphysique : la connaissance des choses telles qu’elles sont, des choses en soi, de l’absolument réel, il est faux d’ajouter, comme c’est l’habitude, que toute métaphysique est impossible, ou du moins conjecturale et incertaine. Il est au contraire une métaphysique d’une certitude incontestable : c’est justement cette simple conscience du phénomène psychologique actuel, conscience dont les sceptiques les plus déterminés, comme Pyrrhon ^ ou David Hume, n’ont jamais douté, et par où la connaissance humaine, à son point de départ, prend pied dans la réalité absolue.

1. Pyrrhon ne reconnaissait comme certain que le phénomène, ou l’apparence, c’est-à-dire le fait actuel de conscience.

RADIER. — Psych.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE IV

§ Il

Origine deis difficultés et des erreurs en psycliologie.

1. Confusion possible entre ^ conscience et les associations d'idées et inférences. — Mais, s’il en est ainsi, dira-t-on, comment se fait-il que la psychologie, au lieu d’être une science depuis longtemps achevée, soit, autant qu’aucune autre, embarrassée de doutes et d’erreurs? — Il y a à cela plusieurs raisons.

La première est la difficulté de distinguer de la conscience ce qui n’est pas elle : à savoir les associations d’idées et les inférences de tous genres qui se soudent aux données de la conscience, au point de paraître souvent ne faire qu’un avec ces données. « A peine la conscience a-t-elle parlé, que son témoignage, dit Stuart Mill, est comme enseveli sous une montagne de notions acquises. » Par exemple, quand nous avons conscience d’une sensation, nous la localisons immédiatement; c’est-à-dire que nous la rapportons à une certaine partie de notre corps. La sensation et la localisation nous paraissent des données également immédiates de la conscience, et, comme telles, également certaines. Or, en réalité, la sensation seule est une donnée immédiate de la conscience; la localisation est une association d’idées acquise par l’habitude (ch. xxxii, § 2). El, si la sensation est absolument certaine, la localisation est, comme on le verra, absolument — De même, il nous semble

que nous avons conscience de voir immédiatement, en dehors de nous, des objets colorés, figurés, solides, etc. Or, dans cette croyance, en apparence si simple et si immédiate, la théorie, de la perception externe a démêlé quantité d’inductions et d’associations de tout genre greffées sur le fait primitif de conscience. — Cela nous explique qu’on fasse sans cesse appel à la conscience pour justifier des erreurs et des préjugés. Certes, la conscience est infaillible: mais que de choses on lui fait dire qu’elle ne dit pas en effet! V analyse pstjchologique la plus attentive permet seule de discerner ce qui appartient de ce qui n’appartient pas à la conscience. Nous tournons donc ici dans une sorte de cercle vicieux : les données de la conscience pourraient fournir à la psychologie une base d’une solidité incomparable; mais, pour savoir quelles sont au juste les données de la conscience, il faudrait, en quelque sorte, avoir fait la psychologie.

SOURCES DE LA PSYCHOLOGIE

11. Inisiiffisance clc la conscience simple; nécessité de la réflexion. — De plus, si la simple conscience, en supposant que nous sachions discerner son témoignage parmi tant d’autres où il est confondu, peut nous donner une connaissance naturelle, exacte et certaine, des faits de conscience, elle ne saurait nous en donner une connaissance scientifique, c’est-à-dire distincte, précise, analytique. Or c’est une semblable connaissance que se propose la psychologie.

Pour acquérir cette connaissance, il ne suffit plus, si l’on peut dire, de voir, il faut regarder. Il ne suffit plus A'être averti par la conscience de ce qui se passe en soi, il faut s’observer par la conscience. C’est ce qu’on nomme la réflexion ; or avec la réflexion surgissent de nouvelles difficultés.

La réflexion cause perturbatrice. — Tout à l’heure, il n’y avait en nous qu’m phénomène unique : la douleur, par exemple, qui enferme en soi la conscience de la douleur. Ici il y a deux phénomènes en présence : le phénomène à observer et l’acte d’observation. Le phénomène dont on veut faire la science se trouve donc compliqué d’un phénomène nouveau; et, comme il est impossible que ces deux phénomènes ne réagissent pas l’un sur l’autre, le phénomène à observer pourra être altéré, dénaturé. L’acte d’observation sera, pour les phénomènes à observer, une cause perturbatrice.

Bien plus, il peut arriver que les phénomènes dont on veut se rendre compte soient suspendus, anéantis par l’effort même que l’on fait pour les saisir. Gomment, par exemple, observer avec attention les actes qui exigent eux-mêmes de l’attention, comme un raisonnement un peu compliqué. Il faudrait avoir deux attentions disponibles: l’une pour l’objet du raisonnement, l’autre pour le raisonnement lui-même. Mais l’attention est indivisible. Si donc elle se porte sur le raisonnement, elle fait défaut à l’objet. Par suite, le raisonnement s’arrête court et il n’y a plus rien à observer. Même difficulté, s’il s’agit, au contraire, de phénomènes qui excluent l’attention, comme les passions. Gomment associer l’emportement de la colère au calme de l’observation ? Gomment être à la fois V auteur du drame et le spectateur qui le contemple? Ainsi échappent à l’observation tous les états de conscience aigus et toutes les maladies de l’âme, c’est-à-dire justement les cas les mieux caractérisés, où nous trouverions le plus à nous instruire.

Moyeu d'y remédîei* : eecoiieis au isouveuii*. — Gette

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difficulté n’est pas, il est vrai, insurmontable. Le psychologue observera les faits, non pas au moment même où ils se produisent, mais après qu’ils se sont produits. 11 y a, en effet, en nous un pouvoir qui nous permet d’évoquer les états de conscience passés, c’est la mémoire. Or, tandis que l’attention, portée sur les états présents, tend à faire évanouir ces états, c’est au contraire l’attention qui, fouillant dans la mémoire, retrouve et ranime les vestiges des états passés. C’est grâce à l’attention, qui les maintient le temps nécessaire sous le regard de l’esprit, que leurs formes effacées se dessinent avec précision, que leurs détails oblitérés se restaurent l’un après l’autre, qu’ils renaissent enfin dans leur intégrité. Si donc la vie psychologique actuelle est en raison inverse de l’attention qui, en voulant s’y appliquer, en arrête le cours, la remémoration de la vie passée est en raison directe de l’attention qui la retire de l’oubli. C’est donc surtout par l’étude attentive de ses états passés que le psychologue peut acquérir une connaissance scientifique de lui-même.

Cauises d’erreur qui subsistent. — Malheureusement, avec ce procédé indirect, la possibilité de l’erreur s’introduit de nouveau en psychologie. Dès qu’il s’agit en effet, non plus de conscience directe, mais de réflexion appliquée soit au présent, soit au passé, cette unité absolue d’existence entre la connaissance et son objet, qui se trouvait réalisée dans la conscience directe, a cessé d’être; et avec elle cesse la certitude absolue qui résultait de cette unité. Dès lors, en effet, il y a une distinction entre Vobjet et les diverses opérations de l’esprit (analyse, énumération des parties, recherche de leurs rapports, synthèse, comparaison), au moyen desquelles on cherche à faire la science de cet objet. On procède alors comme s’il s’agissait d’un objet externe, d’une plante ou d’un minéral. Et, comme s’il s’agissait d’un objet externe, l’erreur peut se glisser dans chacune de ces opérations. — En outre, si, comme c’est le cas le plus ordinaire, la réflexion s’applique à des états passés, un intermédiaire se place entre nous et ces états passés qu’il s’agit de connaître : à savoir, le souvenir actuel de ces états. Or le souvenir est sujet à bien des confusions et des défaillances. Voilà donc, de ce chef encore, la psychologie exposée à l’incertitude et à l’erreur, aussi bien que les sciences du monde extérieur.

Tels sont les avantages, telles sont les lacunes ou les difficultés de ces deux moyens d’information sur les phénomènes psychologiques:

SOURCES DE LA PSYCHOLOGIE

la conscience directe et la conscience rêllécliie. Ces deux moyens d’information sont-ils les seuls?

Riécessité de recoufîi» à d’autres moyens d’information. — Si c’est couper court à lapsychologie que de répudier, comme le voulaient Broussais et A. Comte, l’observation par la conscience, c’est porter un grand préjudice à la psychologie que de répudier tout autre moyen d’information. Aucun psychologue n’est allé jusque-là ; mais beaucoup n’ont fait appel que rarement, par exception, et, pour ainsi dire, comme pis-aller, à l’expérience extérieure. Il est nécessaire au contraire d’y puiser sans cesse et de toutes mains, car une psychologie réduite aux seules informations de la conscience est une psychologie forcément étroite et incomplète.

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